I. Plalon démonlrail-il Vexislence des Idées f
Aristote reproche à Platon de ne pas avoir établi scientifiquement l'existence des Idées. On ne trouve pas en effet dans les dialogues de démonstration proprement dite. Souvent même Platon pose comme évidente l'existence de la Wr/Ve absolue, de la beauté ^ de la justice.
€ Je ne vois rien de si évident que l'existence, au plus haut degré possible du beau, du bon, et de toutes les autres choses de ce genre; et elle tn'est suffisamment €téniontrée{i).9
€ Dirons-nous qu'il y a quelque chose qui est la justice même, ou qu'il n'y a rien de tel? — Par Jupiter,
(t)]Oû' ^àp fyu ^1^7* cù^îv GU7M {ikot ivoLp^i'î S^f ù; tcûto, ro irâvra râ rciaûrx ttvat à; cm ti usXiarx, x«).ôv ri xat i^Mt xat txXXs icâvra, â tj vûv B-h
nous le dirons. — N'en dirons-nous pas autant du beau et du bon?...» (1)
€ N'est-ce point par la justice que les choses sont justes, par la beauté que les choses sont belles? La justice nest-elle pas quelque chose de réel?,,, > (2)
Cette absence de preuves régulières ne tient pas seulement à la forme libre et poétique des dialogues (3). Elle a des causes plus profondes, soit dans le caractère même de Platon, soit dans l'opinion qu'il s'était faite de la valeur des preuves logiques.
Le principal trait du génie de Platon, celui qui frappe tout d'abord à la lecture de ses ouvrages, c'est précisément la foi aux Idées, c'est-à-dire à la vérité, à la beauté, à la justice, c Toute âme, dit-il, s'élance naturellement vers ce qui est immuable et éternel, comme étant de la même nature^ «; trvyyeviiç oSaa,» et plus une âme est grande, plus sa foi est vive. Aussi, ce qui paraît à Platon digne d'étonnement, ce n'est pas l'existence de l'idéal et du parfait ; mais bien plutôt celle du monde sensible où le laid se mêle au beau, le non-être à l'être, le mal au bien. Si la vérité, la beauté, la justice^ la perfection, ne sont pas réelles, où sera la réalité? Lsl plénitude de l'existence est-elle donc le contraire de l'existence ! Platon s'écrierait volontiers, lui aussi : € Pourquoi l'imparfait serait-il, et le parfait ne serait-il pas ? La perfection n'est pas un obstacle à l'être, c'est la raison d'être.»
(1) ^aiuv Tt cuoi ^ixoiiôv oiÙTÔy in cùèu; — çxpv |4.tv r«i vr. Ata« Kot xa>/.y ^t Ti KM «laSôv; — n»ç &i5 ; — ib,
(2) *Ap* &ù ^txflUOoûvT) ^txaiot lîotv oc ^ixauGi ;... cùxcSv x%t ri xxXà vitra rû xoXi» fton xoXa; etc. (!*' Hipp, 177, b.)
(3) Il ne faut cependant pas Toublier^ Platon ne considérait pas les dialogues comme l'expression rigoureuse de sa propre doctrine ; il exposait celle-ci, non en écrivant ou en conversant, mais dans do véritables leçons orales. (Voir p. U, note 2.)
MÉTHODE l^ DÉMONSTRATION rLATONICIENNE . 5
D'ailleurs, quelle est la véritable portée des démonstrations logiques? Seraient-elles capables de nous donner les Idées, si nous ne les portions pas déjà dans notre âme? Platon ne le croit pas : la réflexion, bien interrogée, ne fait que montrer l'insuffisance de la réflexion même et la nécessité d'un procédé supérieur : l'intuition primitive, la vdw«ç. La raison et les Idées sont intimement unies ; l'intelligible et l'intelligence se pénètrent l'un l'autre dans une intuition immédiate, mais confuse : L'âme, disait Socrate, est grosse de la vérité (1). Seulement il faut que cette vérité apparaisse au grand jour. La réflexion et la logique doivent éclaircir et développer ce qu'enveloppe l'obscurité de la foi mstinctive. Il y a donc un genre de preuves qui loin d'être inutiles, confirment la croyance aux Idées en l'élevant^à la hauteur d'une science.
Comment Platon conçoit-il ces preuves ? par quelle méthode les aurait-il établies, s'il avait entrepris une démonstration régulière de sa doctrine? Ne trouvet-on dans Içs dialogues aucune trace de cette méthode et de ces preuves?
II. Méthode platonicienne pour prouver V existence des Idées.
Le Timee et la République contiennent l'indication d'une preuve positive de l'existence des Idées.
€ Les objets que nous voyons, et tous ceux que nous sentons par nos sens corporels, sont-ils les seuls qui aient une réalité propre, et n'y en a-t-il absolument aucune autre que celle-là? Est-ce faussement que nous disons toujours qu'à chacun d'eux correspond une espèce intelligible, et ne seraient-ce là que de vaines
(1) V. le Théét, et le 6« liv. de la Rép., plus loin, cb. it.
paroles?... Si nous pouvions nous renfermer dans de justes limites, de manière à paraître dire beaucoup de choses en peu de mots, ce serait sans doute ce qui conviendrait le mieux à la circonstance. Voici donc, sur cette question , mon avis personnel ; si Tintelligence et Topinion vraie sont deux choses différentes, il faut absolument croire à l'existence en soi de ces espèces qui ne tombent point sous nos sens, et que notre intelligence seule peut comprendre ; mais si, au contraire, comme il parait à quelques-uns, l'opinion vraie ne diffère en rien de l'intelligence, toutes les choses que nous sentons par le corps doivent être jugées les plus solides. Mais il faut dire que ce sont deux choses distinctes; car elles se forment séparément et elles sont dissemblables (1).»
Dans ce passage du 77/iiee, l'existence des espèces intelligibles est établie par une preuve toute psychologique : la distinction, dans l'intelligence humaine, de deux facultés différentes par leur nature^ et conâéquemment par leurs objets : la raison et l'opinion ; ou, dans le langage moderne, la raison et l'expérience.
Cette preuve est également indiquée dans la Répit^ blîque. — € Les facultés sont une espèce d'êtres qui nous rendent capables, nous et tous les autres agents, des opérations qui nous sont propres. Par exemple, j'appelle faculté la puissance de voir, d'entendre... Je ne vois dans chacune de ces facultés ni couleur, ni figure, ni rien de semblable à ce qui se trouve en mille autres choses, sur quoi je puisse porteries yeux pour m'aider à faire les distinctions convenables. Je ne considère en chaque faculté que son objet et ses effets ; c'est par là que je les distingue. J'appelle facul-
(1) Timée, p. 51, b. c, tr. H. Martin.
MÉTHODE DE DÉMOXSTnATlON PLATONICIENNE. 7
tés identiques celles qui ont le même objet et produisent les mêmes effets, facultés différentes celles dont les objets et les effets sont différents (1). » Suit la distinction de Topinion et de la science, qui aboutit à Taifirmation des Idées.
Platon a consacré tout un dialogue au développement de cette preuve psychologique : le Thééiète. Aristote, au XIIP livre de la Métaphysique, lorsqu'il entreprend de réfuter Platon et réduit à deux preuves principales la démonstration de l'existence des Idées, cite eri premier lieu la preuve tirée de la nécessité des Idées pour la science.
On est en droit de conclure que Platon, dans une exposition régulière et didactique de son système, aurait placé au premier rang la preuve psychologique Fidèle à la méthode de Socrate, qui prend pour point de départ l'observation de soi-même, Platon faisait reposer sa doctrine sur l'analyse de la connaissance et de ses divers degrés. Le Thééleie et le Yl' livre de la République en sont la preuve. Aucune démonstration logique, aucune série de déductions, n'est supérieure, pour Platon, à la simple analyse psychologique de nos facultés intellectuelles.
La seconde raison de l'existence des Idées, indiquée par Aristote dans sa Métaphysique , est la considération de Vuuité dans \vi pluralité. Les objets sensibles, divers et changeants supposent au-dessus d'eux l'unité immuable où ils ont leur raison et leur essence. Cette preuve se retrouve à chaque page dans Platon ; et elle forme le complément naturel de la précédente. Après avoir considéré le sujet pensant, Platon considère l'objet de la pensée. L'observation de nous-même
(I) Rip,, V. 477.
avait abouti à cette vérité : l'âme n'est intelligente qiif^ par les Idées ; l'observation du monde extérieur aboutît à une vérité inséparable de la première : la Nature n'est intelligible que par les Idées.
Toutes les preuves possibles se ramènent donc à ces deux grandes propositions que développera le VI' livre de la République. — Il y a de la pensée ; il y a de l'être ; or l'Idée est le principe nécessaire de toute pensée et de toute existence ; elle est donc la suprême réalité, dans laquelle s'unissent éternellement la pensée et l'être.
Ces preuves, qui remontent de la pensée et de l'être, de l'âme et de la nature, à un principe supérieur, l'antiquité les nommait preuves inductives : elles contiennent ce qu'on pourrait appeler la dialectique ascendante. Mais elles ne sont pas les seules. Les preuves déductives, qui appartiennent à la dialectique descendante, sont comme la contre-partie et la vérification des premières. La logique, dans Platon, prête son appui à la psychologie et à la métaphysique.
Dégagée par l'induction, et comme posée sous le regard de l'intelligence, l'Idée semble conserver encore le caractère d'une hypothèse (i^rdôeo-iç), tant qu'elle n'a pas été soumise à une vérification logique. Il faut que le raisonnement analyse toutes leô conséquences de l'Idée, afin de voir si elles se contredisent entre elles et si elles contredisent leur principe. — « Que si on venait à attaquer le principe lui-même, ne laisserais-tu pas cette attaque sans réponse, jusqu'à ce que tu eusses examiné toutes les conséquences qui dérivent de ce principe, et reconnu toi-même si elles s'accordent ou ne s'accordent pas entre elles(l) ? »
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