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(■l) \V. vil, Gi.
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table ! C'est à l'école de la souffrance, de la grande soufiVance — ne le savez-vous donc pas ? — c'est sous ce dur maître seulement que l'homme a accompli tous ses progrès. Cette tension de l'âme qui sous le poids du malheur ïe raidit et apprend à devenir forte, ce frisson qui la saisit en face des grandes catastrophes, son ingéniosité et sa vaillance à supporter, à endurer, à interpréter, à utiliser l'infortune, et tout ce qui lui fut jamais donné de profondeur, de mystère, de dissimulation, de sagesse, de ruse, de grandeur : — tout cela ne l'a-t-elle pas acquis à l'école de la souffrance, formée et façonnée par la grande souffrance. Il y a dans l'homme une créature et un créateur : il y a dans l'homme quelque chose qui est matière, fragment, superflu, argile, boue, non-sens, chaos ; mais dans l'homme il y a aussi quelque chose qui est créateur, sculpteur, dureté de marteau, contemplation d'artiste, allégresse du septième jour : — comprenez-vous cette opposition? Et aussi que votre pitié va à l'homme-créature, à ce qui doit être taillé, brisé, forgé, déchiré, brûlé, passé au feu, purifié — à tout ce qui nécessairement doit souffrir, est fait pour souffrir? — Et notre pitié — ne comprenez-vous pas à qui elle va, inversement, notre pitié à nous, quand elle se met en garde contre votre pitié comme contre la pire des faiblesses et des lâchetés ? — Ainsi donc : pitié contre pitié *. »
Un autre symptôme grave de décadence c'est le triomphe à peu près général, en Europe, de l'idéal démocratique. Malgré l'opposition apparente que l'on peut constater entre cet idéal et l'idéal chrétien et religieux, ils sont en réalité identiques par leurs tendances essentielles. Dans le christianisme, dans la religion de la souffrance humaine comme dans le culte de l'égalité on retrouve les mêmes traits principaux : la haine du faible contre le puissant et
(1) W. Vif, 180 s.
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l'aspiralion vers une vie exempte de soullrances. Le christianisme lait tous les hommes égaux devant Dieu et leur promet un bonheur parfait par delà le tombeau. Le démocrate veut tous les hommes égaux devant la loi et les incite à réaliser sur terre leur rêve de félicité parfaite. Il aspire à créer une société d'où l'inégalité serait bannie, où tous les hommes auraient les mêmes droits, les mêmes devoirs et une part égale de bonheur, où il n'y aurait plus de hiérarchie, où nul n'aurait plus ni à obéir ni à commander, où il n'y aurait plus ni maîtres ni esclaves, ni riches ni pauvres, mais une masse amorphe de «. citoyens » tous pareils. C'est là l'idéal vers lequel tendent tous les démocrates, quelle que soit leur étiquette, qu'ils s'intitulent républicains, socialistes ou anarchistes. Ils sont tous d'accord pour repousser toute autorité supérieure, pour ne vouloir « ni Dieu ni maître », pour proscrire tout privilège ; — • les anarchistes, sous ce rapport, se montrent simplement plus logiques que les socialistes et plus pressés qu'eux d'atteindre le but. Tous fraternisent dans une commune aversion pour la justice qui châtie et inclinent à regarder toute punition comme une iniquité. Ils communient dans la religion de la pitié, dans l'horreur de toute douleur, dans la conviction que la souffrance doit être abolie. Ils ont tous la foi dans le troupeau « en soi » ; ils croient que chaque individu peut et doit trouver son bonheur particulier dans le bonheur du corps social tout entier et que ce bonheur social peut être atteint par la pitié de chacun envers tous et par la fraternité universelle. Ces idées se sont implantées si profondément dans la conscience moderne, que l'Europe ne produit déjà presque plus d'hommes ayant l'instinct de la domination à un degré éminent. Un caractère de maître authentique comme celui de Napoléon est une exception infiniment rare à notre époque et a suscité un enthousiasme immense parmi l'humanité qui se tourne toujours instinctivement
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vers les chefs véritablement aptes à la commander. En règle générale ceux qui gouvernent aujourd'hui, n'exercent le pouvoir qu'avec une sorte de remords intime, tant les valeurs de la morale d'esclave sont universellement admises. Pour se défendre de leur mauvaise conscience, ils ont recours à d'hypocrites sopliismes et cherchent à mettre leur situation privilégiée d"accord avec les préceptes de la morale régnante : ils se regardent comme les exécuteurs d'ordres émanés d'une puissance supérieure (la tradition, la loi. Dieu), comme les « premiers serviteurs du pays t> ou les « instruments du bien commun * ».
Le même instinct niveleur se montre aussi dans la manière dont l'Européen d'aujourd'hui envisage les rapports de l'homme et de la femme 2.
Nietzsche regarde comme une loi nécessaire l'inégalité naturelle des sexes — inégalité qui a sa raison d'être, selon lui, dans ce fait que l'amour n'a pas la même importance pour l'homme que pour la femme. Il n'est, en effet, dans la vie de l'homme, qu'un simple épisode. Chez lui, l'instinct le plus fort c'est le désir de puissance, la volonté d'étendre toujours plus loin sa domination. La lutte incessante contre les forces de la nature et contre les volontés rivales des autres hommes, l'aflirmation constante de sa personnalité, telle est la grande tâche qui demande son temps et ses efforts. S'il s'adonnait uniquement à l'amour, s'il consacrait toute sa vie, toutes ses pensées, toute son activité à la femme aimée, il ne serait plus qu'un esclave et un lâche, indigne du nom d'homme et de l'amour d'une vraie femme. L'amour et l'enfant sont tout, au contraire, dans la vie de la femme. « Tout dans la vie de la femme est énigme, enseigne Zarathustra, et tout dans la femme a une
(1) W. YII, 130; cf. VI. 248.
(2) Le développement qui suit est en gramle paille emprunté h im article que j'ai publié sur ce sujet daus Cosmopolis, mai IN'JT p'. 400 ss.
*-8 LA PiiiLOSOviiii.: iil; inieizscue
solution qui a nom : JinlanlemcnL'. » L'amour est donc l'événement décisif de son existence. A l'inverse de l'homme, elle doit mettre son honneur et sa gloire à être « la première en amour », à se donner tout entière, sans réserve, corps et âme au maître qu'elle a choisi. C'est dans cette abdication de sa volonté propre qu'elle doit chercher son bonheur, et elle est d'autant plus admirable, d'autant plus parfaite que ce don de soi-même est plus complet, plus définitif. « Le bonheur de l'homme, dit encore Zarathustra, a nom : je veux. Le bonheur de la femme a nom : il veut-. » La fennne qui aime doit se donner entièrement à l'homme qui à son tour doit accepter virilement ce don : ainsi le veut la loi d'amour, loi tragique et douloureuse parfois, et qui met entre les deux sexes un irréductible antagonisme. La femme est faite pour aimer et obéir, mais malheur à elle si l'homme, soit lassitude, soit inconstance, vient à se dégoûter de sa conquête, à trouver médiocre le don qui lui a été fait, et s'en va courir vers de nouvelles amours! L'homme doit dominer et protéger; il doit être assez riche et puissant pour vivre en quelque sorte deux vies, pour conquérir sa part de bonheur à lui, et aussi pour fournir de bonheur celle ([ui a mis en lui son espoir; mais malheur à lui s'il reste au-dessous de cette lourde tâche, si, ayant su se faire aimer, il n'a pas la force nécessaire pour alimenter la llamme de cet amour ; l'amour déçu se change en mépris, Bt la femme voue une haine implacable et sans merci à l'homme qu'elle juge indigne d'elle, qu'elle accuse de lui avoir fait manquer sa destinée.
L'époque moderne n'accepte pas plus volontiers cet antagonisme naturel de l'homme et de la femme qu'elle n'accepte l'opposition non moins naturelle du maitre et