‹ La philosophie de NietzscheChapitre 19 sur 51 · SON ÉMANCIPATION INTELLECTUELLE · texte numérisé non relu

SON ÉMANCIPATION INTELLECTUELLE

!es veux sur les douleurs humaines. Il a une source plus noble et plus belle. Les traditions des Grecs sur l'époque primitive, sur l'âge d'airain, sur la période des Titans prouvent qu'ils ont eu conscience, eux aussi, de l'universelle souffrance. Nietzsche rappelle, à l'appui de cette thèse, la réponse de Silène, le compagnon de Dionysos, au roi Midas qui lui demandait de lui révéler ce qui vaut le mieux pour l'homme : « Race d'éphémères misérables, fils du hasard et de la peine, pourquoi me contrains-tu à dire ce qu'il ne te sera pas agréable d'entendre ? Le bien suprême, à jamais inaccessible pour toi, c'est de n'être pas né, de n'être pas, de n'être rien. Le bien qui vient ensuite, c'est pour toi de mourir bientôt. » — Or celte faculté de souffrir, de sentir dans leur plénitude les épouvantes et les douleurs de l'existence contraignit les Grecs à créer — pour pouvoir continuer à vivre, — le monde brillant des dieux de l'Olympe. Les dieux helléniques sont la création éclatante et triomphale de l'esprit apollinicn. Pour échapper à l'horreur de la réalité entrevue, le génie grec enfanta un peuple de dieux, une vision étincelante de la vie telle qu'elle méritait d'être vécue. Il crut à ces dieux qu'il avait créés, dans sa détresse, pour réagir contre l'envahissement du pessimisme. Et la vie lui parut de nouveau digne d'être vécue, puisqu'elle se déroulait dans un univers gouverné par des dieux si beaux. Homère est le type merveilleux du Grec apollinien, de l'artiste naïf, mais d'une naïveté combien voulue et raffinée ! La poésie homérique est le chant de triomphe de la civilisation grecque victorieuse des terreurs de l'époque des Titans ; elle marque le point culminant de l'illusion apollinienne par laquelle le Grec artiste sut se dissimuler à luimême la tristesse et la laideur de la vie réelle.

En face de la culture apollinienne, cependant, se dressa bientôt la culture dionysienne ou plus exactement la culture tragique.

L'esprit dionysien était répandu dans tout le monde antique. Cliez les barbares il amenait d'effroyables orgi.;s où riiomme retournait à l'état de brute et s'abandonnait sans retenue aucune à ses instiiicts de volupté et de cruauté. Malgré son éloignement pour tout ce qui était barbare, le Grec céda à la contagion, d'autant qu'il sentait aussi, au fond de lui, Tespi'it dionysien ; seulement ses orgies ne devinrent jamais bestiales : elles furent des fêtes où la nature célébrait sa délivrance, où l'homme s'exaltait dans le sentiment de sa communion avec l'univers. De ces orgies dionysiennes est sortie la tragédie grecque.

La tragédie grecque a pour origine, on le sait, un choeur de satyres. Pour les Grecs, les satyres sont des esprits de la nature qui vivent, indestructibles, derrière toute civilisation et qui par leur apparition même font disparaître la notion de civilisation, font tomber les barrières qui séparent l'homme de la nature, et montrent que la nature est toujours la même, éternellement puissante et féconde malgré l'écoulement incessant des générations et des peuples. Le Grec conçoit le satyre comme un être tout à fait « nature », indemne de toute culture, mais non pas comme une brute : il a quelque chose de sublime et de divin, il est le symbole des instincts les plus puissants de l'homme ; c'est un enthousiaste que l'approche du dieu exalte ; il est compatissant et pitoyable, car il partage les souffrances de Dionysos ; il est initié à la sagesse intime de la nature, il est le symbole de cette toute-puissante fécondité de la vie que le Grec admirait avec un respect religieux. — Ce chœur de satyres est à l'origine le représentant du public tout entier saisi par l'ivresse dionysienne. Par la danse et par la musique il éveillait chez le spectateur l'enthousiasme sacré ; il le conduisait ainsi à abolir en lui le souvenir de la civilisation, le souvenir de son individualité particulière, à

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prendre lui-même en quelque sorte l'àme d'un satyre, à partager son ivresse. Et quand tous les cœurs battaient à l'unisson, en proie au même délire sacré, alors, au sein du chœur extasié, s'élevait la radieuse vision du dieu Dionysos, qui se communiquait aussitôt à la foule des spectateurs. Ainsi l'ivresse dionysienne donnait naissance à une vision apollinienne qui n'était autre chose que la traduction précise, particulière et plastique de l'état d'âme imprécis et « musical » engendré par cette ivresse mystique. La tragédie grecque est donc en définitive, une manifestation de l'état d'âme dionysien traduit et « spécialisé » en quelque sorte pour les yeux et pour l'intelligence à l'aide d'une image apollinienne. Par son inspiration essentielle elle est « musicale », elle est le cri de triomphe de la volonté qui se sent immortelle en face du flux perpétuel des choses humaines ; par sa forme elle est plastique et emprunte sa matière aux visions apolliniennes. Le héros unique de toute tragédie, c'est le dieu Dionysos. Il n'est d'abord qu'une vision du chœur des satyres et la tragédie, à son origine, est aussi purement lyrique : elle est un hymne en l'honneur du dieu, par lequel le chœur communique sa vision aux spectateurs. Plus tard cette vision est objectivée, mimée sur le théâtre afin de s'imposer avec plus d'intensité encore à l'imagination des spectateurs : la scène tragique devient l'image symbolique du cadre de nuages au milieu duquel la vision divine se montre aux bacchantes qui errent dans la vallée, ivres du dieu, et qui sont représentées par le chœur. Plus tard encore, Dionysos ne se manifeste plus sous sa forme divine, mais sous les formes plastiques variées des héros en qui il s'est incarné, sous le masque tragique d'un Prométhée ou d'un OEdipe. Tous ces héros des vieux mythes de l'époque homérique sont en effet conçus comme des avatars du dieu : « Dionysos, l'unique, ie réel héros de toute tragédie, apparaît sous des formes

variées, sous le masque duii héros qui lutte ; il est enveloppé en quelque sorte dans le réseau de la volonté individuelle. Le dieu, tel qu'il se montre dans ses paroles et dans ses actes, ressemble à un individu qui erre, lutte et souffre, et s'il apparaît ainsi avec la netteté, la précision de la vision épique, c'est grâce à l'intervention d'Apollon interprète des songes qui rend intelligible au chœur son extase dionysienne à l'aide de cette vision symbolique. Mais en réalité le héros tragique est ce Dionysos souffrant dont parlent les mystères, ce dieu qui éprouve par luimême les douleurs de l'individuation, ce dieu qui, au dire de légendes merveilleuses, fut déchiré, tout enfant, par les Titans et adoré ainsi, sous le nom de Zagreus : on indiquait par là que cette lacération du dieu, image de sa souffrance , était semblable à une métamorphose en air, eau, terre et feu, et que, par suite, nous devions considérer l'individuation comme la source et l'origine de tous les maux et comme quelque chose de funeste en soi. Du sourire de ce Dionysos sont nés les dieux, de ses larmes les hommes. Dans l'existence qu'il mène à l'état de Dieu lacéré, Dionysos se montre sous le double aspect d'un démon cruel et assauvagi et d'un souverain doux et paisible. Mais les époptes mettaient leur espoir dans une nouvelle naissance de Dionysos, que nous pouvons interpréter maintenant comme l'aspiration vers la fin de l'individuation : c'est pour célébrer la venue de ce troisième Dionysos que retentissait le chant d'allégresse des époptes. Seul cet espoir fait briller un rayon de joie sur la face du monde déchiqueté, émietté en innombrables individus : c'est ce que le mythe exprimait symboliquement par le deuil éternel de Déméter qui ne se réjouit à nouveau que lorsqu'on lui dit (ju'elle pourrait enfanter encore une fois Dionysos*. » — Ainsi les tragiques grecs

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font revivre le monde des dieux homériques dont le radieux éclat commençait déjà à se ternir, et se servent de toutes ces visions apolliniennes comme de symboles particuliers et typiques au moyen desquels ils traduisent sous une forme sensible leur conception de l'univers. Entre leurs mains ces mythes plastiques s'imprègnent d'émotion musicale, de sagesse dionysienne. Galvanisé par le souffle de l'esprit dionysien, vivifié par la puissance magique de la musique, le vieux mythe homérique atteint, avant de mourir, sa forme la plus expressive ; « Une fois encore, il se lève, tel un héros blessé : et toute la surabondance de ses forces, toute la paix et toute la sagesse (jue donne la mort brillent dans ses yeux d'une dernière et puissante lueur'. »

Cette époque de la « sagesse tragique » dont il voyait la plus haute manifestation dans les drames d'Eschyle et dont il croyait deviner l'expression rationnelle dans la philosophie d'Heraclite, est pour Nietzsche le point culminant de la civilisation hellénique. Quand seize ans plus tard, arrivé à la pleine conscience de lui-même, il jeta un coup d'œil en arrière sur l'œuvre de sa jeunesse, il souligna comme son principal mérite d'avoir, le premier, mis en relief, dans la Naissance de la tragédie, le sens profond du problème de l'esprit dionysien chez les Grecs. « La psychologie de l'état orgiastique interprété comme un sentiment de vie et de force débordante, où la douleur elle-même est ressentie comme un stimulant, m'a montré la voie qui conduisait à la notion du sentiment tragique si méconnu par Aristote comme par nos pessimistes... L'affirmation de la vie jusque dans ses problèmes les plus ardus et les plus redoutables, la Volonté de vivre s'exaltant dans la conscience de son inépuisable fécondité, devant la destruction des plus beaux types d'humanité, —

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c'est là ce que j'appelai l'esprit dionysien; et c'est là que je trouvai la clef qui nous ouvre l'âme du poète tragique. L'âme tragique ne veut pas se libérer de la terreur et de la pitié, elle ne veut pas se purifier d'une passion dangereuse au moyen d'une explosion violente de cette passion, — c'est ainsi que l'entendait Aristote ; — non : elle veut, par delà la pitié et la terreur être elle-même la joie éternelle du devenir, cette joie qui comprend aussi la. Joie

d'anéantir * ».

L'esprit dionysien, cependant, fît place en Grèce à l'esprit scientifique. Après s'être affranchi du pessimisme soit par la contemplation de la beauté, soit par la conscience de l'éternité de la volonté, le Grec eut recours à un troisième moyen, à la connaissance rationnelle de l'univers. La science est, elle aussi, un remède puissant contre le pessimisme; de même que l'artiste dit à la vie : « Tu es digne d'être vécue parce que ton image est belle, » ainsi le savant lui dit : « Je te veux, car tu es digne d'être connue. » Il trouve dans la découverte scientifique le même plaisir que l'artiste dans la vision apollinienne. A ce point de vue l'illusion scientifique est aussi bienfaisante que l'illusion apollinienne ou dionysienne. Mais il ne faut pas oublier que la vertu bienfaisante de la science réside dans l'acte même de la recherche et non point du tout dans la vérité trouvée. Or la grande erreur dans laquelle tombe presque toujours la science, c'est précisément de s'imaginer qu'elle peut non seulement connaître le monde, mais aussi le guider et le corriger. Elle croit naïvement, dans son optimisme maladroit, que le monde est intelligible dans son ensemble comme dans ses détails, que la vertu suprême est le savoir, que l'ignorance est la source de tous les maux et que, par la science.

(1) W. VIII, 173 s. ; cf. aussi le journal écrit par Nietzsche en ISSS et cité par M"" Forster-Nietzsche, ouvr. cilé, 11, 1, p. 102 s.

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l'homme peut alleiiidre à toutes les vertus, même à l'héroïsme tragique.

Socrate est le premier type grandiose de rationaliste en Grèce. La raison était chez lui si puissante qu'elle prenait en quelque sorte la place de l'instinct dans sa vie.i L'homme normal est mis en garde par sa raison contre les erreurs de ses instincts; chez Socrate c'était l'inverse qui avait lieu : l'instinct — ce « démon » familier dont il entendait parfois la voix — l'avertissait des erreurs de sa logique ! Caractère moins noble que les Grecs de l'époque tragique, il sut cependant fasciner ses contemporains par la supériorité de sa dialectique et par le spectacle d'une mort admirable : il quitta la vie calmement, sans regrets, affirmant par sa mort sa foi inébrandable dans ses idées et son optimisme sereine

Ce fut l'esprit socratique qui tua la tragédie grecque. Devant le ti"ibunal de la raison la tragédie dionysienne devait forcément succomber, et cela précisément à cause de cet élément irrationnel, illogique, « musical, » qu'elle renfermait. Une tragédie ne prouve rien, ne met au jour aucune vérité utile. Bien plus, elle est foncièrement immorale : ne montre-t-elle pas la destruction des plus beaux exemplaires de l'humanité; or, s'il y a, comme le veut l'optimisme scientifique, un lien nécessaire entre la science, la vertu et le vrai bonheur, la morale tragique devient une hérésie dangereuse. La « justice poétique » doit triompher dans les ouvrages de l'esprit; la plus haute

(1) Nietzsche devient, dans la suite, de plus en plus hostile à Socrate. Il voit en lui plus tard le type du plébéien et du décadent, olTrant un parfait contraste avec le Grec arislocrace et débordant de force vitale de l'époque tragique. — Le « nihilisme » de Socrate se trahit au moment où il meurt : il dit à Criton : « Je dois un coq à Esculape >ï' : mais n'est-ce pas l'aveu qu'il considérHit la vie comme une maladie, l'indice par conséquent d'un pessimisme effectif (\m dément son bel optimisme apparent. Voir W.\, 2G4 s. etVlIl, OS ss.

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forme de l'art devient, comme le voulait Socrate, la fable ésopique. D'ailleurs ce n'était pas seulement l'art tragique que condamnait Socrate, mais d'une manière plus générale toute la culture hellénique : il était l'incarnation de la raison, tandis que les Grecs obéissaient à la loi supérieure de Vinstinct ; ils voulaient la vie puissante et belle. lui la voulait logique et consciente d'elle-même. Il nous apparaît ainsi comme le contempteur décidé et implacable de l'esprit de son temps. Seul entre tous ses contemporains il confessait « qu'il ne savait rien» ; et il avait raison contre eux. Passant en revue toutes les illustrations d'Athènes, politiciens ou orateurs, poètes ou artistes, il constatait que tous ces hommes, si sûrs d'eux-mêmes, si persuadés de leur savoir, vivaient et agissaient en réalité par linstinct et sans avoir clairement conscience de ce qu'ils faisaient. Ainsi partout oîi il promenait ses regards, il ne voyait qu'illusion, erreur, sotte infatuation de soi. Et au nom de sa souveraine raison, conscient d'être le représentant d'une civilisation nouvelle, il condamnait en bloc toute la cakure hellénique, sans soupçonner un seul instant que le vieux monde qu'il ruinait était infiniment supérieur au monde nouveau qui allait surgir.

Que vaut, au point de vue purement historique, cette théorie de Nietzsche sur l'évolution de la culture grecque ? Il serait peut-être imprudent de prétendre trancher dès à présent cette question. Il est certain — et iNielzsche le savait fort bien lui-même — que par sa façon de mêler la philosophie et la philologie, il s'écartait absolument des tendances qui prévalent aujourd'hui parmi les hommes de science. Les esprits positifs, amoureux défaits précis, peu enclins aux aventures intellectuelles et peu disposés à s'attaquer à des problèmes qui ne sont pas susceptibles d'une solution scientifique seront évidemment tentés de condamner d'une manière absolue la méthode de Nietzsche et de rejeter sans débat nombre de ses affirmations qui

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