SON SYSTÈME. PARTIE POSITIVE : LE SLIIIIOMME
qu'importe encore I L'homme, suivant la célèbre comparaison de Nietzsche, est une corde tendue entre l'animal et le Surhomme, il n'est pas un but mais un ponl^ un passage. Périsse donc l'homme pour que le Surhomme vive.
« Je vous enseigne le Surhomme, dit Zarathustra au peuple assemblé. L'homme est quelque chose qui doit être dépassé. Qu'avez-vous fait pour le dépasser?
Tous les êtres ont jusqu'ici créé quelque chose de plus haut qu'eux-mêmes, et vous voudriez être le reflux de cette immense marée, et plutôt revenir à la bête que dépasser Thomme.
Qu'esl-ce que le singe pour l'homme? Un objet de risée ou de honte et de douleur. Et c'est là aussi ce que l'homme doit être pour le Surhomme : un objet de risée et de honte et de douleur.
Voyez, je vous enseigne le Surhomme.
Le Surhomme est la raison d'être de la terre. Votre volonté dira ; Que le Surhomme soit la raison d'être de la terre K »
Qu'est-ce que le Surhomme et comment l'homme pourra-t-il lui donner naissance?
On peut définir le Surhomme : l'état auquel atteindra l'homme lorsqu'il aura renoncé à la hiérarchie actuelle des valeurs, à l'idéal chrétien, démocratique ou ascétique qui a cours aujourd'hui dans toute l'Europe moderne, pour revenir à la table des valeurs admise parmi les races nobles, parmi les Maîtres qui créent eux-mêmes les valeurs qu'ils reconnaissent au lieu de les recevoir du dehors. Bien entendu il ne s'agit nullement de revenir en arrière, de faire renaître après des siècles de civilisation, la « bête aux cheveux blonds » des temps primitifs. L'homme ne doit perdre aucune des connaissances, des
aptitudes, des forces nouvelles qu'il a acquises au cours de ses longues et douloureuses expériences, mais il doit briser les vieilles tables des lois qui. le gênent aujourd'hui dans sa marche en avant et les remplacer par des commandements nouveaux.
L'homme donnera naissance au Surhomme par autosuppression (Selbstaufhebung) pour nous servir d'une expression souvent employée par Nietzsche. Ce passage de l'homme au Surhomme peut se comparer dans une certaine mesure à l'évolution qui engendre l'ascète d'après Schopenhauer. Pour le grand pessimiste, la douleur peut conduire d'abord l'homme à renoncer à sa volonté individuelle, au suicide par conséquent. Mais cela ne suffit pas pour l'affranchir : il faut, pour être sauve, qu'il renonce, non pas seulement à la forme individuelle de la vie qui lui est échue en partage, mais au vouloir-vivre en général ; l'apaisement suprême est à ce prix. Dans l'idée de Nietzsche, c'est aussi la douleur qui est l'aiguillon puissant qui mène l'homme au salut. L'homme souffre d'abord de ce qu'il est comme individu, il connaît le dégoût intense et douloureux de lui-même, et ce dégoût le pousse vers l'ascétisme et le pessimisme; c'est là l'état d'âme des « hommes supérieurs » que Zarathustra réunit dans sa caverne. Mais, leur dit le prophète, « vous ne souffrez pas encore assez à mon gré! Car vous souffrez de ce que vous êtes, vous n'avez pas encore souff'ert de ce qu'est l'homme, ihr leidet an euch, ihr littet noch nicht arn Menschen ' ». C'est seulement quand il aura atteint ce degré suprême de douleur et de dégoût que l'homme puisera dans l'excès même de sa souffrance l'énergie nécessaire pour franchir le dernier pas, pour s'anéantir lui-même en donnant naissance au Surhomme. Le pessimisme arrivé à son plus haut point engendrera l'optimisme triomphant.
SON SYSTKME. PARTIE POSITIVE : LE SURHOMME iol
Voyons maintenant en quoi, selon Nietzsche, le Surhomme différera de l'Homme actuel.
L'un des caractères qui distinguent le plus profondément la morale du Surhomme de la morale admise en général aujourd'hui, c'est que l'une s'adresse à tous les hommes sans distinction, tandis que l'autre doit, par son essence même, demeurer l'apanage d'un petit nombre d'esprits supérieurs, L'Europe contemporaine, nous l'avons vu, est résolument démocratique et croit à l'égalité naturelle des hommes. Nietzsche au contraire croit à l'inégalité nécessaire des hommes et veut une société aristocratique, divisée en castes bien définies, ayant chacune leurs privilèges, leurs droits, leurs devoirs. La caste inférieure est celle des petites gens, des médiocres, de tous ceux qui ont pour vocation naturelle d'être d'un rouage de la grande machine sociale. Non seulement l'agriculture, le commerce, l'industrie, mais aussi la science et l'art veulent des ouvriers qui trouvent leur satisfaction à s'acquitter en conscience d'une tâche spéciale pour laquelle ils seront bien dressés, qui se contentent modestement d'obéir, de travailler avec discipline à l'œuvre commune. Ce sont évidemment des esclaves, si l'on veut, des « exploités », puisqu'ils entretiennent à leurs dépens les castes supérieures et qu'ils leur doivent obéissance ; aussi les privations et les souffrances ne peuvent pas leur être épargnées, car la réalité est dure et mauvaise. Mais dans un État bien réglé ces médiocres doivent avoir une existence relativement plus sûre, plus tranquille, et surtoutp^ws heureuse que leurs supérieurs : n'ayant pas de responsabilités, ils n'ont qu'à se laisser vivre. Pour eux, la foi religieuse est un inestimable bienfait : elle dore d'un rayon de soleil la misère de leur pauvre existence semi-animale, elle leur enseigne l'humble contentement de soi, la paix du cœur, elle anoblit pour eux la dure nécessité de subir la volonté d'autrui. elle leur donne l'illusion bienfaisante qu'il y a un ordre
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universel des choses et qu'eux-mêmes ont leur place marquée, leur fonction utile dans cet ordre des choses. « Pour vous, la croyance et l'esclavage ! » telle est la part que leur fait Zarathustra dans sa société idéale. — Au-dessus d'eux vient la caste des dirigeants, des gardiens de la loi, des défenseurs de l'ordre, des guerriers; à leurlête est le roi, leur chef suprême à tous. Ils exercent la partie matérielle en quelque sorte du pouvoir, ils sont le rouage intermédiaire qui transmet à la foule des esclaves la volonté des véritables dominateurs. — La première caste enfin, celle des Maîtres, des sages, des « créateurs de valeurs » donne l'impulsion à tout l'organisme social, et doit jouer sur la terre, parmi les hommes, le rôle que tient Dieu dans l'univers tel que le conçoivent les chrétiens. C'est pour les Maîtres, et pour eux seuls, qu'est faite la morale du Surhomme *.
Cette morale ne se distingue pas seulement de la morale traditionnelle en ce qu'elle est une loi aristocratique for the happy few ; elle la contredit tout aussi radicalement en ce qu'elle est foncièrement anti-idéaliste. L'homme vertueux selon la morale chrétienne ou ascétique est en effet celui qui conforme sa vie à un idéal, qui sacrifie ses penchants « égoïstes » au culte du Vrai ou du Bien. Le sage selon Nietzsche est au contraire essentiellement un créateur de valeurs, c'est là sa grande tâche. Rien, en effet, dans la nature n'a de valeur en soi ; le monde de la réalité est une matière indifférente qui n'a d'autre intérêt que celui que nous lui donnons. Le vrai philosophe est donc l'homme dont la personnalité est assez puissante pour créer « le monde qui intéresse les hommes^ ». Il est le poète génial dans l'âme duquel se formule la table des valeurs à laquelle croient les hommes d'une époque donnée et qui détermine par conséquent tous leurs actes. Il est un icontempiatif »,
(1) Sur les idées de Nietzsche concernant la hiérarchie, voir W. Vil, 485 ss. ; VIII, 301 ss. ; Xll, 319, 3:24 ss., 347 s. (2J W. V. 231.