‹ La philosophie de NietzscheChapitre 25 sur 51 · IV. X · texte numérisé non relu

IV. X

H. LiCHTENBERGER. — MclZSClie. 5

de midi » dont il parlera plus lard dans ZaraUnisira^ où les élus assemblés se vouent à la tâche la plus sublime. Au lieu de peindre ses modèles, Nietzsche avait décrit son rêve intérieur'.

Il se rendait compte, maintenant, qu'une difTérence profonde le séparait de Schopenhauer comme de Wagner. 11 avait accepté d'abord le pessimisme comme une arme contre l'optimisme scientifique. La critique pessimiste de l'univers lui était apparue comme le devoir impérieux qui s'imposait à toute conscience sincère. Par contre, il n'avait jamais accepté sans restrictions les conséquences « nihilistes » que Schopenhauer tirait de ses prémisses : la pitié érigée en vertu suprême, l'anéantissement du vouloir-vivre proclamé comme but dernier de l'existence. Seulement, comme il était absorbé surtout par sa lutte contre la culture « socratique » de son temps, il ne s'était pas longtemps arrêté à la réfutation de ces tendances nihilistes, non plus que de l'ascétisme chrétien. Peu à peu, cependant, il se rendit compte que le danger nihiliste est pour le moins aussi grand que le danger optimiste, et que si notre siècle voit fleurir le philistin médiocre et satisfait, il est surtout un siècle de décadence, las de vivre, las de souffrir, aspirant à la paix, au néant. Un problème nouveau se posait donc pour Nietzsche, problème qui ne cessera, désormais, de le préoccuper jusqu'à la fin de sa vie consciente : En quoi consiste celte décadence moderne? Quels sont les symptômes qui la caractérisent, les signes qui la révèlent ? Quelle est la profondeur et l'étendue du mal nihiliste? Gomment peut-il guérir? Aussitôt qu'il se fut placé à ce point de vue, son jugement sur Schopenhauer et Wagner se trouva modifié du tout au tout. Ses anciens alliés dans la guerre contre l'optimisme moderne devenaient ses enne-

(1) Voir le journal de dSSS [Ecce homo) cité par M"" Fdrster- Nictzschc, Ouvr. cité, 11, 1, p. KiG s. et 2o9.

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mis dans la guerre contre le nihilisme, — des ennemis d'autant plus dangereux qu'ils avaient exercé sur lui et qu'ils exerçaient d'une manière générale sur l'époque contemporaine une plus grande fascination. Il comprit tout à coup que son amitié passionnée pour ses deux éducateurs avait été pour lui un grave danger. S'il n'avait pas secoué à temps leur influence, jamais il n'aurait été tout à fait lui-même, jamais il n'aurait pris pleinement conscience de sa philosophie du « Surhomme » qui se trouvait en germe déjà dans la notion de la sagesse dionysienne telle qu'il la définissait dans la Naissance de la tragédie. A un autre point de vue encore Nietzsche s'était trompé dans son culte pour Wagner. Lui, l'amant de la « belle forme », l'admirateur du grand style classique en Grèce et en France, il avait pu se laisser séduire et abuser par le style trop riche et trop chargé du drame wagnérien. Il s'était laissé prendre aux artifices d'un « comédien » de génie, d'un magicien prodigieux. Il avait regardé comme un génie primitif, spontané, d'une puissance élémentaire d'une fécondité débordante, un décadent ultra-raffiné, un de ces tard venus qui, au soir des époques de haute culture, savent user avec un art merveilleux de toutes les ressources accumulées par les âges précédents et produisent des œuvres rares et curieuses, savantes et complexes, au coloris splendide et chatoyant comme celui d'un paysage d'automne ou d'un coucher de soleil, mais des œuvres plutôt extraordinaires que vraiment belles, des œuvres à qui manque la vraie noblesse, la perfection ingénue, triomphante et sûre d'elle-même. Le drame wagnérien représente, selon Nietzsche, le style « flamboyant » en musique; il est l'expression artistique adéquate de notre époque de décadence. Wagner a exploré dans tous ses recoins le labyrinthe de l'âme moderne ; il est donc un guide précieux pour le penseur qui veut connaître cette âme jusque dans ses profondeurs les plus cachées. Il est nécessaira

d'avoir été wagnérien... Mais il faut savoir s'affranchir de la domination de ce grand magicien : c'est une question de vie ou de mort. « Le plus grand événement de ma vie a été une guérison, dira plus tard Nietzsche ; Wagner n'a été qu'une de mes maladies*. »

Il va sans dire que les victimes de la critique de Nietzsche ne comprirent rien à cette évolution souterraine ' de ses idées non plus qu'aux motifs subtils et délicats qui ! dirigeaient sa conduite. Schopenhauer, qui était mort, ne pouvait pas réclamer. Mais Wagner, qui était vivant et ' bien vivant, vit dans la défection de son disciple une véritable trahi.-^on. La tristesse profonde de Nietzsche aux fêtes de Bayreuth où il avait perçu tout à coup avec une intolérable netteté l'écart seulement pressenti jusqu'alors entre le Wagner idéal de ses rêves et le Wagner réel — cette tristesse n'avait pas pu échapper au maître et l'avait vivement froissé. Quand deux ans après, Nietzsche rendit publique dans Choses Jmmaines (1878) l'orientation nouvelle qu'avaient prises ses idées et critiqua avec des ménagements inlinis — le nom de Wagner n'était nulle part prononcé — les tendances de l'œuvre wagnérienne, la rupture entre le maître et le disciple devint complète. Si Wagner aimait très sincèrement Nietzsche, il le considérait aussi un peu comme un instrument de son œuvre, et il trouvait tout naturel que Nietzsche bornât ses ambitions à devenir le premier apôtre du wagnérisme. Sa défection lui causa, par suite, presque autant d'irritation que de iouleur : il vit en lui un ambitieux qui, après avoir commencé à se faire une réputation sous son patronage, le quittait sans autre motif que celui d'attirer l'attention sur sa personne, un ingrat qui sacrifiait une vieille amitié à un besoin maladif de réclame. Nietzsche de son côté, tout en souil'rant cruellement de la rupture de ses relations avec

(1) \v. vm, 2.

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Wagner, vit dans le ressentiment de son maître une marque de petitesse de caractère, d'étroitesse d'esprit. Et L'il garda, tout au fond du cœur, pour l'iiomine privé, malgré la divergence de leurs opinions, la plus sincère affection personnelle, il ne se crut plus tenu à aucun ménagement envers l'homme public dont il combattait les idées, et n'hésita pas, quelques années plus tard, à lancer contre son ancien ami ces pamphlets passionnés dont le retentissement a été si considérable : Le cas Wagyier (1888) ei Nietzsche contre Wagner (composé en '1888).

La conduite de Nietzsche envers Wagner a été, comme de juste, très diversement jugée. Les partisans du maître se sont en général montrés fort sévères et, à mon sens, aussi fort injustes pour le renégat du wagnérisme : ils ont attribué la défection de Nietzsche à des calculs d'ambition, à des froissements de vanité ou surtout à un commencement de dérangement mental. Leurs jugements peuvent, en général, se résumer ainsi : Jusqu'en 1870 Nietzsche a été l'homme qui a le mieux compris Wagner; son Inactuelle sur l'œuvre de Bayreuth est la plus belle analyse du génie wagnérien qui ait jamais été faite. Mais ce grand esprit, qui promettait de devenir un penseur éminent, a été saisi d'une sorte de vertige maladif qui l'a poussé à rompre avec toutes les croyances les plus sacrées de l'humanité et aussi avec le sens commun, à s'exagérer démesurément son importance individuelle ; et ce vertige, finalement, l'a conduit à la folie. — Inutile de dire que je repousse absolument cette manière de voir qui a le défaut d'expliquer le développement intellectuel de Nietzsche à l'aide d'une psychologie vraiment trop sommaire et trop simpliste ; de ce qu'il ait combattu très sincèrement Wagner après l'avoir non moins sincèrement admiré, il ne s'ensuit pas nécessairement qu'il ait été un fou ou un malhonnête homme ; c'est du moins ce que j'ai tâché d'expliquer. Mais d'autre part les amis de Nietzsche, qui

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ont eu l'incontestable mérite de mettre en lumière les véritables motifs de ses actes, cèdent peut-être à la tendance d'innocenter un peu trop leur client. Il s'est trompé dans son admiration sur Wagner '; c'était son droit et l'on a dit depuis longtemps qu'il n'y a que Dieu et les imbéciles qui ne changent pas. Mais allons plus loin : étant donnée la nature exacte de ses sentiments pour Wagner en 1876, devait-il écrire R. Wagner à Bayreuth sur le mode dithyrambique qu'il a choisi? Ici déjà il est permis ile se demander s'il n'y a pas eu — je ne dis pas dissimu-

ation — mais imprudence de la part de Nietzsche ; beaucoup de gens jugeront qu'il est étrange de parler sur ce ton d'un maître qu'on se sent sur le point de quitter. Et ensuite : Nietzsche ayant écrit Magner à Bayreuth avait-il le droit d'écrire plus tard le Cas Wagner? Sur ce point aussi les avis seront partagés, comme ils le sont, d'ailleurs, sur la valeur de toute la morale de Nietzsche en général. Il a été logique avec lui-nîème — cela est hors de doute — en attaquant Wagner avec autant d'énergie qu'il l'avait admiré ; il a fait à sa sincérité intellectuelle le sacrifice le plus grand qu'il soit possible de concevoir; il lui a immolé non sans douleur mais sans faiblesse l'une des plus fortes affections qu'il ait connues. Mais nombre d'adeptes de la « vieille morale » trouveront que ce sacrifice n'a rien d'admirable ; ils estimeront que Nietzsche a été « personnel, » — autrement dit égoïste — d'un bout à l'autre de ses relations avec Wagner : que dès l'abord, au lieu de se donner à son éducateur, il s'est cherché luimême au contact de Wagner ; qu'ensuite, une fois qu'il eut reconnu son erreur sur Wagner, au lieu de sacrifier quebjue chose de ses convictions personnelles, il préféra faire à son moi le sacrifice de la fidélité due à l'amitié. Encore une fois cette manière d'agir est non seulement inattaquable, mais fort belle si la vie humaine a pour but unique le développement de la personnalité de génie et

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si, comme le dit Nietzsche, a V impersonnalilé n'a de valeur ni dans le ciel ni sur la terre ». Mais c'est là un point de vue qu'en fait, au moins, tout le monde ne partage pas ; et par suite l'acte de Nietzsche reste, je crois « problémali(jue » pour beaucoup de nos contemporains. Bien des gens seront tentés de ne voir dans son roman avec Wagner ([uc le choc — esthétiquement et intellectuellement très curieux, mais moralement assez peu intéressant, — de deux individualités supérieures l'une et l'autre, entières et absolues l'une comme l'autre, et qui se sont heurtées avec fracas parce qu'elles n'ont su ni l'une ni l'autre sacrifier à leur amitié la moindre parcelle de leur « égotisme *. Selon que chacun penchera, en morale, vers l'individualisme ou vers l'altruisme, il inclinera aussi à juger la conduite de Nietzsche avec plus de sympathie, plus d'indifférence ou plus de sévérité.

Citons, pour clore cette discussion, un bel aphorisme de Nietzsche, Amitié stellaire, où il a résumé sous une forme impersonnelle, à son point de vue naturellement, mais avec une grande élévation de senliments, l'histoire au foml si mélancoliciue de son amitié et de sa brouille avec Wagner : « Nous tûmes amis et sommes devenus étrangers l'un pour l'autre. Mais cela est bien ainsi et nous ne voulons pas nous le cacher et nous le dissimuler, comme si nous devions en avoir honte. Nous sommes deux navires dont chacun a son but et sa voie ; nous pouvons bien nous rencontrer et célébrer ensemble une fête, comme nous l'avons fait — et à ce moment les bons navires demeuraient si paisibles dans le même port, sous le même rayon de ! soleil, qu'ils semblaient être déjà au but et n'avoir jamais eu qu'un but. Mais ensuite la toute-puissante nécessité de notre tâche nous poussa de nouveau bien loin l'un de l'autre vers des mers, vers des climats différents; et peutêtre ne nous reverrons-nous jamais, — peut-être aussi nous reverrons-nous bien, mais sans nous reconnaître :

tant la mer et le soleil nous auront changés ! Nous devions devenir étrangers l'un pour l'autre : notre loi supérieure le voulait ainsi : c'est pourquoi nous devons aussi devenir l'un pour l'autre plus dignes de respect! C'est pourquoi le souvenir de notre amitié passée doit devenir plus sacré! Il existe sans doute une courbe immense, un orbite d'étoile, dans lequel nos voies et nos buts si différents sont peut-être compris les uns et les autres comme de courts ^ segments, — élevons-nous jusqu'à cette pensée! Mais notre vie est trop courte, notre vue trop bornée pour que nous puissions être autre chose qu'amis dans le sens de cette sublime possibilité. — Ainsi donc nous voulons croire à notre amitié stellaire, quand bien même il nous faudrait être ennemis sur la terre'. »

li) W. V, 212.

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