IV. XII
SON SYSTÈME. l'AUilI': POSITIVE : l.E SUIUIOMWE 1G3
mêlait une indicible horreur. Tout d'abord il la garda pour lui. Une exposition générale de sa doctrine nouvelle, le Retour éternel, qui avait été esquissée dès l'été de 1881 resta inachevée'. Dans un aphorisme de Gaie science, pour la première fois, Nietzsche émit publiquement l'idée d'un Retour éternel comme une sorte de paradoxe inquiétant. Il suppose qu'un démon vienne formuler cette hypothèse, en une heure solitaire, à l'oreille du penseur. « Ne te jetterais-tu pas contre terre, conclut-il, ne grincerais-tu pas des dents et ne maudiraistu pas le démon qui t'aurais parlé ainsi? Ou bien as-tu vécu la minute ineffable où tu pourrais lui répondre : e tu es un dieu et je n'ai jamais ouï parole plus divine I » Si cette pensée prenait possession de toi, — tel que tu es, elle te transformerait et peut-être t'écraserait. Cette question posée à tout instant de ta vie : « veux-tu cela encore une fois, éternellement? » pèserait d'un poids formidable sur toute ton activité ! Ou alors combien il te faudrait aimer et toi-môme et la vie, pour ne plus souhaiter autre chose que cette suprême et éternelle consécration et confirmation ^? » — Nietzsche à cette époque, songeait à consacrer dix ans de sa vie à étudier l'histoire naturelle à Vienne ou à Paris, à tâcher de donner à son hypothèse une base scientifique, et, après des années de silence, à rentrer en scène comme prophète du Retour éternel. — Il ne tarda pas d'ailleurs à renoncer à ce projet pour diverses raisons, dont la principale était qu'un examen superficiel du pi'oblème au point de vue scientifique lui révéla aussitôt l'impossibilité de démontrer sa doctrine du Retour en se fondant comme il pensait le faire sur la théorie atomique'. Mais son hypothèse, indémontrée
(l) L'esquisse du Retour éternel a paru au tome XM des Œuvres; mais elle p.iraît avoir été inexactement reconstituée ; aussi le tome XII vient-il d'être retiré du commerce. Voir à ce sujet l'étude de M. lIornelTer, NietzschesLehre von der Ewigcn Wicderkunft und deren l)islierige Verùffenllichunfj, Leipzig, Naumann, 19UD.
(2) W. V, -JOÔ s.
^3) M"» Lou Andreas-Salomé, F. Nietzsche in seuini \Vf)-/;ni . p . 22 1 s.
164 L\ PIlll-OSOPIUE DE NIETZSCHE
et indémontrable, resta néanmoins le point central de sa pensée. Le Retour éternel est la grande idée que Zaratiiustra apporte aux hommes en termes voilés et avec une sorte d'horreur sacrée '.
On comprend aisément, en effet, l'angoisse terrible qui dut étreindre l'âme de Nietzsche le jour où il crut au Retour éternel, oîi il eut calculé la portée entière de cette hypothèse. Il n'est guère possible d'imaginer une solution plus désespérante au premier abord du problème de l'existence. Le monde ne signifie rien : il est l'œuvre de la fatalité aveugle; il résulte du jeu mathématique et vide de sens des forces qui se combinent entre elles, réalisant au hasard un certain nombre de groupements possibles ; l'évolutiomuniverselle ne conduit nulle part, mais se poursuit indéfiniment en tournant sans cesse dans le même cercle ; et cette vie que nous menons aujourd'hui nous la recommencerons éternellement sans espoir de changement ; et chaque minute de tristesse, de douleur ou de dégoût nous la revivrons identique, un nombre infini de fois. — Imagine-t-on l'effet qu'une pareille révélation peut produire sur les dégénérés, les malades, les pessimistes, sur tous ceux chez qui la somme des douleurs l'emporte réellement sur la somme des joies ? Chez la plupart des hommes, il est vrai, une idée comme celle du Retour éternel reste, même si elle n'est pas rejetée a priori, parfaitement inoffensive, parce qu'elle demeure purement abstraite et intellectuelle , parce que notre imagination n'est pas assez puissante pour la réaliser, parce que les notions que conçoit notre intelligence n'affectent en général que peu ou point notre sensibilité. Mais Nietzsche, lui, « vivait » ses théories : il philosophait avec son être tout entier; et l'on conçoit très bien dès lors que le Retour éternel lui soit apparu, à certaines heures, comme un de
(1) W. VI. 231 ss., 317-32?. :'.3t ss.
SON SYSIE.MK. — PAlîTlI-: l'OSlTlVE : l.E SUKIIOMME lOii
ces cauchemars monstrueux qui vous glacent le sang clans les veines et arrêtent les battements de votre cœur. Sa « dureté » pour les malheureux et les déshérités de la vie apparaît maintenant sous un jour tout autre. Comme on comprend à présent qu'il se soit écrié, en songeant à eux : Qu'ils meurent bien vite, qu'ils se tuent — ou qu'on les tue, ces infortunés — • avant qu'ils aient pu mesurer toute la profondeur de l'abîme de douleurs où ils sont plongés, qu'ils aient pu concevoir la destinée monstrueuse qui les condamne à traîner éternellement leur croix sans rédemption possible ! — Et l'on comprend aussi qu'il ait pu se demander si l'humanité, dans son ensemble, était capable de s'assimiler cette doctrine sans sombrer aussitôt dans un vertige de désespoir et d'horreur, qu'il ait considéré la pensée du Retour éternel comme une sorte de pierre de touche au contact de laquelle viendraient s'anéantir tous ceux dont la vitalité n'était pas assez puissante pour supporter la révélation d'une pareille vérité.
11 faut en effet une singulière force d'àme, une rare énergie vitale pour supporter sans eflfroi l'idée du Retour éternel. Celui-là seul y parvient qui a une personnalité assez puissante pour pouvoir dire : si la vie n'a pas de sens par elle-même, je sais lui en donner un. Je suis une parcelle de cette nature qui se veut elle-même toujours à nouveau, qui parcourt sans se lasser, éternellement, le même cycle. Je me hausserai donc jusqu'à jouir en artiste de la splendeur incomparable de la vie féconde, comme du plus magnifique de tous les spectacles. Je m'intéresserai à ce jeu merveilleux de combinaisons qui a déjà produit tant de belles et bonnes choses, qui a donné naissance à l'Homme et qui, peut-être, produira le Surhomme. Je souhaiterai de toute la force de mon âme que le hasard aveugle réalise un jour, par delà l'Homme, quelque réussite miraculeuse, éblouissante. Je vivrai du
moins dans cet espoir, et toute mon existence sera dirigée par cette unique pensée : je veux que le cercle dans lequel se meut éternellement la vie soit un diadème aussi resplendissant, aussi merveilleux que possible; je jouerai donc avec joie et en pleine conscience ma vie, dans l'espérance que mon coup de dés amènera un beau résultat, et si je perds je me consolerai à l'idée qu'un autre du moins amène ou amènera le beau coup que je rêvais et qu'ainsi la splendeur de la vie ne sera pas diminuée. — Ebloui par cette vision, enivré, enfiévré par cette partie formidable qu'il joue avec le hasard, l'homme apprendra à regarder toutes ses défaites, toutes ses tristesses et toutes ses misères, comme la rançon nécessaire de ses victoires et de ses joies, comme l'aiguillon qui le pousse à tendre toujours plus avant, toujours plus haut, à se dépasser lui-même, à essayer de réaliser des combinaisons supérieures. Alors, faisant la somme de son existence, il trouvera aussi que le total de ses joies l'emporte sur le total de ses douleurs et il acceptera, le cœur débordant d'enthousiasme, l'idée de revivre éternellement ce qu'il a vécu.
C'est à cette conclusion qu'arrivent des « hommes supérieurs » que Zarathustra a réunis dans sa caverne. Lorsqu'il leur a exposé sa nouvelle table des valeurs et montré la vraie beauté, la vraie grandeur de la vie, lorsqu'il les a guéris de leur pessimisme et qu'il a allégé leurs âmes prêtes à succomber sous le poids du dégoût ou de tristesse, il les réunit, à la nuit tombante, devant sa grotte, sous la voûte constellée du ciel.
« Et ils se tenaient silencieux l'un près de l'autre — tous étaient vieux, mais leur coeur était consolé et plein de vaillance, et chacun s'élonnail, à pari soi, qu'il fit si bon sur la terre. Et le silence delà nuit mystérieuse parlait toujours plus distinctement à leur cœur... Alors se passa la chose la plus prodigieuse de ce long jour si riche en prodiges : l'Homme le plus hideux se mit encore une fois et pour la dei*nière fois à souffler et à gar-
SON SYSTÈME. PARTll': POSITIVE : LE SUlillOMAIE 1C7
gouiller et quand il parvint à prol'érer des mots — voici qu'une question jaillit, ronde et pure, de ses lèvres, une bonne et profonde et claire question — et tous ceux qui l'écoutaient sentirent leur cœur tressaillir dans leur poitrine.
0 vous tous, mes amis, dit l'Homme le plus hideux, que vous en semble? — Pour l'amour de ce jour — je suis, moi, pour la première fois heureux d'avoir vécu la vie.
Et ce n'est pas encore assez de rendre ce témoignage. Il est bon de vivre sur la terre : un seul jour, une seule fête avec Zarathustra m'a appris à aimer la terre.
« Est-ce là — la Vie ? » dirai-je à la Mort. « Eh bien alors — encore une fois ! »
Mes amis que vous en semble ? Ne voulez-vous pas comme moi dire à la Mort : « Est-ce là la vie ? Pour l'amour de Zarathustra, alors, — encore une fois * ! »
Zarathustra a donc réussi : l'Homme le plus hideux, le monstre abject dont la haine avait tué Dieu, le représentant de toutes les misères, de toutes les défaites, de toutes les laideurs de l'humanité a perçu la beauté de la vie, compris que la souffrance est la rançon nécessaire de tout bonheur et dit « oui » à l'existence...
Tandis que le prophète, entouré de ses disciples, goûte la suprême ivresse de celte heure de triomphe, une vieille cloche, de sa voix grave, sonne lentement minuit; — minuit, l'heure solennelle où se rencontrent le jour qui finit et le jour qui va naître, où la mort tend la main à la vie, minuit, l'heure du plus grand silence, où l'âme recueillie s'ouvre aux intuitions les plus profondes et déchiffre les mystères les plus cachés. Et pendant que la vieille cloche, confidente sonore de toutes les douleurs et de toutes les joies de l'humanité, annonce, de ses douze coups, le moment où, une fois de plus, se fait le passage mystérieux de la mort à la vie, Zarathustra laisse entrevoir aux hommes supérieurs, enveloppée dans les vers énigmatiques à dessein d'une sorte de psaume mystique tout
(1) W. VI. 4G1 s.
168 LA l'IUI.OSOPHlE DE NIETZSCHE
parfumé d'une religieuse ivresse, la grande pensée du Retour éternel :
Eins!
0 Mensch ! Gieb Acht !
Zwei!
Was spricht die tiefe Mitteniacht !
Drei!
« Icli schlief, ichschlief, —
Vier !
« Ans tiefem Traum bin ich erwacht : —
Fïmf!
« Die Welt ist tief,
Sechs !
« Und liefer als der Tag gedacht.
Sieben !
ff Tief ist ihr Weh — ,
Acht!
« Lusl — tiefer noch als Herzeleid :
Neun !
« Weh spricht : Vergeh !
Zehn !
« Doch aile Lust will Ewigkeit. —
Elf!
* — Will tiefe, tiefe Ewigkeit ! >
Zwôlf!
(1) Voici le sens littéral de ce psaume, scandé par les douze coups de minuit, et dont aucune traduction ne peut évidemment rendre, même d'une manière approchante, la poésie étrange et toute musicale : ■• 0 homme ! Prends garde — que dit le minuit profond? — <• Je dormais, je dormais, — me voici réveillé d'un « rêve profond : — Le monde est profond, — et plus profond qm « ne le pensait le jour. — Profonde est sa douleur. — sa joie, plus >> profonde encore que sa souffrance. — La douleur dit : Péris ! — « Mais toute joie veut l'éternité, — veut une profonde, profonde j « éternité. » TV. VI, 332 s., 471. '
CIIxVPITRE VI
Nietzsche a eu le privilège, — assez rare pour un philosophe allemand — d'être lu et discuté non pas seulement par les hommes du métier, mais aussi par le grand public. Dans ces dix dernières années surtout, la littérature « nietzschéenne » s'est accrue dans des proportions formidables : la plupart des revues et journaux philosophiques ou littéraires ont publié des articles sur la personne ou l'œuvre de Nietzsche. II est aujourd'hui « à la mode », comme Wagner ou Botticelli, Ibsen ou Ruskin... Nombre de ses admirateurs n'hésitent pas à voir en lui le penseur le plus original et le plus profond de l'Allemagne moderne, le premier moraliste du siècle, le Darwin de la morale. Mais de même qu'il a ses partisans enthousiastes, il a aussi ses adversaires acharnés, qui le traitent couramment d'ignorant, d'imbécile, de détraqué, de perturbateur de la santé et de la morale publiques. Et entre les deux camps ennemis, le gros du public, demeure, je crois, assez indécis, séduit d'une part par le « modernisme » de Nietzsche et par l'étrangeté apparente de ses idées, mais un peu défiant cependant, d'autre part, et se demandant jusqu'à quel point il convient de prendre au sérieux les paradoxes étiiicelants d'un penseur qui s'écarte à ce point de toutes les opinions généralement admises. Nous voudrions essayer, comme conclusion de cette étude, d'indiquer sommairement les principales objections faites aux théories de Nietzsche et l'importance que nous leur II. LiciiTENCKncr.R. — Melzschc. 10
170 LA PniLOSOPniE de NIETZSCnE
altribuons, tout en évitant le ridicule de prétendre donner en quelques pages la « vraie » solution des problèmes complexes et délicats qui forment la matière du débat.
L'œuvre de Nietzsche a été critiquée à deux points de vue : les uns se sont surtout attachés à montrer qu'elle contenait des » erreurs » de fait ou d'appréciation ; d'autres ont plutôt cherché à prouver qu'elle était dangereuse au point de vue moral.
On a donc d'abord contesté la valeur des arguments apportés par Nietzsche pour démontrer ses thèses. Il cherche — pour prendre un exemple précis — à corroborer par des arguments tirés de la linguistique sa thèse que les valeurs admises par la civilisation ancienne étaient < aristocratiques » et ont été, dans la suite, remplacées par les valeurs d'esclaves : à l'appui de cette assertion il cite le latin bonus qu'il ramène à une forme primitive diioniis. {de duo, deux) et qu'il explique par «homme delà discorde, de la guerre )>; de même il rapproche l'allemand (/m/ (bon) de Gott (dieu) et du nom de peuple les Goths; ou bien encore il rappelle les variations de sens du mot allemand schlecht, schlicht qui signifie à la fois simple, commun {ein schlichter Mann un homme du peuple) et aussi mauvais. Or M. Bréal constate que la plupart des faits linguistiques cités par Nietzsche sont ou inexacts ou mal interprétés i. — On a, d'autre part, contesté au nom de l'anthropologie et de l'histoire l'hypothèse de la « bête de proie » blonde et solitaire que Nietzsche place à l'origine des civilisations européennes. Il parait que l'homme préhistorique lui-même aurait été une « bête de troupeau i>, que les sentiments de sympathie et de solidarité apparaissent déjà chez les singes supérieurs et que le Germain du temps des grandes invasions à qui Nietzsche a surtout songé en traçant son portrait du «fauve blond» était un
(1) Mémoires de la Société t'e Uw/iiisliqur. t. IX. p 4M7 ss.
CON'CLUSION 171
paysan vigoureux mais pacificjuo, qui faisait la guerre non pour jouir du meurtre, mais pour obtenir de la terre arable '. — On a traite de fables la plupart des théories historiques de Nietzsche, son hypothèse du « soulèvement juif des esclaves », ses portraits de Jésus et de l'apùlre Paul dans Y Anti-chrétien, ses thèses sur le développement du christianisme et de la morale ascétique, ses opinions sur la Réformation et du rôle de Luther. — On a déclaré erronées ses analyses psychologiques, sou interprétation de la « mauvaise conscience », sa théorie sur la notion du « péché » ramenée à la notion matérielle de c dette ». On a critiqué au point de vue biologique l'idéal du Surhomme tel qu'il le conçoit: « La vérité biologique, dit M. Nordau, est que le constant refrènement de soimême est une nécessité vitale des plus forts comme des plus faibles. Elle est l'activité des centres cérébraux les plus hauts, les plus humains. Si ceux-ci ne sont pas exercés, ils dépérissent, c'est-à-dire que l'homme cesse d'être homme; le soi-disant «surhomme» devient un «soushomme », autrement dit, une bête; par le relâchement ou la suppression des appareils d'inhibition du cerveau, l'organisme succombe sans retour à l'anarchie de ses parlies constitutives, et celle-ci conduit infailliblement à la ruine, à la maladie, à la folie et à la mort-. » Enfin la doctrine du Retour éternel n'a guère trouvé que des incrédules : même un critique tout à fait bienveillant pour Nietzsche, comme Brandes, déclare le mysticisme de Zarathustra < peu convaincant^ ».
Quelles conclusions faut-il tirer de toutes ses critiques au point de vue de la valeur de l'œuvre de Nietzsche?
Remarquons d'abord que Nietzsche, surtout dans la deuxième période de son existence ne se donne pas, et ne
(1) M. Nordau. Déf)énérescence. Paris, F. Alcan, 1894, 11, .32os., 329.
(2) M. Nordau. l'i'aéiuhrscence. II, 334 s. (o) Mensi/ie» ^-"^ "' V. p. 10(i.
peut en eflet passer pour un érudit, ni pour un savant. L'état de sa santé, et en particulier de sa vue, lui interdit presque complètement, pendant de longues années, toute espèce de lecture. Il n'a jamais été spécialiste que pour la philologie et à partir de ISTO il cesse de se tenir au courant. Dans toutes les autres branches des sciences naturelles ou historiques, il n'est qu'un dilettante et le reconnaît sans aucune difficulté. Il ne poursuit nullement le but de faire progresser telle ou telle partie de la science ou encore de vulgariser les résultats des sciences, mais il veut uniquement formuler des problèmes nouveaux ou poser d'une manière nouvelle des problèmes anciens. Il prétend agir non pas sur la science elle-même, mais sur l'âme des savants. Et il est ainsi en droit — dans une certaine mesure au moins — de n'attacher qu'une importance secondaire aux faits dont il se sert pour illustrer ses théories. Ses étymologies et ses hypothèses sur les variations de sens des mots, par exemple, ne sont à la vérité ni très sûres, ni très probantes ; mais peu lui importe, au fond ; les faits qu'il cite servent surtout, dans sa pensée, à montrer comment on pourrait aborder l'étude des problèmes moraux à l'aide de la linguistique et à stimuler les linguistes à diriger dans ce sens leurs investigations ; la valeur intrinsèque de ses observations particulières est chose tout à fait secondaire pour lui et quand même aucune de ses remarques techniques ne subsisterait, Nietzsche estimerait, malgré tout, avoir fait œuvre utile s'il avait pu, par ses remarques, piquer la curiosité d'un linguiste et l'inciter à aborder cet ordre de questions. Or on s'est beaucoup préoccupé, tout particulièrement dans ces derniers temps, d'éclaircir à l'aide des faits linguistiques les faits sociaux, en particulier de se faire une idée des civilisations préhistorique par l'étude comparative des langues. Je ne prétends nullementfaireàNietzsche un méritedecelte coïncidence,mais simplement indiquer comment une idée émise
fir.r lui et basée sur des faits vraisemblablement inexacts, peut cependant ne pas être dépourvue de tout intérêt.
De plus, il laut pour apprécier équitablement l'importance des « erreurs » possibles, dans les théories de Nietzsche, ne pas oublier que toute son œuvre est essentiellement subjective. Or le culte de la vérité objective est, comme le reconnaît très bien Nietzsche, la forme moderne la plus puissante du sentiment religieux. Nous exigeons instinctivement du savant le respect scrupuleux de la réalité ; nous le voulons aussi impartial, aussi impersonnel que possible. Nous savons bien, à la vérité, que l'objectivisme pur n'est qu'un leurre; que nul ne peut se dépouiller complètement de sa personnalité et voir les choses telles qu'elles sont effectivement ; que toute vérité est donc dans une certaine mesure individuelle ; et que dans une œuvre de science, l'essentiel n'est peut-être pas ce que l'auteur a puisé dans la réalité, mais ce qu'il y a mis de lui-même. Malgré cela, nous croyons invinciblement aune vérité « objective » ou « universellement subjective » — ce qui revient aumême — et nous estimons, en général, un auteur dans la mesure où ses idées nous paraissent s'accorder avec ce que nous estimons être la vérité objective. Or nous sommes libres évidemment, si nous y tenons, d'appliquer à Nietszche cette mesure. Seulement il faut bien nous rendre compte que Nietzsche a toujours voulu avant tout se chercher lui-même, se connaître lui-même. Nous avons vu comment il a, de son propre aveu, considéré ses éducateurs, Schopenhauer et Wagner : il s'est toujours beaucoup moins préoccupé de ce qu'ils étaient en eux-mêmes que de ce qu'ils pouvaient lui révéler sur sa personnalité à lui. Il a créé d'eux une € légende » dont la vérité objective est très vivement contestée ; lui-même a reconnu que dans Schopenhauer éducateur et dans R. Wagner à Bayreuth, il s'est en réalité peint lui-même en tant que philosophe et en tant
qu'artiste. Or Nietzsche a considéré toute la réalité un peu comme il a considéré Schopenhauer et Wagner : il l'a transformée en « légendes » infiniment curieuses et attrayantes, mais qui sont plus intéressantes, peut-être, comme manifestations de la personnalité de Nietzsche que comme description ou interprétation du monde extérieur. Il saute aux yeux que dès l'instant où l'on se place à ce point de vue pour juger de l'œuvre de Nietzsche, il devient assez secondaire de savoir si, sur tel ou tel point particulier d'histoire, d'anthropologie ou de biologie, ses idées s'accordent ou non avec les idées généralement reconnues comme vérité objective. Pour cette même raison, aussi, il n'est pas d'une importance capitale pour apprécier la valeur de Nietzsche de rechercher dans le détail, ce qu'il doit à ses devanciers. Il est certain que, malgré ses prétentions à l'originalité complète, il a subi, consciemment ou non, l'influence de ses contemporains, et que sa pensée, lorsqu'on la dépouille du tour paradoxal et agressif qu'elle revêt sous sa plume est souvent beaucoup moins neuve qu'elle ne le semble au premier abord. L'individualisme intransigeant, le culte du moi, l'hostilité à l'État, la protestation contre le dogme de l'égalité et le culte de l'humanité se retrouvent, presque aussi fortement marqués que chez Nietzsche, chez un penseur assez oublié, Max Stirner, dont l'œuvre principale, V Unique et sa propriété (1845), est fort curieuse à comparer à ce point de vue avec les écrits de Nietzsche*. Le développement de la personnalité, du moi «unique » et incomparable est aussi la doctrine essentielle du
(1) Sur Max Stirner, je renvoie à un article que j'ai publié surlc< théories anarchistes de ce penseur dans \a. Nouvelle Hcvue (ISjuillf' 1894, p. 233 ss.) et surtout au livre de J. II. Mackay,M. Stirner', Sein Leben und seine Werhe. Herlin, 18'.)S. On Ironveia une comparaison de îSielzsclie et de Stirner dans le tr.ivail de W. Schellwien, il/n.i Stirner und Fr. Metzsche. Leipzig, 180:2.
danois Sôren Kierkegaard, qui par ses tendances chrétiennes s'éloigne, par contre, radicalement des idées de Nietzsche . L'idéal aristocratique cher à Nietzsche apparaît dans la correspondance de Flaubert, et surtout dans les Dialogues philosophiques de Renan . Nietzsche trouve dans sa lutte contre le pessimisme un auxiliaire en Eugène Diihring. Il partage avec Edouard de Hartmann l'aversion pour les socialistes et les anarchistes, la croyance à l'inégalité des hommes, à la vertu civilisatrice de la guerre, et la conviction que la pitié ne peut pas être regardée comme la base de toute moralité*. La doctrine du Retour éternel se trouve déjà dans VEternité par les astres de Blanqui et dans V Homme et les sociétés du docteur Le Bon. Mais si l'on constate aisément que, par ses doctrines, Nietzsche peut être comparé à tel ou tel de ses contemporains, on est bien obligé de reconnaître, d'autre part, que par sa personnalité même, il diffère profondément de ceux-là même qui professent sur certains points des idées analogues aux siennes Bien plus, il éprouve une instinctive et très sincère antipathie contre la plupart de ces soi-disant alliés : il hait en Renan une nature de prêtre; il traite Hartmann de charlatan; il exècre Diihring parce qu'il le tient pour un esprit foncièrement « plébéein » et voit en lui en quelque sorte sa propre caricature. l\ tient évidemment beaucoup à ne pas être confondu avec eux, et cela non par amour-propre d'auteur qui voit d'un mauvais œil des rivaux possibles, mais parce qu'il se sent très différent d'eux par sa nature morale, et qu'il estime précisément que la personne
(1) Sur ces diverses influences voir Brandes, Menschen und Wei'ke, p. 147,151s. 171.200SS. — Sur le mouvement d'idées «anarchiste» et individualiste dans l'Alleniagne d'aujourd'hui, voir Th. Zicler, Die geistifjen u. socialen Uauptstroniungen des 19. Jli., p. 578 ss. — Sur l'absence relative d'originalité des doctrines de Nietzsche, v. Stein, Rundschau, t. LXXIV, p. 3'J3 s., et Nordau, Dégénérescence, II, 352 ss.
170 LA l'IllLOSOPHlE DE KIETZSCIIE
d'un philosophe est bien plus importante que son œuvre. Évidemment il ne faudrait pas pousser à l'extrême cette manière de voir, et, sous prétexte que la personnalité de Nietzsche est plus intéressante que son œuvr>?, dénier à cette dernière toute valeur objective. Ce serait là une erreur et une injustice. Je suis pleinement persuadé qm l'historien et le philosophe peuvent trouver chez lui une foule de remarques très intéressantes par elles-mêmes et non pas seulement comme manifestations du moi de iNietzsche. J'essaye de montrer ailleurs* le très grand intérêt que présentent ses jugements sur Wagner — ceux de R. Wagner à Dayreuth comme ceux du Cas Wagner — pour l'historien qui cherche à se faire une idée juste de la valeur du grand artiste. Et il est absolument hors de doute que sur bien d'autres points encore les opinions de Nietzsche méritent d'être discutées et prises en très sérieuse considération. Tout ce que je veux dire, c'est que la valeur de l'œuvre de Nietzsche ne réside pas uniquement ni même principalement dans l'intérêt « objectif» que peuvent présenter ses idées. Sur ce point, je souscris pleinement au jugement que porte sur notre philosophe M. Brandes, quand il le compare à ses adversaires détestés, les philosophes anglais : « Lorsqu'on vient à lui après avoir fréquenté les philosophes anglais, on pénètre dans un monde tout nouveau. Les Anglais sont les uns comme les autres des esprits patients dont la tendance dominante est de mettre bout à bout et de relier les uns aux autres une multitude de petits faits pour découvrir ainsi une loi. Les meilleurs d'entre eux sont des génies aristotéliciens. Rarement ils attirent par leur personnalité même ; leur moi semble la plupart du temps peu complexe. Ils valent plus par ce qu'ils font que par ce qu'ils sont. Nietzsche, au contraire, est, cGiîime Schcpeiihauer, ua
(1) Voir la conclusion de mon étude sur R. Wagner, poète el penseur, Paris. Alcan. 1898.
devin, un voyant, un arlisle, moins intéressant par ce qu'il fait que parce qu'il est*. > Pour apprécier son œuvre à sa valeur, il ne faut pas l'aborder comme on étudie un livre de science dont l'importance se mesure non à la qualité d'esprit de son auteur, mais à la somme de connaissances exactes et surtout de connaissances nouvelles qu'il renferme. On peut répéter à propos de Nietzsche le paradoxe que lui-même a émis à propos de Schopenhauer : peu importe la doctrine même d'un penseur ; tout philosophe peut se tromper ; ce qui vaut plus que tout système, c'est la qualité d'âme du penseur luimême : « Il y a dans un philosophe ce qu'il n'y a jamais dans une philosophie : je veux dire la cause de beaucoup de philosophies, le grand homme. »
Il nous reste à examiner l'autre objection faite à l'œuvre de Nietzsche. Elle serait, entend-on dire de bien des côtés, pernicieuse au point de vue moral. — On reproche le plus souvent à Nietzsche ses instincts réactionnaires, son prétendu cynisme, son dilettantisme, son égotisme, sa dureté pour les faibles ; on dénonce, en Allemagne surtout, comme un danger public la diffusion de ses doctrines et la formation d'une école de « Nietzschéens ». Que faut-il penser de ces attaques que l'on rencontre à chaque pas dans les études consacrées à Nietzsche ^?
Commençons par reconnaître, d'abord, que certaines idées de Nietzsche, si elles sont mal comprises, peuventévidemment servir de justification apparente à des doctrines morales infiniment déplaisantes. On peut, avec des aphorismes de Nietzsche, tenter l'apologie de l'égoïsme le plus brutal ou du dilettantisme le plus effréné. Et pourtant il ne suffit certes pas d'être un « arriviste » (pour nous servir du néologisme à la mode) ou un anarchiste
(1) Brandes. Menschen und Werke, p. 199.
(2) Voir p. ex. L. Stein, F. Nietzsche's Weltanschauung und ihre Gefahren <D. P,umhchau,t. LXXlV.p. 392 ss.,ett. LXXV, p.230,ss.).
1/8 LA rniL'iSOPiiii': de mitzschr
de lettres, de jeter par-dessus bord toute espèce de préjugés religieux et moraux et de mépriser sereinement la loule de ses contemporains pour avoir le droit de dire que l'on vit « selon Nietzsche ». — Nietzsche n'est pas indulgent pour ceux qui veulent jouer au Surhomme, et Zaralhuslra demande sévèrement quels sont leurs titres à ceux qui veulent le suivre dans sa course périlleuse :
« Es-tu une force nouvelle et une nouvelle loi ? Un premier mouvement ? Une roue qui tourne d'elle-même ? Peux-tu contraindre des étoiles à tourner autour de toi ?
Hélas ! Il y a tant de gens que dévore la soif malsaine de s'élever, tant d'ambitieux qui s'agitent désespérément! Montre-moi que tu n'es pas un de ces assoiffés, un de ces ambitieux !
Hélas ! il y a tant de grandes pensées qui n'ont d'autre effet que celui d'un soufflet : elles gonflent et rendent plus vide !
Tu te dis libre? Mais je veux savoir quelle est la pensée qui te domine, et non quel joug tu as secoué.
Es-tu de ceux qui ont le droit de secouer un joug? Il en est qui ont rejeté tout ce qui leur donnait quelque valeur en rejetant la servitude où ils vivaient '. »
Nietzsche. proclame très expressément que sa doctrine ne s'adresse qu'à un petit nombre d'élus et que la foule des médiocres doit vivre dans l'obéissance et la foi. En bonne justice, on ne peut donc condamner ses théories sous prétexte que des médiocres et des impuissants gonflés de vanité lui empruntent quelques-uns de ses préceptes, arbitrairement détachés de l'ensemble de sa doctrine, pour justifier leurs appétits de jouissance égoïste ou leurs extravagantes prétentions à la grandeur*.
(\) W. VI, 91 s.
(2) On ne pourrait, dans tous les cas, condamner, pour ce motif, la doctrine de Nietzsche que si l'on rend un moraliste responsable non seulement de ce qu'il a véritablement pense et enseigné.