‹ La philosophie de Platon (volume 5)Chapitre 107 sur 138 · I. — L'âme inieUigerUe du monde · texte numérisé non relu

I. — L'âme inieUigerUe du monde

Toute chose étant la réalisation d'une Idée, Tâme, prise en général, doit avoir aussi son Idée à laquelle elle participe (1). Nécessairement l'Idée de Tâme, à son tour, n'étant point l'Idée première, se ramène à d'autres Idées qui en sont comme les éléments intelligibles.

Ce sont ces Idées, essences intégrantes de l'âme ou raisons de son intelligibilité, que Platon détermine dans le Timée.

€ Dieu fit l'âme supérieure au corps, tant en âge p qu'en vertu, pour qu'elle sût lui commander et » devenir sa maîtresse (2). Voici de quoi et comment » il la fit. De l'essence indivisible et toujours la

(1) V. plus haut, p. 128.

(2) Il s'agit de Tâme inieUigenle^ comme la suite va le prouver. L*âme simplement motrice, môro de la génération, est symboliquement représentée comme antérieure â Tordre du monde. Mais Vâme intelligente et Tordre du monde sont nés ensemble ; ils sont liés comme la cause et Teffet. G*est ce que n*a pas voulu comprendre Aristote, qui reproche & Platon d'avoir fait Tâme postérieure au mouvement et contemporaine

même, et de Tessence qui devient divisible à l'égard des corps, il forma par leur mélange une troisième essence intermédiaire, participant de la nature du même qui appartient à la première, et de la nature de Vautre qui appartient à la seconde. 11 plaça l'essence mixte entre les deux autres, qui n'auraient pu être bien unies sans ce moyen terme ; puis il fondit ensemble les trois essences de manière à réunir le tout en une seule forme ou idée. Tptà Xafcuv, ouy^ufaoaTo «i; (jLiaviràvTa lâeav. Ainsi donc il combina violemment la nature intraitable de ce qui est divers avec ce qui est le même; et, ayant mêlé les deux avec l'essence (intermédiaire), de ces trois choses il forma un tout unique. 11 divisa alors le tout en autant de parties qu'il était convenable, et chacune se trouva contenir du mémey du divers^ et de l'essence (intermédiaire) (1). > Tels sont les éléments de l'âme, qu'on peut appeler avec Aristote <jToiyeîa, à condition que l'on comprenne qu'il s'agit, non d'éléments matériels et réellement séparés, mais d'éléments intelligibles, d'Idées distinctes auxquelles l'âme participe.

Ces Idées sont au nombre de trois : celle du même, c'est-à-dire l'unité; celle du divers, c'est-à-dire la pluralité ou la dyade ; et l'essence intermédiaire, que Platon finit par appeler simplement l'essence^ oOaia, parce que toute essence est une communication du multiple avec l'un et un moyen terme entre ces

du monde. L'âme intelligente, oui ; l'dme motrice et fatale, non. Mélaph,, XII (XI), 6.

(1) Nous ne pouvons comprendre que M. H. Martin ait rejeté Texplication si simple et si claire de M. Cousin pour y substituer la théorie la plus compliquée et la plus obscure. Il suffit, pour traduire ce passage, de regarder le mot q6«(« comme désignant la substance intermédiaire. M. Chaignet adopte une opinion analogue à celle de M. Cousin.

deux contraires. A Tldée de Tunité correspond dans l'âme la partie indivisible, qui est comme l'élément monadique de Tâme : c'est la forme déterminante dont parle le Philèbe. A l'Idée du multiple et du divers correspond la partie divisible et comme matérielle de l'âme, l'élément dyadique: c'est la matière indéterminée (Toaireipov). Enfin, on retrouve dans Pâme l'essence à la fois une et multiple, le genre mia:te du Philèbe, qui est à proprement parler Vessence. Quant à la cause du mélange, c'est Dieu.

Aristôte a donc raison de dire que les éléments de toutes choses sont réunis par Platon dans l'âme. Et il nous dit la raison de ce mélange. Pour que l'âme puisse connaître tous les genres, il faut qu'elle participe à tous : tel était le principe de Platon. La connaissance, en effet, suppose entre le sujet et l'objet une analogie et même une identité qui n'exclut pas la différence. On sait que l'identité n'est pas pour Platon l'absolue unité. Il n'y a de science véritable que quand la pensée, provoquée par le monde extérieur, trouve en elle-même l'objet de sa propre science, aùrn êÇ Imnr,; T^v èiricT^piV âvaXajxeavei. Savoir, s'est ramener toutes choses à la pensée et à l'âme. Il faut donc bien que l'âme renferme les éléments intelligibles de toutes choses, seuls objets de la connaissance.

La troisième hypothèse du Parménide, qui semble se rapporter à l'âme, considère aussi trois genres ou éléments réunis en un seul : l'i/zi, te multiple^ et ce qui est un et multiple. Parménide fait voir que ce qui en résulte, c'est le mouvement dans le temps et l'espace, ainsi que les autres espèces de changements. Et en effet, l'âme se définit : ce qui se meut soi-même et meut tout le reste. La pensée même, la pensée finie, est un mouvement.

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11 y a dans l'âme deux espèces principales de changement, qui correspondent à sa partie indivisible et à sa partie divisible. Platon les appelle le mouvement du même et le mouvement de l'autre, et attribue à chacun un des cercles de l'âme. Il peut aussi s'y produire un mouvement intermédiaire, qui correspond à l'essence mixte.

Ces mouvements ne sont autre chose que les différentes opérations de l'intelligence, comme le prouve la suite du Tintée. < Quanti la raison a pour objet ce » qui est rationnel, et que le cercle de ce qui est le 3> même, révolu à propos, le découvre à l'âme, l'in- » telligence et la connaissance s'accomplissenJt né- » cessairement (1). » Ce cercle du même n'est donc autre chose que la Raison, la vomaiç. Le mouvement de la Raison, qui se replie sur elle-même pour contempler au dedans de soi les Idées, n'est-il pas comme un mouvement immuable par son uniformité et sa régularité? La pensée inluitive devient analogue à son objet: en concevant l'unité, elle se fait semblable à elle, et la forme que prend l'âme dans cet acte intellectuel est ce que Platon nomme V essence indivisible et toujours la même, la raison, 6 ^dyo;. Cette raison pure est muette ; ce verbe intérieur est sans voix, avsu fOdy^o^j ^^'^ ^/.^iç ; c'est par un regard silencieux que l'intelligence aperçoit en elle-même un rayon de la vérité éternelle.

Le second cercle de l'âme est celui de Vopinion; il a le mouvement de la diversité. Dans son rapport avec les objets composés, dont l'essence est d'être divisible, l'esprit est obligé de se diviser pour ainsi dire comme ^ux. Car, encore une fois, tout acte de connaissance

(i) Tim,, 37, b.

560 RAPH)RTS DE DIEU AU MOUDS.

est une espèce d'assimilation entre le sujet et Tobjel. Comment ce qui est absolument un et indivisible pourrait-il penser le multiple, le divisible et le changeant ? C'est par le semblable que Ton connaît le semblable (1). Pour que Dieu même puisse connaître la pluralité, il faut qu'il la contienne éminemment dans sa perfection. Aussi avons-nous vu que tout système exclusif qui s'en tient à la mobilité pure ou à la pure immobilité, détruit par là même la connaissance dans l'homme et en Dieu (2). Puisque nous connaissons, la multiplicité sensible, c'est que notre âme, elle aussi, la renferme éminemment dans son unité. Indivisible en elle-même, son essence devient divisible par son rapport avec la matière, irepi Ta cc&fiATi yiyvo(tévr.ç ppiey-rviç. Quand le cercle de Topinion, s'appliquant aux objets sensibles et les parcourant dans tous les sens, est réglé par le cercle delà raison, alors se forment les opinions et les croyances vraies et solides, Jd^ai xat mcrei; Y^yvovroci piSatoi xal £kiiHti,ç.

Il y a une troisième forme de la connaissance: la pensée discursii^e^ iixvoia. Cette faculté intermédiaire n'a pour objet ni le pur sensible ni le pur intelligible, mais les nombres intermédiaires, t% (UTa^J, les conceptions générales et abstraites, les notions mathématiques ou logiques. Cette forme de la connaissance résulte du concours des deux autres. 11 faut que les deux grands cercles de l'âme se meuvent à la fois pour que l'âme aperçoive les rapports contraires qui existent entre la réalité sensible et la réalité intelligible. Mais il n'est pas besoin pour cela d'un cercle particulier; aussi Platon n'en attribue pas à la pensée discursive, qui ne parcourt pas des

(1) Arislote, De animât loc. cit. IV, yi.

(2) V. plus haut, p. 91.

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objets réels. < Lorsque l'âme rencontre à là fois Tes* > sence indivisible (par le cercle de raisoti) et Tess^ice » divisible (par celui de l'opinion), elle éprouve alors » un mouvement dans toute son étendue, ^là mViic

iâcuTviç (parce que toutes ses facultés se meuvent

à la fois); elle prononce sur l'identité, la différence, » la relation, le lieu, le temps et la manière dont son » objet se trouve être ou souffrir, soit dans son rapport » avec les choses particulières et sujettes à la généra- » tion, soit dans son rapport avec celles qui sont tou- » jours les mêmes (1). > Parle moyen de ces notions générales (qu'Âristote appellera plus tard les catégories) la ÎKxvoia relie le particulier à l'universel, et introduit dans nos connaissances l'unité logique, qui n'est ni la multiplicité réelle de la sensation ni l'unité réelle de l'Idée (2).

Or, si l'âme intelligente devient nécessairement semblable, autant que sa nature le permet, à l'objet qu'elle conçoit, — divisible en concevant le divisible. Idée en concevant l'Idée, — de même l'essence mixte des genres logiques fait en quelque sorte partie de rame, et Ton peut dire qu'il y a en elle une nature mixte où la divisibilité de la sensation se combine avec la simplicité de l'Idée pure. Ramener le sensible à l'intelligible, la multiplicité à l'unité, l'individuel à l'universel ; définir, diviser, généraliser, raisonner : tel est le résultat des genres intermédiaires, telle est la fonction de l'essence mixte de l'âme.

Triple dans ses puissances intellectuelles parce qu'elle est la réalisation de trois Idées, — l'un, le multiple, le rapport de l'un au multiple, — l'âme

(1) fim., ihid.

(2) Voir sur l'expression numérique des trois lécultto le passage

d'Âristote que nous avons commenté, p. iil»

peut être appelée sous ce rapport une espèi*e de nombre ; mais Cjd n'est pas un nombre abstrait comme ceux des mathématiques; c'est un nombre réel ei vivant, qui se meut lui-même (4).

L'âme est-elle donc multiple et divisible? Oui et non. La division dans l'espace ne peut convenir qu'à une substance étendue, et l'âme ne peut être divisée physiquement en plusieurs parties de même nature que le tout, susceptibles d'une existence à part. L'âme est donc indivisible sous ce rapport. Mais l'âme est divisible logiquement et même mathématiquement, suivant les nombres, dont elle subit la loi comme tout ce qui n'est pas l'Unité absolue. Elle contient en elle une multiplicité d'attributs distincts, quoique inséparables ; et bien qu'identique dans son fond, comme le démontre Platon lui-même (2), elle n'en est pas moins sujette au changement par la mobilité de ses pensées, de ses sentiments et de ses actes.

C'est ce double caractère d'unité et de multiplicité qui fait de l'âme la médiatrice entre la matière et les Idées. Elle a toujours dans la doctrine de Platon le rôle de moyen terme. La pure intelligence, qui se confond avec les Idées elles-mêmes ou du moins avec Vidée de Ut science en soi^ ne pourrait descendre sans intermédiaire dans le corps. Car la pure intelligence, par rapport à la multiplicité corporelle, est une unité trop parfaite, trop voisine de l'Unité'absolue. L'âme, qui est multiple par rapport à l'intelligence, mais une par rapport à la matière, est le moyen harmonique dont Dieu devait se servir pour faire descendre Tintelligence dans le corps.

(1) V. plus haut, p. \1%y sqq.

(2) Phœd., 80, b, 78, sqq.; — tr. Gouaio, 239.

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