‹ La philosophie de NietzscheChapitre 34 sur 51 · I) IV. VJ · texte numérisé non relu

I) IV. VJ

CJ) \V. VI, 97.

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de l'esclave. El de môme qu'elle a essayé de glorifier l'esclave, elle a lenlé aussi de diviniser la femme. Or Nietzsche est fort loin de tenir pour légitime le culte de « l'éternel féminin y, de voir dans la femme une créature d'essence supérieure, aux instincts plus raffinés, au sens moral plus délicat et plus sûr, capable de guider l'humanité vers ses plus hautes destinées. C'est à l'homme qu'appartient selon lui, le premier rôle ; c'est l'homme qui doit être le maître et le maître redouté. A lui la force physique plus grande, et la raison supérieure, et le cœur plus généreux, et la volonté constante et énergique. La femme est « avisée » : elle possède, à un plus haut degré que l'homme, une certaine raison pratique qui lui permet d'apprécier les choses telles qu'elles se présentent et de discerner rapidement les moyens les plus sûrs pour atteindre un but donné. Mais sa nature est moins riche et moins profonde que celle de l'homme ; elle reste le plus souvent à la surface des choses ; elle est futile, parfois mesquine et pédante. « L'homme doit être élevé pour la guerre, enseigne Zarathustra, et la femme pour le délassement du guerrier : tout le reste est folie'. » La femme n'est pas une idole, elle n'est qu'un jouet fragile et précieux, mais dangereux aussi, ce qui pour une nature virile est un charme de plus. Elle est redoutable dès que la passion l'enflamme — l'amour ou la haine, ^- car elle a conservé mieux que l'homme la sauvagerie primitive des instincts; on trouve chez elle la souplesse rusée du félin, la grilTe du tigre qui se fait sentir tout à coup sous la patte de velours, l'égoïsme naïf, la nature indisciplinable et rebelle, l'étrangeté déconcertante et illogique des passions et des désirs. Et c'est pourquoi elle a besoin d'un maître fort, capable de la guider et au besoin de réprimer ses incartades. Mais si elle inspire la crainte, elle sait aussi charmer par sa grâce frêle et déli-

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cate, par le don de se parer, de revêtir au physique et au moral mille formes différentes ; et surtout elle inspire de la pitié, beaucoup de pitié, car elle semble plus exposée à la souffrance, plus facile à blesser, elle a besoin de plus d'amour, elle est condamnée à plus de désillusions que les autres créatures.

Ce n'est d'ailleurs pas la femme idole qui excite le plus la colère de Nietzsche. Celle qu'il exècre surtout et qu'il poursuit de ses sarcasmes les plus féroces, c'est la femme « émancipée », qui a perdu la crainte et le respect de l'homme, qui n'entend plus se donner, mais prétend traiter avec lui d'égal à égal, qui ressent presque comme une injure les hommages et les ménagements du sexe fort envers les faibles femmes et veut concourir avec lui dans la lutte pour la vie. Rien ne lui est si odieux que le basbleu pédant qui a la prétention de se mêler de littérature, de science ou de politique, si ce n'est la femme « commis » qui; dans la société moderne où l'esprit industriel l'a emporté sur l'esprit aristocratique et guerrier, aspire à l'indépendance juridique et économique, proteste à grand fracas contre l'esclavage où elle est tenue, et organise de bruyantes campagnes pour obtenir des droits égaux à ceux de l'homme. Nietzsche avertit les femmes qu'elles font fausse route en voulant rivaliser avec les hommes, qu'elles sont en train de perdre leur influence, de se diminuer elles-mêmes dans l'estime publique. Leur intérêt est d'apparaître aux hommes comme des créatures d'une essence très différente, lointaines et inaccessibles, difficiles à comprendre et à gouverner, vaguement redoutables et aussi très fragiles, dignes de pitié, exigeant d'infinis ménagements. Et les voilà qui d'elles-mêmes se dépouillent de cette auréole de mystère, qui désapprennent la pudeur féminine prête à s'émouvoir au contact de toute réalité laide ou vulgaire, qui se mêlent volontairement à la multitude et prétendent jouer du coude, elles aussi, se

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IVayci" leur cliemiii à travers la cohue des appeUls égoïstes. La femme se dépoétise 1 Et en même temps, sous prétexte de culture artistique, elle se détraque les nerfs — surtout par l'abus de la musique wagnérienne — et devient ainsi impropre à sa vocation naturelle, qui est de mettre au monde de beaux enfants.

Somme toute l'Europe s'enlaidit. Elle tend à se transformer en un vaste lazareth ou grouille, sans grandes douleurs mais aussi sans grandes joies, une multitude inintéressante d'hommes égaux dans la médiocrité et dans l'impuissance, et qui traînent sur la terre une vie morne, sans espérances et sans but.

« Voyez ! enseigne Zaralhustra, je vous montre le dernier homme,

« (Ju'est-ce que l'amour ? la création ? le désir ? Qu'est-ce que l'étoile ?» — Ainsi demande le dernier homme et il- clignote.

La terre est devenue petite et sur elle sautille le dernier homme qui rapetisse tout. Sa race est indestructible comme le puceron ; le dernier homme vit le plus longtemps.

« Nous avons découvert le bonheur, » — disent les derniers hommes et ils clignotent.

■ Ils ont délaissé les contrées où l'on vit durement: car on a besoin de chaleur. On aime aussi le voisin et l'on se h'Otte contre lui : car on a besoin de chaleur.

Tomber malade et être déliant est pour eux un péché : on marcbe avec précautions. Bien fou qui trébuche sur les pierres 3u sur les gens.

Un peu de poison de temps à autre : cela procure de beaux rêves. Etbeaucoup de poison pour tinir, afinde mourir agréablement.

On travaille encore, car le travail est une distraction. Mais l'on veille à ce que cette distraction ne devienne pas un etïort.

On ne veut plus ni pauvreté ni richesse : l'une et l'autre donnent trop de souci. Qui voudrait encore commander? Et qui obéir? L'un et l'autre' donnent trop de souci.

Pas de berger et un seul troupeau ! Chacun veut la même cliose. Tons sont égaux: qui pense autrement, entre volontairement à Tasiic iraliénés...

« Nous avons découvert le bonheur, n disent les derniers hommes et ils clignotent ^

La morale d'esclave, l'idéal ascétique, la domination du prêtre reposent l'un comme l'autre sur un ensemble véritablement grandiose, d'ailleurs, de mensonges. Ce n'esl pas que Nietzsche voie dans ce fait une réfutation du christianisme — car la vérité elle-même n'est pas pour lui une valeur absolue ; mais il y voit un danger, une chance de destruction. Le troupeau des dégénérés et son conducteur le prêtre ascétique sont obligés de fermer les yeux à l'évidence même des faits pour maintenir contre les démentis répétés de la réalité et de l'expérience leur table de valeurs erronée et leur interprétation fantastique de l'uni- , vers. Si le malade prenait conscience de son état véritable, s'il apprenait à connaître où est la santé, s'il s'apercevait que toute la médication du prêtre consiste à lui faire prendre le change sur le mal réel dont il souffre en provoquant chez lui une excitation artificielle qui aggrave en réalité ce mal au lieu de le guérir — tout l'édifice du christianisme s'écroulerait aussitôt. Le dégénéré chercherait un soulagement effectif soit auprès du médecin, soit dans les bras de la mort. Or le prêtre pressent instinctivement ce danger. C'est pourquoi aussi il cherche toujours à entretenir parmi les fidèles la « foi », c'est-à-dire la conviction irraisonnée, instinctive, qui ne tient pas compte de la réalité des faits. Cette foi n'est pas autre chose, au fond, que l.a volonté de maintenir à tout prix une illusion que l'on croit nécessaire à la vie ; c'est la crainte que la vérité ne soit peut-être mauvaise et qu'elle ne soit révélée à l'homme

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avant qu'il soit assez fort pour pouvoir la supporter. A toute époque le prêtre a donc considéré comme sa plus mortelle ennemie la sagesse laïque, la science positive qui prétend étudier le monde en dehors de toute fo.i religieuse ; tous les moyens lui ont été bons pour empêcher l'homme de se placer en face d-es choses sans parti pris, de laisser agir sur lui la réalité sans la déformer, d'être loyal et sincère vis-à-vis de lui-même. Et c'est là ce que Nietzsche ne lui pardonne pas. Si l'on veut comprendre quelque chose à l'àpre accent de haine qui éclate à chaque page de V Anti-chrelien et ne pas se contenter de voir dans les invectives virulentes de ce réquisitoire passionné un symptôme de folie naissante (ce qui est une manière commode, mais peut-être un peu sommaire de se débarrasser d'un problème embarrassant), il faut se rendre compte à quel point l'esprit du christianisme tel qu'il le définissait devait froisser Nietzsche dans ses instincts les plus profonds. Il l'absout volontiers pour toutes les soufîrances qu'il a causées à l'humanité ; qu'importe en effet que l'homme souITre si la douleur l'anoblit ; or il est certain que la foi religieuse a façonné des âmes singulièrement intéressantes. Nietzsche ne fait aucune difficulté pour reconnaître que, prise dans son ensemble, la Révolte des esclaves en morale a prodigieusement enrichi le type humain et reste le fait le plus considérable, le drame le plus poignant de l'histoire universelle. Il admire même volontiers la grandiose logique dans le mensonge du prêtre chrétien et l'incroyaijlc dose d'énergie qu'il a dû dépenser pour maintenir pendant deux mille ans une table des valeurs imaginaire ; il l'admirerait davantage encore s'il croyait reconnaître en lui une volonté perverse mais consciente d'elle-même, sans illusions sur le but qu'elle poursuit et sur la nature des moyens qu'elle emploie. Mais ce qui révoltait Nietzsche, ce qui lui soulevait le cœur dès qu'il considérait l'image qu'il s'était faite du christianisme,

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