‹ La philosophie de NietzscheChapitre 45 sur 51 · C0.>CLUS1()N · texte numérisé non relu

C0.>CLUS1()N

Bien des moraliste^ toutefois ne condamnent pas seulement les excès manifestes de certains apôtres peu recommandables du Surhomme, mais considèrent comme dangereuse la doctrine authentique et bien comprise de Nietzsche. Que signifie leur hostilité?

Nietzsche est résolument individualiste; et ce fait suffit pour attirer sur lui en quelque sorte a priori, le blâme d'un très grand nombre d'esprits. En fait, l'homme moderne est à la fois individu et « bête de troupeau » (pour parler comme Nietzsche), c'est-à-dire membre d'un groupe plus ou moins important, d'une famille, d'une nation, de l'humanité. Il poursuit donc pour lui-même le bonheur, la puissance, la perfection ; et il poursuit également le bonheur, la puissance, le développement du troupeau dont il fait partie. Pratiquement d'ailleurs, il se présente, dans la vie de tout individu, un grand nombre de cas où il juge — à tort ou à raison, peu importe — qu'il y a conflit entre son intérêt égoïste et celui du troupeau. Il est donc essentiel pour lui de savoir lequel des deux intérêts devra en ce cas céder le pas à l'autre. Or il me semble bien que le choix, en cette matière, ne peut se faire qu'en vertu d'un acte de foi ou, si l'on préfère, en vertu d'une sorte de pari. Nous parions toujours et forcément en fait, par nos actes, le plus souvent aussi théoriquement, en adoptant tels ou tels principes de morale, en définissant de telle ou telle façon le bien et le mal. Il y a donc, par le fait même que tous les hommes sont simultanément individus et bêtes de troupeau, deux types principaux de paris, selon que dominera dans un individu le souci de sa propre personnalité ou le souci du troupeau auquel il appartient. Les uns incli-

raais encore des déformations que ses idées subissent en passant dans des intelligences mal faites pour les comprendre. C'est 1;> une thèse évidemment soutenable — voir le Disciple de Paul I]ourget — mais qu'il n'y aurait, je crois, aucun intérêt à discuter à propos du cas particulier dont il s'agit ici.

nent, soit en fait, soit en principe, à subordonner leur bonheur égoïste ou la perfection de leur moi à l'intérêt du troupeau — ils parient donc pour la morale altruiste ; — les autres inclinent au contraire à subordonner le bonheur ou la perfection du troupeau à l'intérêt de leur personnalité — ils parient pour la morale individualiste. Nietzsche, comme nous l'avons vu, parie résolumen t pour l'individu. Or l'im mense majorité des hommes civilisés parie aujourd'hui, sinon en fait et par ses actes, du moins en théorie, par les doctrines qu'elle professe, en faveur de la morale du « troupeau ». Cette opposition de principes absolument radicale suffit pour créer entre Nietzsche et les adeptes des doctrines démocratiques et humanitaires un antagonisme inévitable. L'aversion que Nietzsche rencontre chez le « troupeau » est la contre-partie naturelle de la haine exaspérée que lui-même voue à ceux qui prônent l'idéal altruiste *.

Il n'est pas nécessaire, toutefois, de parier d'une manière intransigeante pour l'une ou l'autre des deux tendances fondamentales. On peut aussi regarderlindividualisme et l'altruisme comme légitimes l'un et l'autre et rêver un développement i harmonieux » de chacune de ces deux tendances. En fait, personne, je crois, ne peut prétendre avoir parié par ses actes d'une manière rigoureusement conséquente soit pour l'individualisme pur, soit pour l'altruisme absolu. Et, de même, on hésite de plus

(1) Quand nous présentons Nietzsche comme l'ennemi de la morale altruiste, il va sans dire que nous n'entendons pas du tout le donner pour un a égoïste » au cœur sec, incapable de pitié et d'amour; sou cgolisme a bien au contraire sa source dans un excès de sensibilité et il est en réalité un altruisme raffiné et sublimé, qui par «auto-suppression» s'est chaugé en individualisme. Nietzsche est donc tout près de l'homme de grande pitié et à l'antipode de J' « arriviste ». De même qu'il est alliée par religion et immoraliste à force de conscience morale, il est donc égoïste par altruisme.

CONCLUSION l8i

en plus à condamner d'une manière radicale en théorie aussi, soit l'instinct individualiste, soit surtout l'instinct du troupeau comme le fait Nietzsche. On admet une hiérarchie des instincts ; on reconnaît que cette hiérarchie peut varier dans une certaine mesure d'époque à époque, de peuple à peuple et même d'individu à individu. Or, dès l'instant où l'on consent à se placer à ce point de vueon devra cesser aussi de porter sur l'œuvre de Nietzsche un jugement absolu. On pourra par exemple raisonner ainsi. La morale de Nietzsche, dira-t-on, est un des types les plus purs qui existent d'une morale individualiste et aristocratique, un spécimen fort beau et admirablement logique de pari moral. Et à ce titre déjà, elle constitue un document précieux pour tous ceux qui cherchent à donner du style, de l'unité à leur vie — exactement au même titre que la morale de Tolstoï, par exemple, qui est un pari non moins logique basé sur une hypothèse presque diamétralement opposée à celle dont part Nietzsche. Le fait même que Nietzsche donne une solution radicale du problème moral rend d'ailleurs assez peu vraisemblable qu'il ait, soit au point de vue pratique, soit au point de vue théorique beaucoup de disciples immédiats et de continuateurs directs. La mise en pratique effective de la doctrine du Surhomme exige une dose d'énergie qui ne se rencontre que très rarement, aussi bien Nietzsche avoue-t-il luimême que des êtres aussi exceptionnellement doués que ceux qu'il se représentait comme des génies n'ont peutêtre jamais existé que dans son imagination*. Il est malaisé, d'autre part, si l'on se place au point de vue de la théorie, d'aller beaucoup plus loin que Nietzsche dans la même direction; et il paraît difficile, précisément en raison du caractère exceptionnel et extrême de sa doctrine, qu'il devienne jamais le chef d'une véritable école : il restera selon toute vraisemblance un isolé, un « solitaire » pour

(1) Lettre de 1878 citée par M"" Fôrster-iNielzsche, II, 1, p. 149.

Page 1