CHAPITRE V
LE SYSTÈME DE NIETZSCHE (suite) PARTIE POSITIVE : LE SURHOMME
L'Europe moderne est, selon Nietzsche, profondément malade. Partout apparaissent des symptômes de décadence indéniable. Il semble qu'une accablante fatigue se soit abattue sur l'homme d'aujourd'hui, et qu'après avoir accompli le chemin immense qui mène du ver de terre au singe et du singe à l'homme, il cherche à l'heure présente la stabilité et le repos soit dans l'ignoble médiocrité, soit dans la mort. Ici le démocrate égalitaire veut faire de lui une bête de troupeau laide et méprisable ; ailleurs le prêtre chrétien, le philosophe, le moraliste veulent le détacher de la terre et lui montrent un au-delà chimérique auquel il doit sacrifier sa vie. L'État démocratique est une forme dégénérée de l'État; la religion de la souffrance humaine est une morale de malades, l'art wagnérien qui triomphe à l'heure présente un art de décadence. La corruption et le pessimisme se montrent à tous les degrés de la culture moderne, même aux plus élevés. Les exemplaires d'humanité supérieure à qui Zarathustra offre l'hospitalité dans sa grotte sont tous, sans exception, des décadents, des mal-venus qui souffrent d'être ce qu'ils sont, qui étouirent de dégoût en face du spectacle de l'homme moderne et qui se méprisent eux-mêmes. Voici d'abord le
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devin pessimiste qui aperçoit partout des symptômes de mort et qui enseigne : « Tout est vanité, rien ne sert de rien, inutile de chercher, il n'y a plus d'îles bienheureuses ! » Puis viennent les deux rois qui ont quitté leur royauté parce que, n'étant pas les premiers d'entre les hommes, ils ne veulent pas non plus commander, aux autres. Plus loin c'est le « Consciencieux de l'esprit », le savant « objectif », qui consacre sa vie à l'étude du cerveau de la sangsue ; c'est le « vieux Magicien », l'éternel comédien, qui joue tous les rôles et trompe tous les hommes, mais ne peut plus s'abuser lui-même et cherche, le cœur rongé de tristesse et de dégoût, un génie authentique ; c'est le « dernier des .Papes », qui ne peut pas se consoler de la mort de Dieu ; c'est « le plus hideux des Hommes », le meurtrier de Dieu, — car Dieu est mort étouffé par la pitié, pour avoir contemplé la laideur et la misère humaines ; — c'est le « Mendiant volontaire » qui par dégoût de l'homme civilisé à l'excès cherche auprès des vaches qui ruminent paisiblement en leur coin de pré le secret du bonheur ; c'est enfin 1' « Ombre », le sceptique, qui, à force de parcourir tous les domaines de la pensée, s'est perdu lui-même et erre désormais sans but à travers l'univers. Tous ces représentants de la plus haute culture européenne souffrent d'un mal profond ; ils se glissent à travers la vie, inquiets, sombres, décontenancés, comme le tigre qui a manqué son bond ou le joueur qui a amené un mauvais coup de dés. Le » peuple » et tout ce que le peuple appelle « bonheur » les écœure. Et voici que, d'autre part, toutes les valeurs supérieures que l'humanité révérait jadis sous les noms de « Dieu », « Vérité », « Devoir » se sont évanouies pour eux. Les satisfactions matérielles ne sauraient plus les contenter ; et ils ne croient plus à l'idéal. L'humanité va-t-elle donc s'arrêter dans sa marche, se détacher de la vie, aspirer au néant?
Non, enseigne Nietzsche, la décadence ne conduit pas
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nécessairement au néant, elle peut être la condition préalable d'une vie nouvelle, d'une santé supérieure. Sans doute il n'est pas possible de revenir en arrière, de ramener l'humanité à ce qu'elle était aux époques antérieures : « il faut aller toujours en avant, je veux dire : aller pas à pas toujours plus loin dans la décadence * ». Mais de même qu'à l'automne les feuilles jaunissent et tombent pour reverdir au printemps, de même il est possible que la décadence actuelle soit le prélude d'une régénération, que l'humanité donne naissance en expirant à une forme de vie supérieure. A ce point de vue il est peutêtre permis, selon Nietzsche, de considérer les mots de « décadence », de « décomposition », de « corruption », comme des termes injustement méprisants pour désigner l'automne d'une civilisation. L'humanité grosse d'un monde nouveau souffre des douleurs de l'enfantement. C'est pourquoi aussi Zarathustra ne prétend apporter aucun soulagement à la misère des « hommes supérieurs » ; il sait en elfet que l'homme doit souffrir toujours davantage pour escalader des cimes plus élevées. La douleur int\me des hommes supérieurs, leur dégoût de la multitude et d'euxmêmes est nécessaire pour les stimuler, les pousser plus loin et plus haut. S'ils sont eux-mêmes des exemplaires d'humanité défectueux, qu'importe : plus une chose est d'essence précieuse, plus elle est rare, et plus il faut aussi de déchets pour obtenir un exemplaire de tout point réussi. L'homme supérieur est comme un vase où se prépare l'avenir de l'humanité ; en lui fermentent, bouillonnent, travaillent obscurément tous les germes qui s'épanouiront un jour à la lumière du soleil ; et plus d'un de ces vases précieux se fêle ou se brise. .. Mais qu'importe! Si tel individu est mal venu, l'humanité est-elle pour cela mal venue ? Et si l'humanité elle-même est mal venue,
vl) VV. Vlll. Ibo.