‹ La philosophie de NietzscheChapitre 24 sur 51 · W. IX · texte numérisé non relu

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de génies, mais ils seraient esclaves comme par devant L'homme « tragique » n'a donc pas seulement contre lui le ressentiment et la haine des opprimés, des parias de la civilisation; mais il lui faut vaincre encore un ennemi bien autrement dangereux : la pitié, qui déchire son propre cœur et le pousserait, s'il l'écoutait, à sacrifier la culture au bonheur matériel de l'humanité. Il se heurte là à la loi inexorable qui régit l'univers : celui qui veut vivre — ou plutôt qui est condamné à vivre dans co monde où règne la souffrance et la mort, — doit aussi rcnicrmer en lui cette contradiction intime et douloureuse qui est l'essence même de toute vie, de tout devenir • « Chaque instant dévore le précédent ; chaque naissance est la mort d'êtres innombrables ; engendrer, vivre el assassiner ne sont qu'un. Et c'est pourquoi aussi nous pouvons comparer la culture triomphante à un vainqueur dégouttant de sang et qui traîne à la suite de son cortège triomphai un troupeau de vaincus, d'esclaves, enchaînés à son char ^ >

Il nous faut donc, conclut Nietzsche, si nous voulons être francs avec nous-mêmes, renoncer sur ce point à toute illusion optimiste. L'Européen d'aujourd'hui qui, dans son rationalisme naïf, s'imagine que la science conduit au bonheur, et regarde le bonheur de tous comme la fin dernière de toute civilisation, essaie de nier la misère du peuple d'esclaves qui est la condition si7ie qua non de la société moderne ; il voudrait tromper les forçats du travail sur leur véritable condition en leur vantant la « dignité du travail », dissimuler la banqueroute de la science en proclamant qu'il est plus noble de gagner son pain à la sueur de son front que de vivre dans l'oisiveté. Pauvre sophisme, en vérité, et qui ne trompe plus personne, aujourd'hui, r.i le^ prolétaires qui sont socialistes, ni les riches qui n'ont

(1) W. IX, 90 s.

SO.N LMANCII'ATIO.N I.M ELLECl UELLl. ( 1 Sli'J-ll^/.il EJT

[lus foi dans leur droit à la jouissance. — Avouons donc -.uis détour que l'esclavage est le revers honteux et lamentilde de toute civilisation. On peut l'adoucir, le rendre moins douloureux; on peut faciliter au serf l'acceptation lie son sort — le moyen âge à ce point de vue, avec son niganisation féodale, l'emporte sur l'époque présente. — Mais tant qu'il y aura une société, il y aura aussi des puissants, des privilégiés qui fonderont leur splendeur sur la misère d'une multitude opprimée et exploitée à leur profit'.

Par ses instincts, ses théories et ses espérances, Nietzsche se trouvait donc en opposition absolue avec les tendances dominantes de son temps. La civilisation contemporaine est en effet essentiellement « socratique ». Le partisan des « idées modernes » est naïvement et réso- .lument rationaliste ; il croit à la science et à sa mission civilisatrice; il est persuadé qu'elle doit mener l'homme au bonheur, et il regarde le bonheur général, au sein d'une société bien organisée, comme l'idéal vers lequel tend l'humanité. Or Nietzsche, avec ses instincts aristocratiques et ses convictions « tragiques », se sentait en désaccord intime avec ses contemporains et en particulier avec ces compatriotes d'Allemagne. Au lendemain de la fondation du nouvel Empire, alors que les armées allemandes venaient de vaincre au cri de « Dieu avec nous ! », il proclamait son aversion profonde pour le christianisme. Alors que tous les Allemands croyaient, depuis Hegel, que l'État est la raison d'être de l'individu, il exaltait l'individu et se montrait fort sceptique sur l'importance du rôle de l'État au point de vue de la culture. Alors qu'on répétait partout que le vrai vainqueur de Sadowa et de Sedan était le maître d'école allemand et que la culture germanique avait vaincu la culture française, il affirmait

(1) W. IX, lOU S3.

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qu'il n'y a pas de culture allemande, tandis que les Français ont réellement une culture nationale ; que les Allemands, étant et demeurant des « barbares ■», avaient le plus grand tort de se croire civilisés ; que les victoires de 1870, en les confirmant dans cette illusion, pouvaient devenir un désastre pour les vainqueurs et « tuer l'esprit allemand au profit de l'empire allemand ». Alors que le chauvinisme germanique battait son plein, il demeurait en son for intérieur indifférent à toute exaltation patriotique : tandis que le tonnerre de la bataille de Wôrtli retentissait à travers l'Europe entière, il méditait dans une tranquille vallée des Alpes sur le problème de l'esprit grec ; un peu plus tard, sous les murs de Metz, c'était toujours l'art et la vie des Grecs qui absorbaient sa pensée ; enfin, la paix une fois signée, il exprimait l'idée que l'ère des nationalités louchait à sa fin, que nous entrions dans une période de culture « européenne j> et qu'un esprit libre devait savoir s'élever au-dessus des antipathies fortuites qui divisent les peuples : « 11 est si petite ville de se soumettre à des manières de voir qui quelques cent milles plus loin ne lient déjà plus personne! L'Orient et l'Occident sont des traits à la craie qu'on trace devant nos yeux pour exploiter noire timidité. Je veux essayer de devenir libre, se dit une âme jeune ; et elle devrait se laisser arrêter parce qu'il se trouve par hasard que deux nations se haïssent et se font la guerre, parce qu'un océan sépare deux continents, ou parce qu'autour d'elle on enseigne une religion qui n'existait pas deux mille ans auparavant*! » — Nietzsche voyait clairement que par toute sa manière de sentir et de penser il heurtait de front les préjugés de son temps ; il se scnlait « inaclucl » [unzeitgemàsz) pour nous servir d'une expression créée par lui vers celle époque; il constatait qu'il ne pouvait trouver

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aucun plaisir aux choses qui enthousiasmaient ses com- |i;itriotes et qu'inversement des entreprises qui lui paraissaient capitales pour le progrès de la culture européenne — par exemple le projet grandiose de Richard Wagner de créer à Bayreuth un théâtre modèle — n'éveillaient pas le moindre intérêt chez eux. Aussi, lorsque au printemps de iSl?), il crut, avec Wagner et tous ses amis, que l'œuvre de Bayreuth allait définitivement échouer devant l'apathie du public, il éprouva un irrésistible besoin de rompre en visière à ses contemporains, de leur crier à haute et intelligible voix l'expression de son aversion et de son mépris. Ce fut l'origine des Considérations inactuelles ' .

La première des fnacfuelles est dirigée contre le célèbre critique David Strauss et contre le livre dans lequel il avait condensé ses opinions sur la religion et la civilisation, V ancienne et la nouvelle foi, en particulier contre la seconde partie de ce livre, où l'auteur expose l'idéal qu'il se fait de la société future. En réalité. Nietzsche s'attaquait moins à la personne et à l'œuvre même de Strauss, qu'à la foule de ses admirateurs qui voyaient dans la profession de foi du grand homme vieillissant le dernier mot de l'esprit de progrès. L'ennemi qu'il prend à partie, c'est le philistin — non plus le philistin honteux de l'être ou le philistin bon enfant et geiniUhlich, mais le philistin satisfait de lui-même, qui se pique de culture, le B ildungsphilister , comme il le baptise, et dont il voit

(l) Outre les quatre Inactuelles qu'il a publiées de 1873 à 187G, Nietzsche en projetait un grand nombre d'autres, qui n'ont pas été îichevées ou dont le contenu a passé dans Choses humaines par trop iiumaines. Au tome X des Œuvres, nous trouvons une série d'esquisses pour des Inactuelles intitulées : ■■ La ville », « Le chemin do la liberté », « L'État », « Lire et écrire », et surtout une étude très poussée sur « Nous autres philologues », où nous trouvons déjà on germe plusieui's des idées qui seront développées plus lard dans Zarutltuslra.

LA l'IllLOSOl'Ulli Uli Mi;T/.Si;!ib;

en Strauss le type accompli. Ce philistin exerce honoraDiement un métier utile; il est fonctionnaire, militaire, comiiiergant; mais il tient néanmoins à honneur de s'intéresser à toutes les grandes questions contemporaines, de se tenir au courant des derniers progrès de la science, de connaître -s^ l'histoire du passé, de se passionner pour la renaissance * de l'empire d'Allemagne, de s'édifier à la lecture des meilleurs écrivains ou à l'audition des chefs-d'œuvre de la mu sique allemande. Strauss ne croit pas au paradis des chrétiens ni même à l'existence de Dieu, mais rassurez-vous : quoique athée, il n'en est pas moins le meilleur homme du monde. Il se garde hien de révéler à ses fidèles que le monde est un implacable mécanisme et que l'homme n'a qu'à faire bien attention de ne pas se laisser prendre dans ses engrenages : il enseigne au contraire que « la Nécessité, en d'autres termes l'enchaînement des causes et des effets dans l'univers est la Raison même », ce qui revient à diviniser la réalité et à adorer le succès. De même en morale il n'apporte aucune innovation dangereuse ; il n'osera pas, par exemple, recommander franchement à l'individu , de développer librement toutes ses facultés, d'être <( lui- 1 même » sans restrictions et sans remords ; mais il ajoutera, après avoir constaté l'inégalité naturelle des hommes, cette phrase qui lui permet de rétablir tous les préceptes de la morale traditionnelle : « N'oublie jamais que les autres sont aussi des hommes, c'est-à-dire qu'ils sont, en dépit des différences individuelles, identiques à toi, et ont les mêmes besoins, les mêmes exigences que toi. » Surtout — et c'est là ce qui irrite le plus Nietzsche — Strauss partage la défiance des philistins à l'endroit des natures géniales : il traite de « malsain » tout ce qui dépasse la sphère modeste de ce qu'il comprend : il déclare que la IX' symphonie de Beethoven ne peut plaire qu'à ceux « qui tiennent le baroque pour génial et l'informe pour sublime » ; ii croit réfuter Schopenhauer, qu'il exècre,

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par ce gracieux badinage : si le monde est mauvais, la pensée qui le pense est mauvaise aussi, donc le pessimiste est un mauvais penseur — donc le monde est bon ! Pour Nietzsche, Strauss est donc le type de la médiocrité pré-

1 tentieuse qui affirme son droit supérieur à l'existence : c'est un timide de la pensée qui s'arrête toujours à moitié chemin et n'ose pas aller jusqu'au bout de ses idées, c'est un optimiste qui ferme lâchement les yeux sur les souf-

'■ frances nécessaires de l'humanité : c'est un philistin qni proclame que le devoir pour tous est de vivre en philistin, et qui, au lieu de favoriser le développement des individualités géniales, leur conteste le droit de vivre sitôt qu'elles s'élèvent au-dessus de la commune médiocrité.

Dans la seconde des Inactuelles, Nietzsche s'attaque non plus à un homme, ou à une classe d'hommes, mais à un abus dangereux, selon lui, de la culture moderne, à l'abus des études historiques. L'histoire est un facteur bienfaisant de toute civilisation tant qu'elle reste au service de la vie, tant qu'elle enseigne ou aide à mieux vivre. L'histoire monumentale met l'homme d'action en présence des œuvres immortelles du passé et le stimule dans son activité créatrice en l'excitant à se rendre digne des grands hommes du passé, à continuer leur glorieuse tradition, à vivre non pour la vulgaire et médiocre jouissance du présent, mais pour porter plus loin et plus haut l'idéal de l'humanité. L'histoire traditionnelle qui enseigne le respect et l'amour des choses mortes et lointaines est un inestimable bienfait pour les hommes et les peuples peu favorisés par les circonstances ou qui vivent dans un milieu inclément : elle embellit, pour eux, le présent cà l'aide du passé et répand sur leur existence modeste ou pénible, obscure ou dangereuse, un parfum de douce et consolante poésie. ]J\\\?,lo\rQ critique , enfin, qui cite le passé devant le tribunal de la raison, le scrute minutieu- 11. I.iciiTiCM'.r.nr.En. — Molzsc'io. ' •'>

sèment et finalement le condamne — car tout ce qui est, est digne de disparaître, et par là condamnable — e^t une arme précieuse pour ceux qu'opprime le poids du passé et qui doivent s'en affranchir pour pouvoir continue»' à vivre. — Mais l'histoire devient une puissance redoutable et malfaisante dès qu'elle s'érige en science indépendante de la vie, dès qu'elle émet la prétention d'avoir par elle-même une valeur absolue et qu'elle adopte pour devise : fiat veritas, pei'eat vita. Au lieu d'être un principe de vie, elle devient alors un principe de mort. Elle remplit l'homme d'une foule de connaissances stériles qui font de lui un dictionnaire encyclopédique au lieu de le pousser à l'action ; bien plus, elle entrave le développement de sa personnalité : elle fait naître en lui le sentiment déprimant qu'il est un épigone, un tard-venu capable seulement d'apprendre l'histoire, mais non plus de la faire lui-même. — Pourtant, répliquent les apologistes, de la culture historique, l'histoire, à défaut d'autres mérites, a du moins celui de nous apprendre à juger des hommes et des choses avec une équité objective. Il n'en est rien, répond Nietzsche : en réalité on appelle « objectif » Thistorien qui apprécie le passé en prenant pour norme de ses jugements les préjugés de son temps, « subjectif » celui qui s'écarte des idées régnantes ; aussi bien n'est-il nullement utile que l'historien soit « impartial », autrement dit qu'il se place en spectateur désintéressé en face du problème qu'il étudie ; bien au contraire : celui-là seul est digne d'écrire l'histoire, qui travaille le mieux à l'édifice du présent : a L'homme d'expérience, l'homme supérieur écrit seul l'histoire. Qui ne compte pas dans son existence des instants où il a été plus grand plus sublime que tous les autres, ne saura pas deviner ce qu'il y a de grand et de sublime dans le passé. L'esprit des siècles passés est toujours une sentence d'oracle : vous ne la comprendrez que si vous êtes les archUftct.es de l'avenir, les « voyants i» du

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présent'. » — Une dernière conséquence funeste du développement excessif qu'a pris le sens historique, c'est qu'il favorise la forme la plus révoltante de l'optimisme, le respect du fait brutal : l'adoration du succès. L'historien croit voir dans « l'évolution universelle > la trace de ne je sais (|uelle raison supérieure ; il se casse la tête pour déterminer comment cette évolution a commencé et où elle doit aboutir. Or l'homme n'a jamais été grand que dans la mesure où il a su se révolter contre la nécessité, lutter contre le hasard aveugle et imbécile, — bref dans la mesure où il a été lui-même ; aussi la véritable histoire n'est-elle pas celle des masses, mais celle des individus de génie : « Il viendra un temps, conclut Nietzsche, où l'on s'abstiendra sagement d'esquisser le plan de « l'évolution universelle » ou de « l'histoire de l'humanité » ; un temps, où l'on ne considérera plus, d'une manière générale, les masses, mais au contraire les individus isolés, dont la série forme comme une sorte de pont au-dessus des flots tumultueux du devenir. Ils ne se succèdent pas d'après une loi de progression historique, mais ils vivent en dehors du temps, contemporains les uns des autres grâce à l'iiistoire qui rend possible cette coexistence ; ils vivent comme cette 'épublique des génies, dont Schopenhauer a parlé un our : un géant appelle l'autre à travers les intervalles léserts des siècles, et par-dessus la tête des pygmées .urbulents et bruyants qui grouillent tout à l'entour d'eux, )e continue le noble entretien de ces esprits sublimes. La mission de l'histoire est de servir de trait d'union entre eux, et ainsi de préparer et d'activer toujours à nouveau la naissance du génie. Non ! le but de l'humanité n'est pas le terme vers où elle marche ; il est dans les exemplaires les plus parfaits qu'elle a produits ^. »

Nietzsche cependant ne se contente pas, dans ses Considérations inactuelles, de combattre les tendances de l'époque présente qu'il juge condamnables ou dangereuses : il commence, en même temps, à travailler à l'édifice de l'avenir. Il cherche dans notre civilisation contemporaine les signes précurseurs d'un changement d'orientation, d'une réforme de l'esprit public, d'une renaissance de l'esprit dionysien ; il cherche des génies modernes dignes de guider la jeunesse vers un but nouveau, capables de l'arracher à l'optimisme énervant et au culte déprimant du bien-être matériel; il cherche enfin pour lui-même des éducateurs qui l'aident à voir clair en lui-même, qui lui révèlent ce qu'il est, où il va. Ces maîtres, ces éducateurs, Nietzsche crut tout d'abord les trouver en Schopenhauer et Wagner.

Il fut initié à la philosophie de Schopenhauer vers la fin de 1865, alors qu'il étudiait la philologie à Leipzig. Le hasard voulut qu'il achetât chez le bouquiniste Rohn Le Monde comme Volonté et Représentation *. Du premier coup il fut subjugué par les perspectives grandioses que lui ouvrait ce livre et plus encore par la personnalité même du philosophe qu'il devinait à travers son œuvre : « Je suis, disait-il plus tard, de ces lecteurs de Schopenhauer, qui, après avoir lu une page de lui, savent avec certitude qu'ils le liront de la première ligne à la dernière et qu'ils écouteront chaque parole qui est sortie de ses lèvres. Ma confiance en lui fut aussitôt pleine et entière : après neuf ans écoulés elle est toujours la même-. » Il admit — tout au moins provisoirement et sous bénéfice

(1) M""" Forster-Nieizsche, Ouvr. cité, I, 231, s.

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d'inventaire — ses principales hypothèses. Nous avons vu plus haut que, da.ns\si Naissance de la tragédie, Nietzsche prend pour base de son exposition les théories de Schopenhauer sur la Volonté comme « chose en soi » sur le monde comme « représentation » , sur l'individuation comme cause de toute souffrance, sur la musique comme expression directe de la volonté. Dans le même ouvrage, il salue Schopenhauer comme le Messie d'une culture tragique destinée à remplacer la culture « socratique » des temps modernes, et dont le trait caractéristique est le suivant : « Au lieu de la Science, c'est désormais la Sagesse qui devient le but suprême — la Sagesse qui sans se laisser abuser par les mirages trompeurs des sciences, fixe son regard sur l'image totale du monde et s'efTorce, dans un élan de sympathie et d'amour de concevoir la souffrance universelle comme sa propre souffrance à elle*. » EnlST^i. la même idée revient dans un petit article sur les rapports de la philosophie de Schopenhauer et de la culture allemande (\m contient en germe les idées essentielles des trois premières Inactuelles-. En 1874 enfin, dans sa troisième Inactuelle, « Schopenhauer éducateur, » Nietzsche proclame sa profonde reconnaissance pour le penseur qui l'a initié à la vie de l'esprit, et expose l'influence salutaire que les idées du grand pessimiste peuvent exercer sur l'àme moderne. L'homme d'aujourd'hui, dit-il, se cherche luimême; or, pour démêler quelle est sa véritable nature, son vrai moi, rien ne peut lui être plus utile qu'un maître — non pas un maître qui lui prescrive de suivre telle ou telle voie particulière ou lui fournisse des moyens d'action plus étendus, mais un éducateur qui le délivre de tout ce qui l'empêche de pénétrer jusqu'à ce w^o^ obscur et caché et qui se dissimule au fond de chacun de nous. Ce maître,

06 l.A PHILOSOPHIE DE NIETZSCHE

Nietzsche l'a trouvé en Schopenhauer. 11 a 'vu en lui, du premier coup d'œil, un philosophe d'une entière loyauté intellectuelle, d'une parfaite sincérité dans tous ses écrits : « Schopenhauer s'entretient avec lui-même ; ou si l'on tient à lui supposer un auditeur, qu'on s'imagine un fds recevant l'enseignement de son père. Sa parole est franche, rude, bienveillante; elle s'adresse à un auditeur qui écoute avec amour... Ses discours, où se révèle une âme forte et sûre d'elle-même, nous tiennent sous le charme dès le premier mot; il nous en va comme quand nous pénétrons sous une haute futaie : nous respirons à pleins poumons, nous éprouvons un bien-être soudain. Nous nous sentons, près de Schopenhauer, en un lieu où l'on aspire toujours le même airvivifîant, où règne je ne sais quelle simplicité, quel naturel inimitable, privilège exclusif des hommes qui sont maîtres chez eux, et maîtres d'une demeure opulente ^ » A l'école de Schopenhauer, Nietzsche apprit à voir la réalité telle qu'elle est, dans toute sa laideur et avec toutes les souffrances qu'elle entraîne. Il apprit aussi que le génie doit lutter contre son temps pour prendre pleinement conscience de lui-même; que lorsqu'il combat les préjugés, les faiblesses, les vices de ses contemporains, c'est en réalité sa propre individualité qu'il purifie en éliminant tous les éléments étrangers et parasites qui lui sont venus du dehors, en dégageant l'or pur de son génie des scories et de l'alliage qu'il contient. Enfin Nietzsche trouva, surtout, dans Schopenhauer cette définition de la vie tragique telle qu'il la concevait lui-même : « Une vie heureuse est impossible : ce que l'homme peut réaliser de plus beau, c'est une existence héroïque; une existence où, après s'être dévoué à une cause d'où peut résulter quelque bien d'ordre général, et avoir affronté des difficultés sans nombre, il demeure finalement vainqueur mais n'est récompensé que

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mal ou pas du tout. Alors, au dénouement, il reste, comme le prince du Re corvo de Gozzi, pétrifié mais en une noble attitude et avec un geste plein de grandeur. Son souvenir reste vivant et il est célébré comme un béros; sa volonté mortifiée sa vie durant par les épreuves et la peine, par l'insuccès et l'ingratitude du monde, s'ékiat au sein du nirvana^. » Nietzsche crut avoir découvert en Schopenhauer l'expression philosophique et moderne de cette sagesse dionysienne qu'il admirait tant chez les Grecs.

Et de même qu'il fut donné à Schopenhauer de connaître le génie non pas seulement en lui, mais aussi hors de lui et de pouvoir admirer, dans la personne de Gcelhe, un des exemplaires les plus merveilleux de l'homme libre et fort, de même Nietzsche eut, lui aussi, la bonne fortune de connaître intimement un des génies les plus puissants des temps modernes : Richard Wagner.

L'admiration de Nietzsche pour Wagner remonte à ses années de jeunesse. Après avoir été jusque vers quinze ans classique intransigeant, admirateur exclusif de Mozart et Haydn, Schubert et Mendelssohn, Beethoven et Bach, et contempteur décidé de ce qu'il appelait « la musique d'avenir d'un Liszt ou d'un Berlioz», il finit cependant par goûter aussi les œuvres de W'agner et son admiration devint de l'enthousiasme dès qu'il connut Tristan et Iseut. En 1868 il fut présenté à Wagner pendant un séjour que le maître fit à Leipzig chez les Brockhaus. L'année suivante il devenait, comme nous l'avons déjà indiqué, l'un des intimes de Wagner qu'il allait voir fréquemment dans son ermitage de Tribschen. « Pendant quelques années, nous avons vécu en commun, pour les grandes comme pour les petites choses, écrivait Nietzsche en 1888; c'était, de part et d'autre, une confiance sans bornes-. »

(1) Cité par Nietzsche, W. I, 429.

(2) Brandes, Menschen und Werke, Francfurt, 1895, p. 139.

C8 LA l'IULOSOPHIE DE NIETZSCHE

Vers le début de iSlû, après la publication de la Naissance de la tî'agédie, l'amitié du jeune philosophe pour le grand artiste atteignit son plus haut point d'exaltation, tt J'ai conclu une alliance avec Wagner, écrivait-il vers ce moment à un de ses amis ; tu ne peux imaginer le degré de notre intimité, et combien nos projets concordent ^ » Dans son désir de prouver son attachement non pas seulement par des paroles mais par des actes, il fut sur le point, au printemps de cette même année, d'interrompre sa carrière de professeur pour entreprendre une tournée de conférences au profit de l'œuvre de Bayreuth. Le départ de Wagner pour Bayreuth (avril 1872) ne changea en rien ses relations avec lui : Nietzsche vint à diverses reprises le voir dans sa nouvelle résidence et assista, en particulier, à la fête artistique donnée le 22 mai 1872 à Bayreuth le jour où fut posée la première pierre du théâtre Wagner. En juillet 1876, il venait à Bayreuth, sur l'invitation pressante du maître, écouler les répétitions de la Tétralogie et assister au triomphe définitif de la grande œuvre de réforme de l'art dramatique entreprise par Wagner. Peu de jours avant son arrivée, il adressait à ses amis un exen)plaire de sa quatrième Inacluelle, Richard Wagner à Bayreuth, une analyse pénétrante et lumineuse de la personnalité artistique et morale de Wagner et une apologie enthousiaste de la grande œuvre réformatrice qu'il avait menée à bien. Il définissait Wagner un Eschyle moderne en qui la sagesse i tragique » s'exprimait, non plus comme chez Schopenhauer, sous une forme philosophique, mais sous la forme vivante et concrète d'o'uvres d'art incomparables. Il voyait en lui un génie € dionysien », qui ne pouvant exprimer par le seul langage

(1) M"" Fùrster-Nielzsche, Ouvr. cité, II, I, p. •203. Pour tous les détails ])iograplii(|ues sur rinliniité de Nietzsche et de AVaL'iier nous rcuvoyons à ce livre. Voir en particulier, t. I, p. 72 s., 74 s. 135, 277, 2S8 ss. ; t. il, 1, p. Ki ss., -'Ul ss.

SO.N L.MA^CIPATIO.N l.MIiLLLlClLELLE (ISoO-lST'Jj CJ

des mots le monde de sentiments qui bouillonnait en lui, s'était fait « dramaturge dithyramlDique «, et avait uni en une prodigieuse synthèse tous les arts particuliers, celui de l'acteur, celui du musicien et celui du poète pour communiquer au dehors ce qu'il ressentait : « Le génie dramaturgique, écrivait Nietzsche, arrivé à son entier développement, à sa pleine maturité est un tout achevé, sans imperfection, sans lacune: il est l'artiste vraiment libre qui ne peut pas faire autrement que de penser simultanément dans toutes les branches particulières de l'art; il est le médiateur qui réconcilie les deux mondes en apparence opposés de la poésie et de la musique ; il restaure l'unité, l'intégralité de notre faculté artistique, unité qui ne peut être devinée par l'intelligence ni déduite par raisonnement, mais veut être montrée par des actes '. » La grande œuvre de Wagner, la création d'un drame musical en qui revit la tragédie des Grecs, et la réalisation de ce drame à Bayreuth, est un événement de premier ordre dans l'histoire de la culture européenne. Elle ne tend à rien moins qu'à une renaissance de la culture grecque au sein du monde moderne : tout se tient en effet dans l'édifice de la civilisation et il n'est pas possible de réformer sérieusement et sincèrement l'art du théâtre sans provoquer en même temps des innovations capitales en matière de morale, d'éducation, de politique. Le triomphe de l'œuvre de Bayreuth, s'il est définitif et durable, peut être salué comme l'aurore d'une ère nouvelle pour l'humanité.

Quelques semaines après avoir écrit son apologie de Wagner, Nietzsche quittait Bayreuth, profondément désenchanté, las et triste jusqu'à la mort : le plus beau rêve de sa jeunesse s'était brusquement dissipé ; son enthousiasme pour Wagner avait vécu. Comment cette évolu' lion avait-elle pu s'accomplir?

TO I.A l'IIlLOSOPHlE DE NIKTZSCIIE

Nietzsche raconte dans une de ses préfaces que la plupart de ses écrits expriment non point les sentiments qu'il ressentait au moment où il les composait mais des sentiments déjà vécus et qui avaient fait place, en lui, à des idées nouvelles. C'est ainsi que Schopenkauer éducateur datait d'une époque où il ne croyait déjà plus ni au pessimisme ni à Schopenhauer. C'est ainsi, de même, que R. Wagner à Dayreuth était au fond « un hommage reconnaissant rendu à un moment de mon passé, à la plus belle période de « bonne mer » — et à la plus dangereuse aussi de mon existence... c'était en réalité une rupture, un adieu* >. Les documents nouveaux publiés ces dernières années et qui nous mettent à même de suivre jusque dans les moindres détails la genèse de sa pensée ne confirment pas seulement cette affirmation de Nietzsche, mais prouvent sans réplique qu'à l'époque même où, dans ses écrits destinés à la publicité, ilévitaitavecsoinde laisser échapper un mot qui ne fût à la louange de Schopenhauer et de Wagner, sa pensée, loin de se soumettre sans restrictions à l'autorité de ces deux maîtres, travaillait activement à se libérer de leur domination. Nous voyons que dès l'origine il se se'pare de Schopenhauer sur des points de doctrine essentiels. Il émet dès 1867 des doutes sur les hypothèses fondamentales de tout le système, sur les attributs que Schopenhauer reconnaît à la volonté, sur la volonté admise comme essence du monde, sur l'existence même d'une chose en soi ^. De très bonne heure aussi il repousse catégoriquement les conclusions pessimistes du

(2) Fraqmenl einer Krililc (1er Schopenhauerischen J'hilosophief citô par M'"" Forsler-Nietzsche, I, p. 343 ss.

SON ÉMAISCIPATION 1 MEl.l.ECTl.ELl.E (1800-1871)) 71

système de Schopenhauer, il ne veut ni de la résignation ni du nihilisme philosophique; il pousse le sceplicisnie jusqu'à méditer « sur la vérité et le mensonge considérés à un point de vue extra-moral » et la conclusion de ses réflexions, c'est qu'il condamne la philosophie de la « sagesse désespérée » qui veut la vérité à tout prix, dûtelle sacrifier l'existence même de l'humanité à la science et préconise la « sagesse tragique » qui, après avoir nié *,oute métaphysique, « met la connaissance au service de la olus belle forme de la vie », restitue à l'art les droits que prétend lui enlever la science, et conclut à la nécessité pour l'homme de « vouloir l'illusion* ». — Sur Wagner le jugement de Nietzsche n'est pas moins libre. En 1866, il trouve que, dans la Walkïire, des défauts énormes compensent de merveilleuses beautés-. Au cours de ses études préliminaires pour \q. Naissance de la tragédie il esquisse, pour expliquer l'intervention du chœur dans la IX'^ symphonie de Beethoven, une théorie qui contredit absolument celle de Wagner^; une autre fois il oppose à la conception wagnérienne du drame musical une conception radicalement différente ; il voudrait faire descendre le chanteur dans l'orchestre de manière à ne conserver sur la scène qu'une action simplement mimée : les voix humaines et l'orchestre commenteraient cette action mimée, qui serait, comme dans la tragédie primitive, la réalisation scénique d'une vision apoUinienne du chœur saisi par l'esprit dionysien *. Les doutes de Nietzsche se font plus graves encore à l'époque où il travaille à B. Wagner à

(1) iJeber Wahrheit und Lucie im aussermoralischen Sinne. — Der Philosoph. — Die Philosophie in Bedruuf/niss. W. X, ICI ss. ; voir en particulier, p. 204 s.

(2) Lettre du 11 oct. 18G6 citée par M"' Fôrster-±\ietzsche, I, p. '250.

(3) W. IX, 137 ss.

(4) W. IX, 155 ss.

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BayreuUi; on trouve dans ses esquisses' nombre d'idées qui seront développées plus tard dans le Cas Wagner. 11 note ce qu'il y a de démesuré dans le caractère et les dons de Wagner et trouve qu'en Bach et Beethoven se montre à nous « une nature plus pure » , il lui échappe des jugements sévères sur la vie politique de Wagner, sur ses relations avec les révolutionnaires ou avec le roi de Bavière, sur son antisémitisme; il a des doutes significatifs sur la valeur de Wagner non comme artiste « intégral » mais comme spécialiste, c'est-à-dire comme musicien, poète, dramaturge ou même comme penseur ; il signale en lui certains « éléments réactionnaires » : la sympathie pour le moyen âge et le christianisme, les tendances bouddhistes, l'amour du merveilleux, le patriotisme allemand ; il se montre sceptique sur le degré d'influence réelle que la réforme de Wagner peut exercer en Allemagne. En résumé Nietzsche, tout en protestant qu'il est redevable à la musique de Wagner « du bonheur le plus pur, le plus lumineux qu'il ait jamais goûté », se montre nettement hérétique en matière de wagnérisme à l'instant même où, publiquement, il couvre Wagner de fleurs. Comment expliquer cette duplicité apparente ?

Nietzsche lui-même nous a donné la clefde sa conduite : « Nous croyons d'abord un philosophe, observe-t-il à propos de ses relations avec Schopenhauer. Puis nous disons : s'il se trompe dans la manière de prouver ses affirmations, ces affirmations sont vraies cependant. Enfin nous concluons : ses affirmations elles-mêmes sont indifférentes, mais la nature de cet homme vaut cent systèmes. Gomme maître enseignant il peut avoir cent fois tort : mais sa personnalité même a toujours raison : c'est à cela qu'il faut nous en tenir. Il y a dans un philosophe quelque chose qui ne sera jamais dans une philosophie : la

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cause de beaucoup de philosophies, le génie ^ » Cet aphorisme paradoxal en apparence explique fort bien l'évolution des sentiments de Nietzsche à l'égard de Wagner et de Schopenhauer. Il a commencé par se passionner pour leurs œuvres, puis son amour et son respect se sont reportés sur la personnalité même de ces maîtres : il les a aimés comme hommes et comme génies indépendamment de !eurs œuvres ; il a, par suite, évité soigneusement tout acte susceptible de troubler l'amitié passionnée qu'il leur avait rouée; il s'est abstenu, en particulier, de critiquer publiquement ce qui, dans leurs ouvrages, ne le satisfaisait pas. i^inalement, il est venu cependant un moment où il a reconnu que les différences qui le séparaient de ses maîtres étaient trop considérables pour qu'il pût les taire sans manquer de sincérité vis-à-vis de lui-même ; et il a obéi, le cœur navré, aux exigences impérieuses de sa conscience de penseur : il a tourné sa critique contre ses éducateurs. Il a reconnu alors l'erreur où il se trouvait vis-à-vis d'eux. Ce qu'il avait cherché en s'approchant d'eux ce n'était pas de les comprendre tels qu'ils étaient réellement, mais de se comprendre lui-même à leur contact. Et cette manière de procéder avait donné un résultat paradoxal en apparence, mais en réalité parfaitement logique : au lieu de se faire, lui, semblable à Schopenhauer ou à Wagner, il les avait au contraire transformés à son image. Son portrait de Schopenhauer n'offrait qu'une ressemblance assez imparfaite avec le Schopenhauer réel ; par contre il décrivait avec une grande précision l'idéal du « philosophe tragique » , tel que lui, Nietzsche, le concevait. Dans son portraitde Wagner et son apologie de la « pensée de Bayreuth », il s'écartait, de même, de la réalité objective pour esquisser la figure idéalisée de l'artiste dionysien, — une sorte de Zarathustra avant la lettre — et pour décrire par avance cette « heure

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