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LE SYSTÈME DE NIETZSCHE PARTIE NEGATIVE : L'HOMME

Toute époque, toute civilisation a ce que Nietzsche appelle sa « table des valeurs » ; eu d'autres termes, elle admet une hiérarchie des valeurs; elle estime telle chose supérieure à telle autre; elle croit que telle action est préférable à telle autre; elle juge, pour prendre un exemple particulier, que la vérité est supérieure à l'erreur ou qu'un acte miséricordieux est préférable à un acte de cruauté. La détermination de cette table des valeurs, et en particulier la fixation des plus hautes valeurs, est le fait capital de l'histoire universelle, puisque cette hiérarchie des valeurs détermine les actes conscients ou inconscients de tous les individus et motive tous les jugements que nous portons sur ces actes. Ce problème de la détermination des valeurs prime donc, pour le philosophe, tous les autres; c'est en tout cas sur lui que Nietzsche a concentré tous ses efforts. Et le résultat de ses méditations a été le suivant : la table des valeurs actuellement reconnue par la civilisation européenne est mal faite et doit être revisée du haut en bas. On doit procéder à ce qu'il appelle la « transvaluation de toutes les valeurs » {Umwerthung aller Werlhe), changer par conséquent l'orientation de notre vie entière, modifier les principes essentiels sur lesquels reposent tous nos jugements. Vers la fin de sa vie consciente, son imagination, exaltée par la solitude profonde

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qui se faisait autour de lui et peut-être aussi par l'approche de la crise où devait sombrer sa raison, voyait dans cette révolution philosophique le point de départ d'un bouleversement formidable pour l'humanité : « Je vous jure, écrivait-il à Brandes le 20 novembre 1888, que dans deux ans toute la terre se tordra dans des convulsions. Je suis une fatalité... Ich bin ein Verhdngniss *. »

L'homme moderne place en tète de sa table des valeurs un certain nombre de valeurs absolues, qu'il met au-dessus de toute discussion et qui lui servent de mesure pour apprécier toute la réalité. Parmi ces biens universellement reconnus sont par exemple le Vrai et le Bien. S'il est un fait qui semble au-dessus de tout conteste, c'est que la vérité vaut mieux que l'erreur; prouver d'une affirmation, d'une théorie quelconque, qu'elle est fausse, c'est lui enlever tout crédit; le culte de la vérité, de la sincérité à tout prix est peut-être l'une de nos plus solides croyances. De même les penseurs les plus téméraires se sont arrêtés saisis de crainte devant le problème du bien et du mal. Kant regardait comme une vérité supérieure à toute raison et à toute discussion l'existence de son impératif catégorique, « agis de telle sorte que ta conduite puisse être érigée en règle universelle ». Schopenhauer lui-même, tout en critiquant la théorie kantienne du devoir, admettait néanmoins que tous les hommes sont d'accord, pratiquement, pour formuler ainsi le contenu de la loi mor?lc . Neminem lœde,immo omnes, quantum potes, juva : « A^e fais de mal à personne, secours les autres le plus que t"i pourras. » Les philosophes n'ont jamais osé révoquer en doute la légitimité des jugements moraux, ils se sont uniquement préoccupés de chercher le « fondement de la morale », de rechercher le pourquoi rationnel — pratiquement tout à fait indifférent — de ces jugements portés

(t) Crandes. Me/ii'c/ie« niid UVr/.e, p. 223.

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coiislamineuL et sur toutes les actions humaines au nom d'une « conscience morale » devant qui tout le monde siacline avec respect. Or c'est* précisément à ces convictions, qui dominent aujourd'hui la vie intérieure de presque tous les hommes, à ce culte de la vérité, à cette iv'ligion de la loi morale, que Nietzsche déclare la guerre. Au lieu de les accepter respectueusement comme un fait qu'il est inutile de discuter, comme une autorité dont il est impie d'examiner les titres, il les considère hardiment :omme un problème, il ne craint pas de se poser nettement la question : Pourquoi la vérité plutôt que l'erreur? Pourquoi le bien plutôt que le mal ? Et le problème ainsi posé il le résout avec la même hardiesse en fixant comme règle de conduite de l'homme vraiment libre la devise de cet ordre mystérieux des « Assassins > que les croisés rencontrèrent jadis en Terre Sainte : « Rien n'est vrai; tout est permis. »

Pour Nietzsche en etTet toutes ces entités métaphysiques, mystérieuses et surhumaines que l'homme a toujours supposées en dehors de lui et qu'il a révérées sous des noms divers — « Dieu », le monde des « Choses en soi », la « Vérité », r « Impératif catégorique » — ne sont que des fantômes de notre imagination. La réalité la plus immédiate, la seule réalité qu'il nous soit donné de connaître, c'est le monde de nos désirs, de nos passions. Tous nos actes, toutes nos volontés, toutes nos pensées sont en dernière analyse gouvernées par nos instincts, et ces instincts se ramènent tous, finalement, à un seul instinct primordial, la « volonté de puissance » qui suffît — c'est l'hypothèse de Nietzsche — pour expliquer à lui seul toutes les manifestations de la vie dont nous sommes témoins. Tout être vivant — plante, animal ou homme — tend à augmenter sa force en soumettant à sa domination d'autres êtres, d'autres forces. Cet efTort continu, cette lutte perpétuelle où chaque être met sans cesse en jeu sa propre vie

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pour augmenter sa puissance, est la loi fondamentale de toute existence. Toutes les manifestations de la vie sans exception sont régies par l'instinct. Si l'homme aspire è la vertu, à la vérité ou à l'art c'est en vertu d'un instinct naturel qui, pour se satisfaire, le pousse à agir d'une certaine manière. Ainsi la morale que le chrétien regarde comme une révélation divine et à laquelle il subordonne toute son existence est en réalité une invention humaine destinée à satisfaire tel ou tel instinct. De même la vérité à laquelle le savant consacre sa vie a été recherchée primitivement par la volonté de puissance qui tendait à aggrandir sa domination. Mais l'homme en est arrivé, par une singulière aberration, à adorer comme idéal ce qu'il avait créé lui-même pour répondre à un de ses besoins. Au lieu de dire : « Je vis pour satisfaire mes instincts, et en vertu de C(;tte loi je rechercherai donc le bien et le vrai dans la mesure où ma volonté de puissance m'y poussera » il pose en principe : « Le bien et le vrai doivent être recherchés pour eux-mêmes ; il faut faire le bien parce que c'est le bien, aspirer à la vérité pour l'amour de la vérité ; la vie de l'homme n'a de valeur que dans la mesure où il subordonne son intérêt égoïste à ce but idéal ; il devra donc, au nom de l'idéal, comprimer ses instincts personnels et regarder l'égoïsme comme un mal. » Or, l'homme qui raisonne ainsi et qui agit en conséquence, est à la vérité poussé, lui aussi, par un instinct — car l'instinct est le mobile dernier de tous nos actes; — seulement cet instinct est perverti.

Les instincts de l'homme ne sont, en effet, pas tous également sains; les uns sont normaux et tendent à augmenter sa vitalité, mais d'autres sont morbides et- tendent à l'affaiblir. Les maladies du corps ont des causes naturelles et se développent en vertu des lois de l'organisme; elles n'en aboutissent pas moins à la destruction du corps et doivent, par suite, être combattues par le médecin. Il en

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t'sL de même des maladies de la personnaliLé : elles ont une origine naturelle, mais leurs conséquences n'en sont pas moins désastreuses. Selon que les instincts normaux ou les instincts morbides prédomineront dans un individu donné, il sera un bel exemplaire d'humanité ou un dégénéré. Il y a donc d'une part des hommes sains de corps et d'âme, qui disent « oui » à l'existence, qui sont heureux de vivre et dignes de perpétuer la vie, et il y a, d'autre part, des malades, des impuissants, des décadents, dont l'instinct vital est amoindri, qui disent « non » à l'existence, qui s'inclinent vers la mort, vers l'anéantissement, qui ne cherchent plus, ou en tout cas ne devraient plus chercher à se perpétuer. C'est là une réalité naturelle et physiologique contre laquelle il n'y a pas à s'insurger : en fait, la vie est partout en progrès ou en décadence, elle augmente ou diminue d'intensité; l'homme est une plante qui tantôt végète misérablement et tantôt s'épanouit splendidement, poussant de tout côté des rejetons puissants tt magnifiques. — C'est sur ce fait que Nietzsche fonde sa table des valeurs.

II raisonne ainsi : « Je ne sais pas si la vie est en ellemême bonne ou mauvaise. Rien n'est plus vain, en effet, que l'éternelle discussion entre les optimistes et les pessimistes et cela pour une excellente raison, c'est que personne au monde n'a qualité pour juger ce que vaut la vie : les vivants ne le peuvent pas parce qu'ils sont partie dans le débat et même objets du litige ; les morts ne le peuvent pas davantage — parce qu'ils sont morts ^ Ce que vaut la vie dans sa totalité, nul ne peut donc le dire; j'ignorerai à tout jamais s'il eût mieux valu pour moi d'être ou de ne pas être. Mais du moment où je vis,ye veux que la vie soit aussi exubérante, aussi luxuriante, aussi tropicale que possible, en moi et hors de moi. Je dirai donc « oui »

(I) W. VIII, 08 s., «8 s.

à tout ce qui rend la vie plus belle, plus digne d'être vécue, plus intense. S'il m'est démontré que l'erreur et l'illusion peuvent servir au développement de la vie, je dirai « oui » à l'erreur et à l'illusion; s'il m'est démontré que les instincts qualifiés de « mauvais » par la morale actuelle — par exemple la dureté, la cruauté, la ruse, l'audace téméraire, l'humeur batailleuse — sont de nature à augmenter la vitalité de l'homme, je dirai a oui > au mal et au péché; s'il m'est démontré que la soulTrance concourt aussi bien que le plaisir à l'éducation du genre humain, je dirai « oui » à la souffrance. — Au contraire, Je dirai « non » à tout ce qui diminue la vitalité de la plante humaine. Et si je découvre que la vérité, la vertu, le bien, en un mot toutes les valeurs révérées et respectées jusqu'à présent par les hommes sont nuisibles à la vie, je dirai « non » à la science et à la mo raie. »

Nous allons étudier dans ce chapitre comment s'es formée, d'après Nietzsche, la table des valeurs en coup; actuellement, quelle est leur origine et quel état d'àme elles révèlent chez l'Européen moderne.

e Au cours de mes pérégrinations à travers les nombreuses morales raffinées ou grossières qui ont régné jusqu'à présent sur la terre ou y régnent encore, j'observai certains traits qui semblaient connexes et se montraient toujours simultanément; si bien qu'enfin deux types fondamentaux se révélèrent à moi, séparés par une dilTérence capitale. Il y a une morale de maîtres 'et une morale d esclaves... La détermination des valeurs morales s'est faite ou bien au sein d'une race de dominateurs consciente et fière de la distance qui la séparait de la

so>' SYSTÈME. — PARTIE ^ÉG.vnvE : l'hom.me 1^''

race dominée, — ou bien parmi la foule des sujets, des esclaves, des inférieurs de toutes sortes'. »

A l'origine de la civilisation européenne on voit à tout instant se reproduire le fait qui donne naisssance à ces lieux types de morale : une race belliqueuse, une bande i'hommes de proie fond sur une race inférieure, plus paisible, moins guerrière, la soumet et l'exploite à son profit. C'est ainsi que prennent naissance la civilisation grecque et la civilisation romaine, ou encore, qu'à une époque plus récente se fondent, sur les débris de l'empire romain, les royaumes germaniques. Lhommc de proie, l'aristocrate, a conscience de déterminer luimême la valeur des hommes et des choses : ce qui lui est utile ou nuisible est bon ou mauvais en soi ; sa morale n'est que la conscience joyeuse de sa perfection et de sa force. Il appelle « bon » {gut) celui qui est son égal, le noble, le maître, et a mauvais » {schlecht) celui qui est son inférieur, le vilain, l'esclave qu'il méprise. Le « bien » n'est donc pas autre chose pour lui que l'ensemble des qualités physiques et morales qu'il prise chez lui-même et chez ses pairs. Il se sait gré à lui-même d'être fort et puissant, de savoir dominer et aussi se dominer, d'être dur pour lui-même comme pour les autres ; et en conséquence il honore aussi ces mêmes qualités chez les autres. Par contre il méprise la faiblesse et la lâcheté sous toutes leurs formes, peur, flatterie, bassesse, humilité, mensonge surtout. Il n'estime guère ni la pitié ni le désintéressement, ces vertus si prisées aujourd'hui, car il juge que ces sentiments sont quelque peu déplacés et même légèrement ridicules chez un maître, chez un chef. Mais il admire la force, l'audace, aussi la ruse et même la cruauté parce que ce sont ces qualités qui lui assurent

(1) W. VII, "239. — L'idée première de cette distinction entre les deux morales se trouve déjà dans Choses hiwiaines {W. II, 68).

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la suprématie guerrière. Surtout — et c'est par là principalement qu'il choque la conscience moderne — il est fermement convaincu qu'il n'a de devoirs qu'envers ses pairs ; qu'il peut agir envers l'esclave et l'étranger comme bon lui semble et les traiter aussi durement ou aussi doucement qu'il lui plaît, sans que cela tire à conséquence. Envers ses pairs, par contre, il a des obligations très strictes : il doit être fidèle dans la reconnaissance comme dans la vengeance, rendre exactement le bien comme le mal ; il doit le dévouement absolu à l'ami et au chef, la déférence au vieillard. Il a le respect inné de la tradition : loin de croire au progrès, il honore le passé et considère avec un préjugé défavorable les jeunes générations. La morale aristocratique est dure et intolérante. Comme les nobles se sentent en général une minorité campée au milieu d'une multitude sourdement hostile, il leur faut à tout prix maintenir intactes, dans leur race, les qualités qui ont assuré leur triomphe : c'est pour eux une question de vie ou de mort; aussi les coutumes qui ont trait à l'éducation des enfants, au mariage, aux relations entre jeunes et vieux sont-elles fort rigoureuses ; tout est calculé en vue de prévenir la dégénérescence, de maintenir aussi pur, aussi fixe que possible le type primitif de la race. — Enfin une race aristocratique a son dieu en qui elle incarne toutes les vertus qui l'ont conduite à la puissance et à qui elle témoigne par des sacrifices sa reconnaissance d'être ce qu'elle est. Ce dieu, que l'aristocrate conçoit à son image, doit en conséquence pouvoir être utile ou nuisible, ami ou ennemi, bienfaisant ou malfaisant ; il est, en réalité, la <l volonté de puissance » qui a guidé les maîtres vers la domination, qui les a faits forts et heureux ; et le culte qu'ils lui rendent est l'expression de leur joie de vivre, du gré qu'ils se savent à eux-mêmes d'être beaux et puissants.

Tout diUérent est la '^^"^nd des grands types de morale,

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la morale de l'esclave, du faible, du vaincu. Si le sentiment qui domine chez les maîtres est l'orgueil, la joie de vivre, le faible aura inversement une tendance pessimiste à se méfier de la vie et surtout la haine instinctive du puissant qui l'opprime. Il faut bien se rendre compte, en effet, que les races « nobles » ont été pour les races inférieures des ennemis effroyables. Pleins d'égards, et de iéférence les uns pour les autres, les maîtres ne connaissent plus aucune loi dès qu'ils se trouvent en présence de l'étranger. Ils se dédommagent sur lui de la contrainte qu'ils exercent sur eux-mêmes dans leurs relations avec leurs égaux. Contre lui tout est permis — la violence, le meurtre, le pillage, la torture ; contre lui les nobles redeviennent des bêtes de proie, superbes et atroces ; et ils rentrent de leurs sanglantes équipées, joyeux, la conscience à l'aise, persuadés qu'ils ont accompli des exploits glorieux, dignes d'être chantés par les poètes. Aussi sont-ils pour leurs victimes, des monstres odieux et terribles : « Cette audace des races nobles, folle, absurde, soudaine dans ses manifestations, l'inattendu, l'invraisemblable de leurs entreprises..., leur indifférence et leur mépris pour la sécurité, la vie, le bienêtre, leur effroyable sérénité d'âme, leur joie profonde dans la destruction, la victoire et la cruauté — tout cela se résuma, pour les victimes de leurs entreprises, dans l'image du « barbare », de « l'ennemi méchant » — du « Goth » ou du « Vandale » par exemple*. » — Ainsi l'homme fort et puissant, le « bon s de la morale de maître devient le « méchant » [base) de la morale d'esclave. Le « mal », pour le faible, c'est tout ce qui est violent, dur, terrible, tout ce qui inspire la crainte. Le « bien » comprendra inversement toutes ces vertus, méprisées par les maîtres, qui rendent l'existence moins

(1) W. VII, 3-22 s.

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dure aux opprimés, aux soulTranls : la pitié, la douceur, la patience, l'industrie, l'humilité, la bienveillance ; le e bon » qui était le guerrier redoutable et fort dans la morale de maîtres, devient dans celle des esclaves l'homme pacifique et débonnaire, un peu méprisable même parce \\ie trop inoITensif — trop « bonhomme »,

Suivons d'un peu plus près la genèse de la table des valeurs admises par les esclaves : c'est dans ce milieu, en effet, que sont nés la morale et la religion chrétiennes sur qui i^epose tout le système des valeurs modernes.

La horde des esclaves, le troupeau des faibles, des déshérités, des dégénérés de toute sorte trouve son chef naturel dans le prêtre. Qu'est-ce que le prêtre?

Le prêtre doit être lui-même un dégénéré pour pouvoir comprendre les besoins de sa tribu de malades, pour supporter de vivre parmi eux. Mais il doit avoir conservé intact son instinct de domination, afin qu'il puisse gagner la confiance des soulîrants, leur inspirer de la crainte, devenir leur gardien, leur soutien, leur tyran, leur dieu. Sa mission consiste d'abord à défendre le troupeau des faibles contre les forts. A ce titre il sera l'ennemi juré des maîtres ; contre eux, il usera sans scrupule de tous les moyens, en particulier des armes du faible, la ruse et le mensonge ; il se fera lui-même une I bête de proie» — etune bête de proie presque aussi redoutable que celles qu'il combat. Mais ce n'est pas tout : il doit en outre défendre le troupeau contre lui-mème,contre les mauvais sentiments qui éclosent naturellement dans toutes les agglomérations de malades; il combat avec sagesse et dureté tout commencement d'anarchie, tout symptôme de dissolution; il manioule adroitement ce dan-

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gereux explosif, le ressentiment, qui s'accumule sans cesse parmi ses cohortes et s'arrange à le faire éclater sans que l'explosion cause de dommage au troupeau et au berger. Telle est la mission historique du prêtre — mission utile en un sens puisqu'il prévient des catastrophes en disciplinant la multitude des dégénérés — mission néfaste cependant, en dernier ressort, car elle entrave le cours de l'évolution naturelle. Le port naturel où tendent les faibles, les malades, les pessimistes de toute sorte, c'est la bonne mort, la mort qui endort toute souffrance, asile de paix, refuge inviolable de tous les mal venus. Mais chez ceux-là même dont l'énergie vitale est amoindrie, la « volonté de puissance » se défend instinctivement contre l'anéantissement : en déformant la réalité, elle leur suggère de nouvelles raisons de vivre, elle leur fournit des expédients pour tromper leur souffrance, elle les abuse sur la cause de leur mal. Le prêtre se sert avec une habileté consommée de cet instinct naturel; il le dirige, le stimule, l'exagère, il en fait l'instrument de sa domination. Il devient le protecteur d'une foule innombrable de malades. A quel prix? Nous le verrons tout à l'heure.

C'est parmi les Juifs , cette race de prêtres qui placée dans les pires conditions d'existence s'est cependant maintenue en vie par des prodiges de ténacité, qu'a commencé ce que Nietzsche appelle « la révolte des esclaves » en morale. « Ce sont les Juifs, dit-il, qui ont été les pires adversaires de l'équation des valeurs aristocratiques (bon= noble = puissant = beau =: heureux = aimé des dieux) ; avec une logique terrifiante ils ont tenté de la renverser, ils l'ont saisie avec les crocs de la haine la plus profonde — la haine de l'impuissant — et ils ont tenu bon. Les malheureux seuls, disent-ils, sont les bons; les pauvres, les impuissants, les faibles sont seuls bons; les souffrants, les miséreux, les malades, les laids sont aussi seuls pieux, seuls aimés de Dieu; pour eux seuls est

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réservée la félicité. — Vous, au contraire, les nobles, cl les puissants, vous qui êtes, de toute éternité méchants, cruels, sensuels, insatiables, impies, vous serez aussi éternellement malheureux, maudits, réprouvésM »

Le christianisme a hérité de cette table des valeurs nouvelle instituée par le judaïsme; le prêtre chrétien n'a eu qu'à poursuivre l'œuvre du prêtre juif, et voici qu'après lieux mille ans de lutte il est aujourd'hui vainqueur.

Le premier acte de la grande interversion des valeurs a été l'hypothèse de Vâme et de la volonté libre. En réalité il n'y a pas d'àme distincte du corps ; et il n'y a pas non plus de volonté libre — pas plus d'ailleurs que de volonté non libre. Il y a seulement des volontés fortes qui se manifestent par des effets considérables et des volontés faibles dont l'action est moindre. Des jugements comme « l'éclair foudroie » ou <t le puissant triomphe de ses adversaires » sont en réalité des tautologies : l'éclair n'est pas un être capable de foudroyer ou de ne pas foudroyer; il n'est éclair que dans le moment oîi il foudroie ; de même la somme de forces qui se manifeste dans les actes d'un homme puissant n'existe que dans et par ces manifestations. Or la conscience populaire, en vertu d'une hypothèse absolument arbitraire, a distingué l'être du phénomèue, la volonté de ses manifestations. Elle a supposé derrière les actions humaines, derrière les effets visibles de la" volonté de puissance, un être, une âme, cause de ces effets et cette âme a été conçue comme une entité libre de se manifester de telle manière qu'il lui plaisait, d'agir ainsi ou autrement. — Cette illusion du libre arbitre une fois créée et admise, l'esclave a pu — du moins en imagination— s'égaler au maître ou même le dépasser. Si la valeur d'un individu réside non dans la somme de forces dont il dispose, mais dans l'usage qu'il fait de son libre arbitre, riea

(1) W. Vit, 313.

SON SYSTÈME. PAiMli; MlG.VUVE : L HOMME MJ

n'empêche, en effet, le faible de l'emporter sur le fort, et cela en vertu du raisonnement suivant : le puissant agit en puissant, mais il a tort car il est « mauvais » d'agir en puissant ; le faible veut agir en faible (il ne pourrait d'ailleurs agir autrement) et il a raison, car il est « bien » d'agir en faible. Donc : le faible vaut mieux que le fort. — Et Nietzsche de décrire avec une verve étonnante l'opération mystérieuse et louche grâce à laquelle les esclaves gonflés de ressentiment arrivent à rapetisser en pensée les maîtres et à se transformer eux-mêmes en martyrs et en saints :

« Quelqu'un veut-il descendre dans le mystérieux abîme où l'on voit comment se fabrique un idéal sur terre ! Qui se sent ce courage ?... Allons : d'ici le regard plonge sur ce sombre atelier. Attendez un peu, monsieur le téméraire : il faut que votre œil se fasse à ce jour faux et douteux... Voilà ! c'est bien ! Parlez à présent ! Que se passe-t-il là au fond. Dites ce que vous voyez, liomme des périlleuses curiosités — c'est moi, maintenant, qui vous écoute.

€ Je ne vois rien, mais je n'entends que mieux. Ce sont des murmures et des chuchotements qui s'échappent, mystérieux, sournois, discrets, de tous les coins et recoins. Il me semble qu'on ment ; une douceur mielleuse englue chaque son. La faiblesse doit être changée en un mérite par quelque tour de passepasse, ce n'est pas douteux, — tout est bien comme vous le disiez. »

Et puis !

« Et l'impuissance qui ne peut réagir en « bonté », la bassesse apeurée en < humibté » ; la soumission à ceux qu'on hait en c obéissance » (elle s'adresse à un être qui, disent-ils, exige cette soumission — ils le nomment Dieu). La passivité des faibles, la lâcheté dont ils regorgent, la docilité qui reste à la porte et attend paisiblement, est baptisée d'un beau nom, la a patience» — qui passe sans doute, elle aussi, pour une vertu ; leur « je ne puis pas me venger » devient « je ne veux pas me venger », ou bien même « je leur pardonne » (« car ils ne savent pas ce qu'ils font — mais nous, nous savons ce (\\xHls font ! »). — Ils parlent aussi « à^aimer leurs ennemis » — et ils en suent... »

Et puis !

114 LA rnil.nSOlMlIE DE METZSC.IIE

« Ils sont misérables, cela ne faif. pas un doute, tons ce trotte-menu et faux-monnayeurs, encore qu'ils se tiennent chaud l'un l'autre, — mais ils me disent que leur misère est le signe que Dieu les distingue et les choisit; ne bat-on pas les chiens qu'on aime le mieux — ; peut-être celle misère n'esl-elle qu'une préparation, un temps d'épreuve, une école... peut-être est-elle mieux encore : quelque chose, qui un jour sera payé avec de formidables intérêts en or — non — en bonheur. Ils appellent cela la « félicilé )>.

Et puis !

« Maintenant ils me donnent à entendre qu'ils ne sont pas seulement meilleurs que les Puissants et les Maîtres de la terre dont ils doivent lécher les crachais (non par peur, oh non, pas du tout par peur, mais parce que Dieu ordonne de respecter toute autorité), — mais qu'ils sont aussi mieux lotis qu'eux, ou que, du moins, ils seront un jour mieux lotis qu'eux. Assez ! assez ! je n'y tiens plus. De l'air, de l'air ! Celte échoppe où l'on fabrique Vidéal — il me semble qu'elle pue le mensonge à plein nez.

— Non ! un moment encore I Vous ne nous avez rien dit du chef-d'œuvre de ces nécromanciens qui savent muer toute noirceur en blancheur, lait et innocence : — N'avez-vous pas remarqué quel est leur raffinement suprême, leur tour de main le plus audacieux, le plus fou, le plus délié, le plus artificieux? Faites allenlion ! Ces cloportes gonflés d'envie et de haine — que font-ils précisément de l'envie et de la haine? Avez-vous entendu ces mots dans leur bouche ? Auriez-vous l'idée, à n'écouler que leurs discours, que vous êtes parmi les hommes du ressentiment ?...

« Je comprends, j'ouvre encore une fois mes oreilles (hélas ! cl me bouche le nez). Maintenant seulement je saisis ce qu'ils disaient depuis longtemps déjà : « Nous, les Bons, nous sommes les Justes » ; ce qu'ils demandent, ils ne l'appellent pas la revanche, mais « le triomphe de la justice »; ce qu'ils haïssent, ce n'est pas leur ennemi, non ! ils haïssent Y iniquité, Vimpiété ; la foi qui les anime n'est pas l'espoir de la vengeance, l'ivresse de la douce vengeance ( — « plus douce que le miel », disait déjà Homère), mais la « victoire de Dieu, du Dieu juste sur les impies» ; et ceux qu'ils aiment en ce monde ne sont pas leurs frères par la haine mais leurs « frères par l'amour », comme ils disent, tous les Bons et les Justes de celte terre. »

— El comment nomment-ils celle lictiDii (|ui les console de

SON SYSTÈME. — PARTIE INÉGATIVE : l'uOMME Ho

tontes les soaiïrances de la vie — leur fantasmagorie d'urie fclitnté future escomptée par avance ?

« Comment? Entends-je bien ? Ils nomment cela : le k jugement dernier » ; et la venue de leur règne : le « royaume de Dieu >. ; — enatlendcait, ils vivent « dans la foi », « dans l'amour», « dans l'espérance. »

« — Assez ! assez M »

Voilà donc constitué l'idéal de l'esclave et composée sa table des valeurs morales. Il vit, tant bien que mal, soutenu parles fictions consolantes qu'il a créées. Mais sur lui pèse toujours la dépression physiologique, la cause initiale de sa faiblesse. Il souffre, il s'impatiente de son mal. C'est ici qu'intervient le prêtre , non pour guérir le mal dont il est atteint, en s'attaquant directement, comme fait le médecin, à sa cause réelle et physique, — mais seulement pour l'aire oublier au patient la douleur qu'il ressent.

A cet effet, il use d'abord de narcotiques qui endorment la souffrance sans d'ailleurs porter le moins du monde remède au trouble physiologique dont elle découle. Il traite le malade par l'hypnotisme , il lui prescrit une hygiène qui tend à réduire sa vie animale et sa vie intellectuelle au strict minimum : grâce aux pratiques ascétiques, à la mortification de la chair, à « l'abêtissement » systématique, il finit par plonger son malade dans une sorte de torpeur physique et morale qui le rend moins sensible à la douleur, il parvient même, parfois, à l'insensibiliser presque complètement. Par cette médication il fait du dégénéré un fakir, un « saint ». — Dans un très grand nombre de cas le prêtre se borne, encore, à ordonner au patient qu'il soigne la pratique d'une activité machinale, régulière qui absorbe son attention, fait de lui une sorte d'automate et l'empêche de songera soi. Ou bien encore il

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