‹ La philosophie de Platon (volume 5)Chapitre 138 sur 138 · BOSSUET · texte numérisé non relu

BOSSUET

Le Monde : AyaSo; ^v' â^aOco 8* oôSelç ^cpi oO^evèç où^eTTOTE h^'^vitroa cpOdvo^* TOUTOU 0* IxTo; (&v iroivTa éfri fiaXt^T» YeveoOai lêouXriOv) TcapaicX^^^ia éauTco.

(Platon.)

L* A ME 'IMMORTELLE : 06to> \kht I^OUVOt cU

TO ^{jLOiov auTTJ TO àet$èç èiTzi^yiyztii^ to Oiiov TS .xai àOavoiTOv.

(Phédon, 8 1 , fl.)

Le mémoire n*^ 3 comprend quatre volumes petit in-folio, formant ensemble un total de seize cent vingl-buit pages. Malgré cette vaste étendue et à part quelques répétitions qu'il sera aisé de faire disparaître, l'ouvrage est composé avec beaucoup d*art. Toutes les parties en sont fortement coordonnées autour d'un centre unique; et ce centre, c'est ia théorie des Idées de Platon. Point de digressions; aucun hors-d'œuvre. Le style est plein, ferme, juste, toujours grave, parfois élevé et même éloquent, sans recherche cependant et sans préoccupation de reflet à produire : voilà pour les qualités extérieures. Quant à l'esprit de Tauteur, il remplit dans la plus large mesure les conditions requises par le sujet, et, disons-le sur-le-champ, il a

(1) Suit Texamen des mémoires inscrits sous les numéros 1, 2 et i.

oomblé, dépassé même toutes les espérances. Il possède une science profonde et complète de là matière ; les textes, qu'il semble savoir par cœur, obéissent sans effort à son appel et viennent docilement se ranger à leur place dans le cadre immense de l'ouvrage. Critique exercé et d'une clairvoyance singulière, il porte sur les systèmes anciens et modernes des jugements qui sont à lui et invente, pour les confirmer ou les combattre, des arguments nouveaux. Bien plus, il pense pour son propre compte : il a une théorie ; et si, dominé par ses opinions personnelles, il a eu parfois le tort de plier à son gré et d'interpréter arbitrairement les doctrines qu'il expose et qu'il apprécie, il a le mérite d'en avoir parfaitement compris la valeur' essentielle et d'en avoir mis les éléments durables en pleine et vive lumière.

Son mémoire se divise naturellement en trois grandes parties : Tanalyse de la théorie des Idées et l'histoire des doctrines qui l'ont préparée et de celles qui en sont issues forme les deux premières. La conclusion forme & elle seule une troisième partie. Imprimée séparément, chacune de ces parties pourrait être un livre remarquable et qui se suffirait à lui-même. Et il est à noter que le talent de l'auteur, qui se fait sentir partout, éclate cependant avec plus de force dans les deux parties les plus difficiles à traiter, c'est-à-dire dans l'exposition et la conclusion critique.

Dans une introduction vigoureusement écrite, l'auteur fait du platonisme une question contemporaine en le plaçant en regard de l'hégélianisme, et en montrant que les deux systèmes sont les deux formes nécessaires de toute métaphysique, et qu'entre ces deux formes le métaphysicien est tenu de choisir [i). « Devons-nous, dit-il, placer à l'origine des choses la pensée obscure, la pensée qui ne pense pas et qui n'aura conscience de soi que dans l'humanité, ou la pensée claire, la pensée qui pense et qui rend toutes choses conformes à ses idées éternelles? n — Le mémoire tout entier n'est que la réponse à celte question et la justification du platonisme.

Le plan adopté par l'auteur pour l'exposition de sa première partie est excellent et lui a permis de donner de la théorie des

(1) Cette introduction, où Thégélianisme était apprécié d'une manière inexacte et mis en opposition trop absolue avec le platonisme, a été supprimée.

Idées une analyse à la fois complète, lamineuse et profonde. Il traite successivement de l'existence des Idées, — de la nature des Idées, — des objets dont il y a des Idées, — du rapport des Idées aux choses, — du rapport des Idées entre elles, — du rapport des Idées à l'intelligence humaine, — du rapport des Idées à la sensibilité,— du rapport des Idées à Tactivité, — du rapport <ies Idoesà Dieu, — et enfin des rapports de Dieu au monde. Il passe ainsi en revue tous les aspects de la philosophie de Platon, sans en rompre jamai^Tunité et sans imposer nos classifications modernes aux pennées de ce libre génie. Cette exposition est un modèle de clarté et de méthode : on voit s'y disposer et s'y enchaîner naturellement, non-seulement les détails de la doctrine elle-même, mais aussi les solutions et les discussions diverses auxquelles le platonisme a donné lieu dans tous les temps.

. L'auteur du mémoire reproduit d'abord la réponse de Platon h cette première question : a T a-t-il des Idées? » D'après lui, Platon a démontré que l'Idée existe comme condition de la connaissance et comme condition de l'existence. Lldée est la condition de la connaissance, Platon l'a prouvé par la psychologie et la logique. Il a établi que sans l'Idée il n'y a ni sensation , ni opinion, ni raisonnement, ni pensée intuitive, ni science en un mot. Puis, essayant de découvrir la définition platonicienne de la science, l'auteur du mémoire arrive à cette formule qui n'est pas de Platon, mais que le maître eût sans doute reconnue et signée : « La science est ce qui a pour objet l'universalité et la perfection. » Passant ensuite à lldée envisagée comme condition de l'existence, il explique parfaitement que, selon Platon, l'Idée est nécessaire, parce qu'il faut, pour les êtres, un principe d'essence, un type de perfection, un principe des genres naturels, et enfin une cause finale expliquant l'action de la cause efficiente, et que l'Idée est tout cela. Ce chapitre, où l'auteur a su mettre à profit les travaux antérieurs en y ajoutant d'utiles détails et une précision nouvelle, a paru excellent.

La question de savoir quels sont les objets dont il y a des Idées» est l'une des plus épineuses que présente le platonisme. Platon n'a point dissimulé qu'il en était fort embarrassé, et ceux qui entreprennent d'expliquer sa pensée ne sauraient être plus à leur aise que lui. L'auteur du mémoire n'a point prétendu en savoir là-dessus plus long que Platon lui-même, et il faut l'en

louer. Mais peul-étre n'a-t-il pas toujours assez profilé des textes qu'il avait sous la main. Par exemple, il rencontre cette opinion soutenue par d'éminents critiques, que Tâme dans les Dialogues n'est qu'une Idée. Il discute fort bien celle opinion et s'abstient de l'adopter. Toutefois, il y incline, et quand il s'en -éloigne c'( st pour déclarer que « Vidée de la substance individuelle manquait à PLiton, qui consultait moins la conscience que la raison. » Il est regretlable que Tauteur du mémoire n'ait pas au moins cité et examiné,, en cette occasion, quelques passages du X*' livre des Lois^ où l'âme est appelée par Platon un nombre qui se meut lui- même y et aussi, un mouvement qui se meut lui-même. Ces passages ne trahissent-ils pas un»» certaine intervention de la conscience, un sentiment très-psychologique de la force individuelle?... Quoi qu'il en foit, de telles expressions appelaient une aitention sérieuse et aui aient dû être commentées (i).

Mais en ce qui touche les Idées du non-être et du mal, Tauteur semble avoir rencontré et mis en^vîdence la véritable pensée de Platon. Il dit et il démontrequo, d'après les textes du Sophiste^ le non-ôtre n'est pas une négation absolue. En effet, la négation absolue de toute chose, ce serait, selon Platon, le pur néant, le contraire absolu de l'être, qui, n'étant même pas concevable, ne saurait être niobjet de science ni objet de discussion. Le non-être platonicien n'est que la négation relative, la négation pai tielle de l'être po3itif et réel ; il n'est pas le rien ; il peut donc avoir son Idée. Et il en est de même du mal. Proclus a eu tort de nier énergiquomerit l'existence d'une Idée du mal. Cette Idée existe : mais il faut reconnaître, dit Platon, que le mal n'est autre chose que la négation ou la limite d'un bien, d'une qualité positive. Le mal absolu serait identique au néant absolu, qui n'a rien à démêler avec la science et dont Platon ne s'occupe seulement pas (p. 143).

La question du rapport des Idées aux choses et des Idées entre eVes se ramène au difficile et obscur problème de la participa* tion, c'est-à-dire des rapports de Dieu avec le mondé, du fini avec l'infini. Dans quel dialogue en doit-on chercher la solution? Est-ce dans le Timèe? Est-ce dans le Parménide? L'auteur du

« ( t ) Cette lacune a été comblée, et on a essayé de mettre en lumière l^animisme universel qui se trouve dans Platon.

mémoire n** 3 a sur ce point une opinion hardie, nouvelle, qu'il soutient avec vigueur et qui méiite la plus grande attention. Il estime que le dualisme du Timée^ comme il l'appelle (p. lo6),auncaraclère symbolique €t plus ou moins exotérique ; que cette doctrine est proviftoire et qu'on ne peut guère la considérer comme le dernier mot de Platon. Ce dernier mot serait dans le Parménide dont la métaphysique profonde ébranlerait par ses objection*», effacerait, et finalement remplacerait par l'unité le du:ilisme des Idées et de la matière essayé provisoirement dans le Timée. A celte occasion, Tauteur propose une interprétation du Parménide qui lui aftpartient tout à Tait et qui révèle une singulière force d'esprit. Il est impossible de le suivre ici dans les détours de cette discussion où il se joue avec une souplesse et une aisance surprenantes. Reproduisons du moins sa conclusion qui se trouve à la page 230 : « Les contraires qui comparaissent- dans le Parménide^ dit-il, ae sont donc point inconciliables : ils ont un sujet commun où ^ ils coexistent. Ce sujet n'est pas la matière ; ce ne sont pas non .plus les Idées, car les Idées étant multiples sont le domaine de la différence ; c'est quelque chose de supérieur aux Idées mêmes, qui les embrasse toutes et l 's concilie. Qu'estce que ce principe supérieur à l'essence et à la pensée, sinon rUnité? » — Assurément cette solution n'est pas sans provoquer certaines objections assez graves. L'auteur n'a point démontré historiquement cette antériorité chronologique du Timée par rapport dniParménidCj sur laquelle il s'appuie. II n'a poiut non plus mis hors de doute ce dogmatisme du Parménide qui, d'après lui, ne serait que voilé par tant de thèses et d'antithèses accumulées. Qui sait si Platon n'a pas cédé un jour de sa vie à la séduction, si puissante pour un esprit grec, de la dialectique subtile de l'éléatisme?... L'auteur du mémoire n'aurait-il pas dû établir plus fortement les bases de son interprétation (i) ? Ces objections qui ont leur valeur n'ont cependant pas empêché la section d'apprécier la vigueur métaphysique dont cette analyse si remarquable fournit la preuve à chaque page.

L'auteur traite ensuite des rapports de l'idée avec Tintelligence humaine. Sa description des divers procédés et des degrés successifs de la dialectique est excellente. Mais il aurait dû

(1 ) On a essayé do lo faire dans les chapitres consacrés au Parménide.

condenser davantage et expliquer en termes plus clairs la théorie du langage contenue dans h Cratyle (1).

L'étude de l'Idée dans son rapport avec la sensibilité, c'est-àdire de l'idéal attirant l'âme à lui par l'amour, conduit l'auteur du mémoire à Testbétique de Platon. En présence de cet attrayant aspect de la doclrlne platonicienne, il n'a point imité la sèche brièveté que nous avons notée et regrettée dans le mémoire n*^ 2. Loin de là : embrassant la théorie de la beauté dans son ensemble et la rattacb int a|l\ Idées par les liens les plus naturels, il a montré, toutes les conséquences que Platon en a déduites et toutes les applications qu'il en a faites. Tout en se servant des travaux antérieurs, l'auteur a su non-seulement être lui-même, mais encore présenter les résultats de ses propres méditations dans un cadre complet et sous une forme attachante. On a surtout remarqué l'habileté avec laquelle il a rétabli et groupé les pensées de Platon au sujet de l'amour considéré d'abord dans la nature, puis dans l'âme, puis enfin en Dieu luimême.

Le tableau de la morale platonicienne est contenu dans le chapitre intitulé : Rapports des Idées à l'activité. A la morale de Platon l'auteur a cru devoir rattacher la psychologie du maître, et, avant de j arler de la loi morale, il a traité de la personnalité humaine et par conséquent delà liberté. Il lui a semblé certain que Platon n'a pas eu la vraie notion de la personne individuelle. Cette assertion, qui reparaît ici pour la seconde fuis, a de quoi surprendre un peu ; car & la page précédente (386, 1. 1^% interprétant le langftge de Platon selon Tesprit et non selon la lettre, il avait dit : « La division réelle ne peut- convenir qu'à la substance étendue, et l'âme ne peut être divisée physiquement en plusieurs choses de même nature que le tout et susceptibles d'une existence à part. Chaque âme est donc indivisible sous ce rap^ port. » L'autt'urabeau chercher, il ne trouve dans l'âme, telle que l'a conçue Platon, qu'une pluralité mathématique ou numérique. Mais une pluralité pareille n'atteint nullement l'unité individuelle de la substance (2). En ce qui touohe la volonté libre^ l'auteur du mémoire discute à fond la question, et il conclut que Platon d'une part n'est point fataliste, mais que d'autre pari il n'a

(1) Ce chapitre a été refait entièrement.

(2) On a fait droit à ces observations, et on a essayé de rétablir la vraie doctrine de Platon sur Tàme.

eu la notion de ractivité libre que sous uiie forme obscure et populaire. Peul-ètre cette opinion eût-elle été un peu différente si Ton avait tenu compte de la théorie si curieuse et si étendue du volontaire et de Tin volontaire dans le IX* livre des Lois, Dans tous les cas, il convenait de discuter ces importants passages dont Tauleurdu mémoire ne dit rien (1). Mais, à part ces réserves, nous n'avons que des élogos à donner à ce très-remarquable chapitre. La première partie du mémoire est dignement terminée par le IX" livre, qui a pour titre : Rapports des Idées à Dieu^ et par le X*, intitulé : Rapports de Dieu au monde. Là, dans une suite d'excellents chapitres dont le lien est toujours la théorie des Idées, on voit se développer ce que l'auteur appelle, comme le programme, la théodicée de Platon. Cette ampleur, cette abondance, cette richesse d'apprçus, lui auraient absolument manqué s'il se fût placé au même point de vue que l'auteur du mémoire n*" 2. Mais il a adopté une manière de voir tout à fait contraire, u On ne comprendra jamais, dit-il, que celui quia écrit le Parménide ait abonii à une sorte de polythéisme métaphysique. » Il croit donc au monothéisme dans Platon ; il proclame hautement son opinion et il en démontre la vérité. Cette

démonstration consiste ^sentiellementdansun»' analyse originale et profonde de l'idée du Bien, telle qu'elle est présentée dans les />ta/o9tie5. L'auteur révèle ici toute la souplesse et aussi toute la vigueur de cette intelligence philosophique dont il est doué. Pour-donner une idée des résultats remarquables auxquels il arrive, nous citerons ce qu'il dit de l'amour en Dieu, considéré comme l'épanouissement du Bien et comme la cause qui a porté Dieu à créer le monde :

a Celui qui est le Bien même ne peut agir que conformément » à sa nature; il est nécessairement bun daus tous les sens du mot: » bon parce qu'il possède le bien, bon parce qu'il répand le » bien. Pourquoi donc Dieu ne produirait il pas? Y a-t-il au > dehors de lui quelque obstacle qui s'oppose au libre développe- » ment de sa nature, comme 11 y a au dehors de nous des obslas clés qui nous rendent impuissants et stériles avant que nous » ayons atteint un certain degré de perfection ? Dieu est la per- » fection môme et sa* nature est à jamais accomplie. Pourquoi

(1) Tout le travaU sur la liberté dans Platon a été refondu, et on peut le considérer comme entièrement nouveau.

» donc, encore une fois, ne produirait-il pas? Est-il jaloax du i> bien qu'il possède et veut-il le renfermer à jamais en loi* » même? Pensée impie qui prête à Dieu Tégoîsme et la stérilité » de rhomme méchant 1 Non, Dieu qui est le Bien, et qui est »> bon en lui-même, est bon pour les autres êtres qu'il conçoit D éternellement comme possibles et comme pouvant être bons à )) sou image. Alors s'accomplit en Dieu ce mystère de l'amour » dont nous voyons en noasrmômes l'imitation imparfaite : l'être » souverainement bon et beau conçoit un modèle de beauté qui n est le vivant intelligible^ identique à liri-même, et il produit » dans la beauté une œuvre belle et bonne, image de sa propre » perfection : Ilavra l-jiwrjas irap«7:Xi^<jta laorw. Ainsi dans le » Père qui engendre le monde, comme dans l'hemme, l'amour • conserve son essence : il est la production du bien dans le » bien par le bien môme. » (T. II, p. 545-546.)

Il est difficile d'expliquer plus heureusement et plus clairement Platon avec les textes mômes et les expressions de t^laton. A cette citation, nous pourrions en ajouter beaucoup d'autres non moins frappantes. Cette forme de commentaire k la fois libre et exacte, fidèle à Tesprit des textes et cependant vivante et personnelle, n'est-elle pas la véritable méthode d'exposition de l'histoire de la philosophie ? On voit avec quel talent supérieur l'auteur du mémoire n** 3 sait l'employer.

Les dernières pages de cette première partie sont consacrées à l'expilication et à la défense de l'optimisme de Platon. Résistons au désir de multiplier les citations et d'allonger outre mesure ce rapport déjà si étendu. Cependant l'Académie nous permettra de lui faire connaître encore le passage suivant, où le dogme philosophique de l'immortalité de l'âme est solidement et jus tement rattaché aux pensées de Platon sur la nature du bien et sur l'essence négative du mal : « C'est ainsi, dit l'auteur du » mémoire, c'est ainsi que Platon, faisant sortir de la théorie des » Idées l'optimisme qu'elle contient nécessairement, considère )) le mal ou comme relatif ou comme passager et réparable : » aux objections tirées du mal de l'âme et de l'injuste réparli- » lion des biens et des maux, il répond par la doctrine de l'ini- « mortalité, intimement liée à celle de te Providence. » (P. 620, t. II.)

Ce savant et profond travail sur le Dieu de Platon a provoqué d'unanimes éloges; on y a cependant mêlé le regret que

Tauteur da mémoire n'ait pas recherché spécialement en quoi le Dieu identique au Bien est une substance personnelle. Ce point était à la fois délicat et important, et tout à fait digne des curieuses réflexions d'un esprit que les difOcultés ne repoussent ni ne découragent (I).

La partie historique du mémoire n'est nullement inférieure à l'exposition de la doctrine platonicienne. C'est toujours la même science, la même sagacité, la même force de critique appliquées avec le même succès à des recherches un peu différentes. On ne peut dire que le talent de l'auteur du mémoire y faiblisse un seul instant. Aucun de ses concurrents n'a traité comme lui la question des antécédents de la théorie des Idées : aucun n'a su, comme lui, rattacher à Platon chacun de ses prédécesseurs par le lien métaphysique ou dialectique; a Anaxagore, dit-il, a connu l'intelligence, il n a pas connu l'intelligible. » En parlant des pythagoriciens, il a marqué par quelques traits pro« fonds les ressemblances qui les rapprochent de Platon et les différences qui les en éloignent (p. 680-685). Parmi ces différences, celle qu'il ne faut jamais perdre de vue, c'est que^ pour Platon, le principe suprême, le Bien, est pur de tout mélange, de toute imperfection, de tout mal, tandis que le Dieu de Pythagore est un mélange de bien et de mal, germe de toute perfection, mais aussi de l'imperfection (p. 681). Les pages consacrées à Socrate sont excellentes. L'auteur y montre avec une rare sûreté les premières lueurs du platonisme dans la madfeutiqué, cet antécédent de la réminiscence, dans Tamour socratique qui, comme l'amour platonique, a son origine et sa fin dans l'idée du bien. Et Socrate ne s'élève-t-il pas à Dieu par l'ordre intelligible du monde, de même que Platon montera plus tard d'Idée en Idée jusqu'à l'Idée suprême, cause de l'essence et de l'existence ? — Mais où l'auteur du mémoire a montré la plus grande pénétration et en même temps la plus rare justesse, c'est dans l'histoire et l'appréciation de la polémique d'Aristote contre la théorie des Idées. C'est un morceau de premier ordre qui, publié séparément, serait un ouvrage considérable. Toute la matière du débat y est rassemblée et condensée. Aucune objection n'est omise, et chacune est examinée, pesée, réfutée. Avec un art consommé, l'auteur démontre qu'au fond presque toute la

(1) Voir, dans ce volume, pagoç 502-521.

théorie de Platon se retrouve dans celle de don disciple et que la plupart des reproches adressés à Platon par Aristote retombent sur la doctrine de celui-ci, en sorte que son système réfute sa polémique. Certes, malgré tant de contraires apparences, Aristote est encore, après Platon, le plus grand et le plus fidèle de tous les platoniciens ; et, en rencontrant sur son chemin les représentants dégénérés de l'Académie, Tauteur du mémoire a pu s'écrier avec vérité : a Où donc est le véritable platonisme ? » Est-ce dans l'Académie,, où l'on vénère Platon sans le corn- » prendre? N'est-ce pas plutôt dans le Lycée, où Platon est » attaqué, mais où triomphent ses doctrines les plus admi- B râbles ? » .Ce rapprochement toutefois n'aboutit point à une confusion des deux philosçphies : dans le mémoire n^ 3, les différences, les nuances même sont marquées, et les lignes de d<^marcation fermement maintenues.

Après de fortes considérations sur le stoïcisme et l'épicuréisme, après un coup d'œil jeté sur les doctrines orientales qui oot préparé jusqu'à un certain point l'école d'Alexandrie, l'auteur aborde l'examen du néoplatonisme. Dans cette analyse de systèmes tout hérissés de difûcultés, sa science reste aussi étendue et aussi profonde, son exposition aussi nette, ses vues aussi neuves. Il pénètre dans les replis les plus secrets et dans les détoufôles plus obscurs de la philosophie des hypostases* et des émanations. Son explication du icpooSoç ou procession des êtres par l'émanation a été j ugée très-originale. Mais, dans cette partie de son travail, sa critique est moins ferme et moins assurée. Ce n'est pas qu'il n'ait très-bien compris ce que demandait le programme et qu'il n'ait mis dans un jour tout nouveau les efforts qu'ont fait les Alexandrins pour concilier Platon et Aristote au sujet de l'un et du multiple, de l'Idée et du monde sensible, de la forme et de la matière. A part un endroit où il confond à tort les Hénades avec les Idées dans la métaphysique de Proclus, le résumé des conceptions des deux maîtres alexandrins est exact autant que lumineux. Cependant l'auteur du mémoire semble hésiter et varier quand il apprécie la tentative alexandrine. D'abord, Plolinl'éblouit et obtient de cet esprit si clairvoyant d'ordinaire des éloges presque sans restriction. Il trouve que les Fnnéades contiennent a une philosophie le plus souvent admi* rable, dont la valeur ne lui semble pas avoir été justemenir appréciée. » Il a des excuses et même des louanges pour des

opinions de Plotin regardées jusqu'ici comme des erreurs. Il dit, par exemple, que si le Dieu de Plotin ne pense pas, ce n'est pas que la pensée lui manque, mais au contraire à cause de Téminence même de sa pensée (p. il29}. — Mais, répondra-t-on, comment l'éminence de la pensée consisterait-elle à ne pas penser? La philosophie de Plotin, comme celle de Proclus,a des enivrements redoutables auxquels l historien des systèmes doit savoir résister. Dans un autre endroit, l'auteur du mémoire subit encore la fascination dangereuse de cette métaphysique ardue et subtile à la fois. Pour justifier l'extase, où Tâme perd absolument le sentiment d'elle-même et ne se distingue plus de l'unité divine, il propose résolument l'explication que voici : a Cette union avec Dieu supprime la pensée non par défaut et » anéantissement, mais par plénitude et infinité. » (P. 1190.) Dans cette méthode d'interprétation qui conduirait non-seulement à l'approbation, mais à l'admiration du néoplatonisme, il y a un péril sérieux (1). Au reste, ce péril, Fauteur Ta aperçu plus loin. A la fin de son mémoire, son jugement sur les Alexandrins se modifie : a Ils ne se sont pas, écrit-il page 1613, ils ne se sont )> pas assez clairement expliqués sur la nature du principe » suprême et conciliateur auquel se termine leur dialectique. » On se demande encore si ce principe est pour eux Tabsolue » virtualité ou la réalité absolue, ou quelque chose de réel et de » virtuel à la fois ; et un examen plus approfondi fait com- » prendre que Plotin s'est borné à juxtaposer les principes, au » lieu d'en démontrer l'absolue identité dans l'être parfait. » — Tel est à l'égard du néoplatonisme le dernier mot de l'auteur du mémoire; et c'est sur cette opinion exprimée au terme même deson immense travail qu'il est équitablede le juger lui-même. La conclusion critique remplit le quatrième volume tout entier. Elle est divisée en trois livres qui traitent, le premier : de ridéCy loi de la connaissance; le second : de PJdée, loi de l'existence ; le troisième : des principales applications de là, théorie des Idées. C'est un véritable traité de philosophie platonicienne où éclatent plus vivement encore que dans les précédente volumes et les qualités personnelles de l'auteur et son incon-

(1) Nous avons essayé de mieux justifier, en i'éclaircis'santdavantage, notre inlerprétallon du néoplatonisme. Voir t. II, livre IV, chapitres ii et m.

testable supériorité sur ses concurrents. Toutefois ce beau travail n'a pas laissé que de donner lieu à quelques observations critiques. Peut-être à cause même de la vaste étendue du sujet et de la méthode dialectique qui constamment y est employée, la marche des pensées est un peu lente ; elle revient sur elle* mîme ; elle amène certaines répétitions. L'appréciation de la doctrine platonicienne ne s'y présente pas assez comme le but spécial du volume, et des philosophes modernes, comme Leibnitz et Kant, obtiennent de l'auteur non moins de place et d'attention > que Platon lui-même. Il a paru s'occuper bien fréquemment de^ Hegel et interpréterquelquefois avec un peu de liberté les conceptions, singulièrement obscures du reste, qui composent le fond de la philosophie du devenir (\). Mais si l'on prend ce quatrième volume pour ce qu'il est en réalité, c'est-à-dire pour une défense du platonisme au double point de vue de l'histoire et de la théorie, on est frappé et ravi de la puissance déployée par l'auteur. Il était évidemment maître de sa pensée avant d'entreprendre cet ouvrage. Aussi la conduit-il comme il veut, où il veu^ sans tâtonnements et sans défaillances. Il s'empare de la théorie des Idées de Platon, l'explique, la conflrme ; puis, y ajoutant des considérations nouvelles et des arguments originaux, il s'en sert pour réfuter tour à tour l'empirisme positiviste, le criticisme de Kant, la dialectique de Hegel, les théories hasardées de Darwin (i) et de ses partisans. L'examen et la défense des preuves ontologiques de l'existence de Dieu devient , sous cette plume hardie, forte et presque toujours sûre, un morceau où la théodicée est comme renouvelée. Celui qui se meut avec tant d'aisance et de vigueur au milieu des questions les plus compliquées et les plus ardues est vraiment un philosophe. Au spiritualisme qu'il a embrassé, il apporte un précieux secours. Ce mémoire ne contient pas seulement des promesses et des espérances : l'arbre est jeune peut-être, comme on en peut juger à la chaleur et à la richesse de la séve ; mais, quel que soit son âge, il porte d'excellents

(1) Nous avons profité de ces critiques dans notre troisième partie^ qui a été plus remaniée que le reste de 1 ouvrage.

Nous avons ajouté à cette partie un chapitre sur Taraour, emprunté à notre mémoire sur la Philosophie deSocrate.

(2) La partie felative à Hegel a élé supprimée. Quant à la théorie de Darwin, elle ne semble avoir en elle-même rien de contraire aux données métaphysiques; c'est une question d'histoire naturelle.

fruits. Afln de justifier ces éloges qui, dans la section, ont été répétés et unanimes, *nous citerons la conclusion dernière du quatrième volume :

« Le platonisme est tout entier dans ces deux principes :

» L'Être le meilleur en soi est aussi le phis réel en soi et le » plus actuel : sa bonté est sa raison d'être.

» L*Être le meilleur en soi est aussi le meilleur pour les autre?, » le plus puissant, le, plus aimant, le plus fécond : sa bonté est » leur raison d'être.

» C'est là, nous osons le dire, le degré le plus élevé auquel » puisse atteindre la pensée; le terme de toute dialcctigue, de » toute science, de toute philosophie. La raison n,*est satisfaiîe » que quand elle est remontée au delà même de l'essence, au » delà de l'intelligence, jusqu'au Bien. Les pantliéistes veulent » s'arrêter à la substance nécessaire, à ce que Platon appe- » lait l'essence; et voilà que sous cette essence ainsi isolée, 1^ au lieu de l'être on découvre le néant. Aristote monte plus » haut, mais il s'arrête à Tintclligence, et, voilà que cette pen- » sée de la pensée, absorbée dans la contemplation d'elle-même » et comme dans une sorte d'égoïsme stérile, ne semble plus » qu'une pensée sans pensée. Plus haut, plus haut encore, par- » delà l'essence, par-delà l'intelligence, Platon aperçoit le )) Bien, et dans le bien en soi il entrevoit le bien pour autrui, 0 que le christianisme appellera la bonté. Qu'est-ce que Vêtre » sans la penséel Qu'est-ce que Isl pensée sans Vamour^ c'esl-à- » dire sans le Bien ?

» Le Bien seul est le Dieu vivant, Idée des Idées, être des )> êtres. £n Tadorant, nous adorons le suprême idéal et aussi la < » suprême réalité : en l'aimant, nous ne faisons que répondre à )) son amour ; en le cherchant, nous ne faisons que céder à Tattrait » de la beauté éternelle et éternellement féconde. C'est lui que » tous les êtres poursuivent et que poursuivent ceux mêmes qui » le nient. Qu'importe le nom qu'on lui donne? Il est l'idéal, » mais il est aussi l'Être ; il est l'intelligible, mais il est aussi » le réel ; il est le Bien immanent, mais il est aussi le Bien )) expansif et aimant ; il est le vrai, il est le beau, il est Tordre,. » l'harmonie, la perfection ; tous ces noms expriment une de » ses faces, aucui> n'épuise son infinité.

)> Si cependant il est un nom qui lui convienne encore plus » que tout autre parce que ce nom, embrassant toutes choses,

)) est vaste et infini, non-seulement comnie l'être et la pensée, )) mais comme Tamour, c'est celui que Platon prononça avant » le christianisme et sous lequel il adora la perfection divine : » c'est le nom de Bonté. » <p. 1G26-1628.)

Nous n'ajouterons rien à ces éloquentes paroles. L'Académie connaît maintenant les concurrents qu'elle doit juger. En présence de ces travaux, surtout en présence des mémoires n^ 2 et n"* 3 qui donnent enfin à la philosophie française une complète exposition du platonisme ; en présence aussi des deux esprits qui s'y révèlent et dont l'un est très-distingué, l'autre éminent, puissant même par la science et la pensée, l'Académie peut se réjouir d*avoir mis au concours ce magnifique et difficile sujet et d'avoir promis au vainqueur une récompense extraordinaire.

La section propose à l'Académie de décerner :

Au Mémoire n"* 3 la totalité du prix qui est de cinq mille francs ;

Au mémoire n** 2 un second prix, pour lequel la section prie TAcadémie de prendre sur ses fonds en réserve une somme de quinze cents francs ;

Au mémoire n^ 1 une mention honorable.

Au nom de la section de philosophie :

Le Rapporteur,

Ch. Lévêque.

SADIT-CLOUD. «- IMPMIIBRIB DE M** V« BBLM.

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