SON ÉMANCIPATION INTELLECTUELLE
sont en contradiction complète avec l'idée qu'on se fait habituellement des Grecs. Si quelque jour il doit occuper une place dans l'histoire de la philologie, cène peut être que comme initiateur, comme promoteur d'idées directrices que les hommes de métier auront à vérifier ou à rectifier; si le « problème dionysien », tel que Nietzsche l'a posé, recevait jamais une solution voisine de celle qu'il a esquissée, il aurait droit incontestablement à la reconnaissance. et à l'estime des philologues qui l'ont si durement re-, poussé. L'avenir dira de quel côté était la vérité. Mais il; faut ajouter en tout état de cause que, même si les idées de Nietzsche étaient sans valeur objective pour la connaissance de l'âme grecque, elles conserveraient malgré lout un intérêt de premier ordre pour l'histoire de la pensée de Nietzsche : « Je suis très éloigné de croire, a-t-il dit quelque part, que j'aie bien compris Schopenhauer ; mais j'ai appris par Schopenhauer à me connaître un peu mieux moi-même *. » On pourrait dire de même : Il n'est pas très sûr que Nietzsche ait bien compris les Grecs ; i! n'est même pas très sur qu'il soit utile ou simplement possible de savoir ce qu'étaient en réalité les Grecs ; aussi bien l'image qu'on se fait de l'antiquité classique n'estelle peut-être bien que « la fleur merveilleuse née de l'ardente aspiration du Germain vers le Sud- ». Ce qui est certain, par contre, c'est que l'étude de l'antiquité grecque a fait naître en Nietzsche la notion de l'esprit dionysien et de la culture tragique ; or cette notion de la volonté s'exaltant à l'idée de son éternité devant le spectacle de la soulTrance humaine et de la mort, correspond à l'un des sentiments les plus profonds de l'âme de Nietzsche et deviendra le pivot de toute sa philosophie. Quelle que soit la valeur intrinsèque de la Naissance de la tragédie, elle
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ti2 LA PHILOSOPHIE DE NIETZSCHE
aura donc toujours le mérite de nous montrer comment, au cont;ictde la culture hellénique, Nietzsche a pris cons. cicace de lui-même.
Pour définir l'alLitude adoptée par Nietzsche, pendant la première partie de sa vie de penseur, vis-à-vis de la civilisation contemporaine, on pourrait dire, en se servant des formules dont nous venons de préciser le sens, qu'il est un philosophe tragique vivant au sein d'une civilisation socratique.
Nietzsche conçoit l'existence de l'homme comme une lutte héroïque contre toute erreur et toute illusion. Il considère le monde avec les yeux du pessimiste : la nature lui apparaît comme une force redoutable et souvent malfaisante ; l'histoire lui semble € brutale et vide de sens » Il s'interdit impérieusement de céder aux séductions de l'optimisme vulgaire ; il refuse de se prêter aux illusions par lesquelles l'homme cherche à se persuader que tout esL pour le mieux dans le meilleur des mondes ; il refuse surtout de croire que la vie puisse jamais nous donner un instant de vraie joie et de se laisser prendre aux trompeuses apparences de bonheur qui déçoivent le vulgaire. La mission de l'homme supérieur est donc, selon lui, d"* combattre sans merci tout ce qui est < mauvais », de dis siper toutes les erreurs, de dénoncer toutes les valeurs lausses et surfaites, de se montrer impitoyable pour toutes les faiblesses, toutes les lâchetés, tous les mensonges de la civilisation : e Je rêve, écrit-il, d'une association (.Ihommes qui seraient entiers et absolus, qui ne garderaient aucun ménagement et se donneraient à eux-mêmes le nom de « destructeurs » : ils soumettraient tout à leur critique et se sacriiieraicnt à la vérité. Il faut que ce qui