‹ La philosophie de NietzscheChapitre 30 sur 51 · iJciiTF.NnF.nGEn. — Nietzsche · texte numérisé non relu

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rassemble autour de lui, dans sa grotte solitaire, les exemplaires les plus affinés d'humanité supérieure mais souffrante, « les hommes du grand désir, du grand mépris, du grand dégoût », ceux qui doivent un jour faire place au a Surhomme », — qui les guérit de leur pessimisme en faisant luire à leurs yeux la vision de l'avenir, et qui meurt enfin au moment où il atteint le suprême degré de la sagesse, au moment où le soleil de son existence est au zénith, à l'heure du « grand midi », en consacrant par sa mort le triomphe de sa doctrine.

Nous nous proposons de résumer, dans les deux chapitres qui vont suivre, la philosophie de Nietzsche, en exposant d'abord la partie négative de sa doctrine : la critique de l'homme actuel, de ses croyances et de ses instincts, — puis la partie positive : la religion du « Surhomme » et du « Retour éternel » . Je n'ignore pas les objections très sérieuses qu'on peut faire à cette façon de procéder. La plus grave, c'est qu'en exposant les idées de Nietzsche sous une forme systématique, on leur donne forcément une allure dogmatique qu'elles n'ont pas et ne veulent pas avoir. Il est en effet certain que de 1878 à 1888, la pensée de Nietzsche n'est pas restée invariable ; je viens d'indiquer moi-même que vers 188^ elle a pris une orientation assez différente de celle qu'elle avait auparavant; et il serait aisé de noter entre la période de 1878 à 188ïî et celle de 1882 à 1888 d'autres divergences plus ou moins importantes. Puis Nietzsche n'est pas et ne veut pas être un philosophe d'école. La vérité en soi lui est très indifférente ; il ne se soucie pas du tout de démontrer des propositions par des arguments logiques, et encore beaucoup moins d'échafauder un beau système bien cohérent et bien ordonné ; il ne se préoccupe jamais de réfuter par des raisonnements les opinions qu'il regarde comme erronées. Sa manière de procéder est toujours la même. Il dit : « Mon instinct me fait voir en tel homme ou tel

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groupe d'hommesdes êtres dégénérés ou méprisables, en telle théorie ou telle croyance un principe morbide. Je les combats donc comme on combat un fléau naturel ou une maladie. S'il est vrai que je représente un principe de vie et mes adversaires un principe de mort, la victoire doit fatalement me revenir ; dans le cas contraire, c'est moi qui, non moins fatalement, succomberai. Et comme je ne veux qu'une seule chose, le triomphe de la vie. je pourrai me réjouir de mes victoires comme de mes défaites. Tout le reste est très indifférent. » — N'est-il pas imprudent, dans ces conditions, de construire un ■i système > de Nietzsche , comme on construirait un « système » de Kant ou de Schopenhauer, alors que la vérité logique tenait une si petite place dans les préoccupations de notre philosophe ?

Si je me suis décidé cependant, au lieu d'examiner une à une les œuvres de Nietzsche, à donner un aperçu général des principaux problèmes qu'il traite et des solutions qu'il leur donne, c'est, tout d'abord, parce que Nietzsche est revenu à diverses reprises sur les mêmes questions, indiquant d'abord sommairement un problème, puis le reprenant, le creusant, l'approfondissant jusqu'au moment où il lui a donné sa solution définitive. Analyser un à un ses ouvrages c'était donc s'exposer à recommencer indéliniment l'exposition des mêmes sujets. — De plus, et c'est là la raison qui me paraît la plus importante, — si Nietzsche prise peu la logique et s'il ne s'attache pas à chercher la vérité en soi, cela ne veut pas dire du tout que sa pensée ait été décousue et illogique — loin de là. Je suis persuadé au contraire que Nietzsche a très réellement conçu un système fort bien lié dans toutes ses parties et que, s'il ne l'a jamais exposé sous une forme systématique c'est surtout parce que son état de santé l'a obligé a rendre sa pensée sous forme d'aphorismes qu'il pouvait rédiger de tête, en se promenant, et sans écrire, tandis

qu'il lui était impossible, pour des raisons toutes matérielles, d'entreprendre la composition d'œuvres de longue haleine. Il est à remarquer d'ailleurs que, dans la dernière partie de sa vie, Nietzsche a composé ses ouvrages d'une manière beaucoup plus rigoureuse que pendant la période de 1878 à 188!2. La Généalogie de la morale, malgré sa division extérieure en aphorismes, est en réalité un véritable « traité » ; de même la Volonté de puissance eût été, à en juger par la première partie qui a été seule achevée, beaucoup plus systématique que les ouvrages antérieurs. Ce n'est donc pas, je crois, fausser la pensée de Nietzsche que de la présenter sous la forme, nécessairement un peu artificielle, d'une sorte de doctrine philosophique, encore qu'il ne l'ait jamais exposée lui-même de cette manière-là. Je m'efforcerai d'ailleurs, en multipliant les citations, de donner aux lecteurs une idée aussi vivante que possible de cette œuvre si colorée et si vibrante, si exempte de tout pédantisme scolastique, et où l'on sent, à chaque page, que l'auteur a mis toute son âme, tout son cœur, dans l'étude de problèmes qui, suivant son expression pittoresque, « ont une carapace hérissée de piquants et ne sont point faits pour être caressés et flattés ».

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