‹ La philosophie de NietzscheChapitre 18 sur 51 · II. L:c::rENBiiaGEa. — Ni-'ir^-'î · texte numérisé non relu

II. L:c::rENBiiaGEa. — Ni-'ir^-'î

38 LA PIUl.OSOriIIE DE MEIZSCIU';

inaugural, n'est ni une Muse ni une Grâce, mais une messagère des Dieux; et comme les Muses jadis descendirent vers les paysans de la Béûtie affligés et dolents, celte messagère pénètre aujourd'hui dans un monde plein de sombres couleurs et de funèbres images, plein de souffrances profondes et inguérissables , et nous console en évoquant, dans ses récits, les belles et lumineuses figures d'une contrée merveilleuse, azurée, lointaine, fortunée*. »

Nietzsche s'attaqua au problème de la culture hellénique avec une prodigieuse ardeur. On demeure conlondu, lorsqu'on parcourt les tomes IX et X de ses œuvres complètes, de la masse de travail vraiment formidable dont il vint à bout pendant les dix ans que dura son professorat. Il faut songer, en effet, que pendant cette période il s'occupa simultanément de philosophie, de critique littéraire, de propagande wagnérienne et de philologie grecque. Or ses travaux philologiques à eux seuls sont déjà d'une prodigieuse étendue. La Naissance de la tragédie avec les travaux préliminaires qui l'ont précédée - n'absorbe qu'une petite partie de son activité. Un coup d'œil jeté sur la liste des cours et conférences professés par Nietzsche de 1869 à 1879^ suffit pour nous montrer la variété des sujets traités par lui : parmi les matières les plus importantes dont il fait l'objet de cours suivis, citons l'histoire de la littérature grecque, l'histoire des antiquités religieuses, la rhétorique, la rythmique, et riiisloire de la philosophie grecque jusqu'à Platon indu-

(I) TV. IX, 23 s.

(■2) Ces éludes préparatoires et complémentaires ont été publiées au tome IX des œuvres complètes, pages 25 ss.La comparaison de ces études avec le texte défluitif montre distinctement que la SaissaJice (le la Iraçiédie n'est en réalité qu'un liaLrnjont d'une œuvre plus étendue que Nietzsche projetait et dont il a simplilié le plan pour diverses raisons (v. IX, 377).

i'i) L'énumération des cours et conTérences proTessés par Nietzsche à Bàle se trouve dans l'ouvrage de M""= I''orster-Nietz3che,II, I, 3i'4.

SON ÉMANCIPATION INTEl.LECTUi: I.I.K (1869-1879) 31^

sivement. Nous le voyons en même temps se livrer à des recherches originales sur les philosophes grecs de Thaïes à Socrate * et sur le concours d'Homère et d'Hé siode ^, proposer une théorie nouvelle de la métrique grecque', préparer un commentaire philologique et historique des Choéphores ^, amorcer des travaux sur l'esthétique d'Aristote^, sur Démosthènes et Gicéron®. II projetait enfin de passer en revue, dans un cycle de cours d'université qu'il pensait répartir sur sept ou huit années, toutes les branches de la culture grecque'' et comptait alors consacrer dix ans de sa vie à composer un grand ouvrage qui serait la synthèse de ses idées définitives sur le problème de l'hellénisme*. Tous ces projets de travaux sont restés à l'état de fragments ou d'ébauches. A partir de

(1) Nietzsche commence ces recherches par des travaux strictement philolojïiques : De Laertii Diof/enis fontibus [Rheinisches MiiseumA. XXIli^lSGS], p. 632 ss., et t. XXIV [1869], p. 181 ss.), Analecta Laertiana {Rhein. Mus., t. XXV [lï<70], p. 217s3.) \Reitrâge zur Quellenkuncle und Kritik des Laertius Diogenes (programme du Pàdugor/ium de Bàle, Pâques, 1870). A quatre reprises différentes, pendant l'hiver 1869-10, pendant Tété de 1872, de 1873 et de 1876, il professe un cours sur la philosophie grecque avant Platon. De ces recherches sortit enfui un grand ouvrage qui resta inachevé : Die Philosophie im Iruf/isc/ien Zeilallerder Griechen. Cette œuvre dont Nietzsche rédigea des fragments importants l'occupa de 1872 à 75. Ces fragments et les études se rapportant à ce sujet ont été publiés dans le tome X des œuvres complètes, p. 1 ss.

(2) Travaux philologiques : Der Florentinische Tractât ûber Homer und Jlesiod, ihr Geschlecht und ihren Wettkampf (Rhein. Mus., t. XXV [1870].p.528ss.,ett. XXVIII [1873], p. 211 ss.); édition critique du Ce;tamen quod dicitur Homeri et Hesiodi e Codice Florentino post Henricum Stephanum {Acta societatis phil. Lipsiensis, t. 1, p. 1, ss.). De ces études préliminaires sortit un travail qui resta inachevé Homer als Wettkampfer (1871-72). publié dans W. X, 193 sci

(3) W. X, 44i ss., cf. 476.

(4i W. X, 44i ss., cf. 477 s.

(5) W. X. 443 s., cf. 447.

(6) W. X, 4.^0 s., cf. 478.

(8; ir. X, 467 s.

1876 en efïet l'état de santé de Nietzsche lui interdit les travaux de bibliothèque nécessaires pour des recherches de cet ordre; et son esprit, d'ailleurs, s'était tourné vers d'autres problèmes. Mais les esquisses qui nous ont été conservées suffisent pour nous faire connaître ses idées essentielles et pour nous montrer avec quelle conscience il avait exercé son métier de philologue. Quelque opinion qu'on puisse avoir sur les tendances de son esprit, sur sa méthode et sur la valeur des résultats qu'il a obtenus, il faut reconnaître en tout cas la loyauté et la sincérité de l'immense effort qu'il fit pour s'assimiler, dans sa totalité, la science qu'il était chargé d'enseigner.

Nous n'avons du reste pas, ici, à exposer ni à discuter les travaux philologiques de Nietzsche, mais simplement à dégager quel fut pour lui le résultat philosophique de ses recherches. Son intention était, disions-nous, d'aborder le problème de l'existence en étudiant la solution que les Grecs lui ont donnée. Voyons quelle est, d'après lui, cette solution et quelle valeur il lui attribue.

Le point de départ de Nietzsche est la métaphysique de Schopenhauer. Il admet avec le grand pessimiste que l'essence du monde est la volonté; que cette volonté est identique chez tous les êtres et s'affirme avec énergie dans la création entière. Cette volonté est un désir douloureux grâce auquel la vie de l'homme est un combat perpétuel avec la certitude d'être vaincu et qui se résume ainsi : « vouloir sans motif, toujours souffrir, puis mourir, et ainsi de suite aux siècles des siècles jusqu'à ce que notre planète s'écaille en petits morceaux. » Au point de vue de l'intelligence, le monde ne se justifie jias. La raison calcule que, dans toute vie, la somme de souffrance l'emporte forcement sur la somme de Donheur et elle conclut de là que l'homme doit tendre à l'abolition de la volonté en lui : la volonté une fois niée, le monde extérieur s'écroulera de lui-même puisqu'il n'es*

SON ÉiMAINClPATlON INTELLECTUELLE (18G9-1879) 41

que la volonté objectivée sous l'aclion du principe d'individuation.

Mais, continue Nietzsche, s'écartant ici de la doctrine df Schopenhauer, le monde, injustifiable au point de vue rationnel, peut se justifier, peut-être, comme phénomène esthétique, comme la vision d'un démiurge-artiste, comme l'œuvre d'art suprême causant à son créateur une suprême volupté esthétique. Dans cette hypothèse l'homme devrait faire effort pour prendre sa part de cette vision de beauté en développant eiî lui le sens du beau, en contemplant l'universj en se considérant lui-même uniquement sous le point de vue du beau ; dans le moment de la création artistique, nous ressentons peut-être quelque chose de l'infinie jouissance du créateur. Or, en tant qu'individu conditionné par le principe d'individuation et vivant dans le monde des phénomènes, l'homme est artiste par le don de la vision créatrice. Il peut créer en lui, soit directement (en tant qu'artiste créateur), soit médiatement (par la contemplation de l'œuvre d'art qui évoque puissamment la vision intérieure) des images du monde extérieur qui lui causent une jouissance artistique. L'essentiel de l'acte esthétique, c'est la création dune image intérieure , c'est par conséquent une vision, un rêve du monde extérieur, non pas seulement en ce qu'il a de beau, de joyeux, mais aussi en ce qu'il a de redoutable, de douloureux. C'est cette faculté de créer des images de la vie réelle que Nietzsche appelle la faculté apollinienne. L'art apollinien est en première ligne la sculpture, et la peinture ou encore la poésie épique. C'est un rêve que l'homme veut continuer de rêver et dans lequel il se complaît tout en ayant conscience de son irréalité. L'homme apollinien échappe au pessimisme par la contemplation de la beauté ; il dit à la vie : Je te veux, car ton image est belle, tu es digne d'être rêvée !

Mais l'homme n'est pas seulement un être limité par

le principe d'individuation ; il a aussi conscience de luimême comme d'une volonté ; il se sent une parcelle de cette volonté éparse dans tout l'univers, il se sent identique à tout ce qui vit et qui souffre, à l'univers entier. C'est dans l'état d'ivresse et d'extase causées par les narcotiques ou provoquées par des phénomènes naturels comme le retour du printemps, que l'homme sent tout à coup s'abaisser cette barrière de l'individualité qui le sépare du reste de l'univers, et qu'il prend conscience de son union avec la nature entière. C'est là ce que Nietzsche appelle l'état dionysien. La langue naturelle de l'homme dionysien, c'est la musique, qui est, d'après Schopenhauer, l'expression directe de la volonté éternelle et primordiale, l'image adéquate de ce désir éternel qui est au fond de l'univers. Dans l'état dionysien, l'homme prend à la vérité conscience de la souffrance universelle, de l'illusion et des douleurs de l'individuation ; il incline donc vers une conception pessimiste de l'univers. Mais en même temps il prend conscience aussi de son éternité, puisque sa volonté individuelle est identique à la volonté universelle. En face du spectacle terrifiant de la destruction de tout ce qui est périssable — par exemple en présence de la mort d'un héros tragique — il sent s'élever en lui la conscience que la vie éternelle de la volonté n'est pas atteinte par la mort de l'individu. L'homme dionysien échappe au pessimisme parce qu'il perçoit l'éternitfe de la volonté sous le flux perpétuel des phénomènes; il dit à la vie : Je te veux, car tu es la vie éternelle !

C'est à l'aide de ces deux illusions bienfaisantes, l'illusion apollinienne et l'illusion dionysienne que les Grecs ont, pendant la plus belle époque de leur civilisation, triomphé du pessimisme et rendu leur vie digne d'être vécue.

L'optimisme grec ne résulte pas, pour Nietzsche, d'une faculté naturelle de prendre la vie légèrement, de fermer

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