II. — Les âmes pariiculièret
€ Dans le même vase (Fespace) où il avait composé » Tâme du monde, Dieu mit les restes de ce premier )) mélange et les mêla à peu près de la même manière. L'essence de vie, au lieu d'être aussi pure qu'auparavant, Tétait deux et trois fois moins. Ayant achevé le tout, Dieu le partagea en autant d'âmes qu'il y a d'astres, en donna une à chacun d'eux, et faisant monter ces âmes comme dans un char, il leur fit voir la nature de l'univers, et leur expliqua ses décrets irrévocables. La première naissance sera la même pour tous, afin que nul ne'puisse se plaindre de Dieu; chaque âme, placée dans celui des organes du temps qui convient le mieux à sa nature, deviendra nécessairement un animal religieux ; la nature humaine étant double, le sexe qu'on appellera viril en sera la plus noble partie. Quand, par une loi fatale, les âmes seront unies à des corps, et que ces corps recevront sans cesse de nouvelles parties et en perdront d'autres, ces impressions violentes produiront d'abord la sensation... La justice consistera à dompter ses passions, l'injustice à leur obéir. Celui qui passera honnêtement le temps qui lui a été donné à vivre, retournera après sa mort vers l'astre qui lui est échu et partagera sa félicité... Quand Dieu eut donné ces lois aux âmes,... il répandit les unes sur la terre, les autres dans la lune, et le reste dans les autres organes du temps (1). » Les dieux secondaires, c'est-à-dire les astres, furent chargés d'ajouter au principe immortel une partie périssable et de façonner les corps mortels.
(1) Tim., p. 34, 35, sqq.
D'après ce passage, notre âme a vécu d'abord en communication intime avec celle de l'astre qui nous est échu. L'âme humaine, par exemple, est une émanation d'une grande âme collective, qui a été confiée à la terre. D'après la lettre du Timée, cette âme collective dont les parties sont les différentes âmes humaines, ne doit pas être confondue avec l'âme de la terre elle-même. Mais il est permis de croire que cette distinction apparente vient de la personnification mythique des astres, auxquels Dieu adresse la parole comme s'ils étaient déjà doués d'une âme à eux. U est probable que, conformément à la doctrine pythagoricienne, Platon fait de nos âmes comme des émanations de l'âme sidérale. Celle-ci, à son tour, doit être considérée comme une partie de l'âme ou de la vie du monde, si bien qu'en définitive les âmes individuelles ont leur origine dans l'âme universelle. Le Timée les représente comme des restes du premier mélange et semble les séparer de l'âme universelle ; mais tout ce récit est trop symbolique pour qu'on puisse attacher de l'importance aux détails. La doctrine de Platon, dans ses autres dialogues, c'est que les âmes individuelles sont des emprunts à l'âme universelle. < L'homme a une âme, dit Socrate dans le Phi-
> lèhe{i)\ d'oti l'aurait-il prise si l'univers n'avait eu
> aussi une âme possédant les mêmes attributs et » plus parfaits encore? > Le Phèdre et le Phédon confirment cette doctrine.
D'autre part, l'âme universelle est, soit une émanation immédiate de l'âme divine, soit l'âme divine elle-même (comme le X' livre des Lois semble l'indiquer). C'est donc en dernier lieu dans l'âme divine
(1) Phil.y 30. Phœdr., 245, c. Pkœd., 72, 107, sqq.
qu'il faut placer rorigine des âmes individuelles, médiatement ou immédiatement. L'âme divine, par sa fécondité, produit des âmes qui renferment en ellesmêmes d'autres âmes et les engendrent à leur tour. Le Vivant universel comprend en lui-même toutes les espèces d'animaux, comme l'Intelligence divine comprend toutes les Idées. La génération des âmes est un développement progressif, et comme une chute des âmes depuis Dieu jusqu'aux corps, où les nôtres se sont fixées. De même qu'une Idée se développe par Tanalyse en une multitude d'Idées, de même l'âme divine engendre l'âme du monde, qui se divise pour laisser apparaître les âmes des astres; et celles-ci, se divisant encore, forment les âmes des animaux. Toutes ces âmes préexistaient les unes dans les autres, les plus particulières dans les plus générales; ce n'est pas une création qui les fait apparaître au moifient convenable; c'est plutôt une sorte d'épanouissement de l'âme universelle, d'évolution de la vie, de spécification progressive, laissant voir peu à peu toutes les âmes que Dieu avait réunies dans son sein.
Aussi l'âme en général est représentée dans le Phèdre comme sans commencement et sans fin, parce que le mouvement lui-même, efiet de l'âme, n'a pas eu de commencement. Toutes les âmes individuelles ayant préexisté dans l'âme universelle, on peut dire qu'elles aussi partagent le privilège accordé au principe du mouvement.
Mais les âmes ont-elles préexisté avec leur individualité et leur personnalité? Il est difficile de le dire. On peut seulement affirmer qu'elles ont vécu déjà une multitude de vies, peut-être une infinité. Peut-être aussi ont-elles existé d'abord virtuellement dans l'âme commune, et à ce moment elles n'avaient pas encore
la personnalité ; ensuite elles se sont individualisées en entrant en rapport avec la niatière dans descend!* tions favorables.
La pensée de Platon devait être indécise et flottante sur toutes ces questions, comme le prouvent les symboles qu'il accumule pour se dispenser d'une explication scientifique.
Un des points les plus obscurs de sa doctrine, c'est celui de l'incorporation des âmes. Pourquoi l'âme individuelle se sépare-t-elle de l'âme universelle, avec laquelle elle était primitivement confondue? On trouve dans Platon, comme le remarque Plotin (1), deux doctrines diflférentes. D'après le Phèdre^ l'incorporation est une chute ou une conséquence d'une chute des âmes, ce qui est peu clair. D'après le Timée, Dieu lance les âmes dans le monde réel, et leur inspire le désir d'entrer dans les corps pour y déposer les formes et y allumer la flamme de la vie. Cette doctrine est plus profonde et plus conforme au génie de Platon. « C'est une loi fatale, dit-il, qui fait descendre les âmes dans le corps. » C'est donc une nécessité de leur nature, et non un accident. Toute âme individuelle existait primitivement et en essence dans l'âme universelle, mais sans se confondre avec elle ; elle y conservait son caractère propre, sinon personnel. Or, par cela même qu'elle s'en distinguait, elle devait tendre et a tendu en effet à s'en séparer, pour se développer d'une manière indépendante. C'est dans ce mouvement d'expansion libre qu'elle s'est éloignée indéfiniment de 1 âme du monde, qu'elle a rencontré le principe opposé à l'âme, la matière, et qu'elle s'y est établie après l'avoir informée. Cette rencontre est un effet
(1) Enn., IV, VIII, 1, î, 3.
naturel de la puissance de développement inhérente à ce qui se meut perpétuellement soi-même (1). L'âme individuelle, étant comme Tâme universelle un principe fécond, tend à se développer extérieurement et à produire ; mais, comme elle est distincte de rame du monde, cette distinction, déjà réelle au principe, se marque davantage et devient une vraie séparation dans le développement. En cela lésâmes ne font que suivre la loi commune, qui veut que Tùnité se développe en multiplicité et que la multiplicité revienne à l'unité.
Une fois descendues dans la matière, les âmes se revêtent de différents corps suivant leur perfection plus ou moins grande. Elles les animent et leur impriment leur forme, jusqu'à ce que le composé matériel, momentanément soumis à leur action, se dissolve enfin par la mort. L'âme, ainsi séparée de son corps, suivant qu'elle s'est plus ou moins souillée au contact de la matière, rentre dans l'âme des astres ou anime des corps nouveaux. C'est la métempsychose, qui est plus qu'un symbole chez Platon, comme le prouve sa doctrine de la réminiscence. Le nombre des âmes, dit-il dans la République (2), ne peut ni diminuer ni augmenter; car, si le nombre des êtres immortels devenait plus grand, ces nouveaux êtres ne pourraient venir que de ce qui était auparavant mortel, et toutes choses deviendraient ainsi immortelles avec le temps. Donc le nombre des âmes ne peut changer; et de là la nécessité de la métempsychose pour expliquer le changement des formes et le mouvement de la vie. L'âme passe d'un corps à l'autre et éprouve toutes
(1) Voir Vacherot, ÈcoU (TÀkx,, t. I. Psychologie de Plolm. (2)X, 61t.
sortes de changements (1) : c'est un hôte qui habite successivement plusieurs demeures sans se fixer dans aucune. Si la vie ne renaissait pas de la mort, tous les êtres tomberaient bientôt dans le néant, du moins tous les êtres qui appartiennent au monde du temps et du changement.
Demandons-nous, en résumant cette doctrine sur Tâme, quel est son rapport avec la théorie des Idées et la dialectique. Ne retrouvons-nous pas jusque dans l'histoire de l'âme et de son origine les idées métaphysiques chères à Platon ?
Les diverses âmes ont des caractères communs et une définition commune, qui est la puissance de se mouvoir soi-même, la puissance de la cause active ; donc il y a une Idée éternellement existante à laquelle toutes les âmes participent. Cette Idée est une des perfections de la nature divine, et est à jamais réalisée en Dieu. Conséquemment, il y a en Dieu l'Idée de Tânie, l'Ame en soi, qui n'est pas seulement une pensée divine et un pur possible, mais une perfection réelle et actuelle, et par conséquent une âme réelle. L'Idée d'activité, c'est l'activité même de Dieu.
Ainsi, de même que Tldée de la science est la science divine, l'Idée de l'âme est l'âme divine. Dans cette Idée, l'immobilité et la puissance motrice existent sous une forme éminente. L'âme divine, sans se mouvoir elle-même d'un mouvement réel, est capable de produire le mouvement au sein de la matière et de l'espace, et de réaliser ainsi la génération. Or, éternellement Dieu connaît la possibilité d'agir qui réside
(l) Lois, X, 903. Phœdr., 248, d. Meno., 81. Polii.j 271, cPhad-y 84, a. 7tm., 42, 90, e.