MÉTHODE DJB DÉMONSTRATION PLATONICIENNE
tous les milieux, développaut toutes ses nuances et ses ombres comme ses clartés; puis le dialecticien réunit tous les rayons en un même faisceau, les concentre en une même lumière et les rattache au foyer universel, au soleil intelligibley unité suprême d'où dérive la multiplicité infinie des essences et des intelligences. En un mot, démontrer, c'est comprendre ; et comprendre, c'est embrasser la multiplicité tout entière dans l'unité. Platon n'est pas de ceux qui disent : qui trop embrasse, mal étreint ; il dirait plutôt: qui n'embrasse pas tout, n'étreint rien ; la vérité, qu'il croit alors tenir d'un côté, lui échappe de l'autre. De là une critique impitoyable des systèmes étroits qui osent dire : je suis la vérité, toute la vérité ; mais cette critique n'est négative qu'à l'égard des négations mêmes, et ce que Platon laisse toujours entrevoir au delà, c'est l'affirmation des Idées (1).
Beaucoup de dialogues ont ce caractère négatif, mais il en est aussi beaucoup qui sont ouvertement dogmatiques. Il est du reste certain que les dialogues écrits avaient presque toujours aux yeux de Platon un caractère plus ou moins éâotérique ; il les considérait comme une préparation à un enseignement plus intime et plus régulier, c'est-à-dire aux leçons orales:
(1) Noire exposition fera voir suffisamment, nous l'espérons, combien M. Grote ^'éloigne de la vérité en soutenant « qu'aucune intention commune ne Jlraverse les Dialogues » {no common purpose pervading the Dialogues, t. II, Kraiylus). Voir en particulier potre analyse du Cratyle, que M. Grote prétend sans aucun lien avec les autres dialogues. (Voir notre chapitre sur le rapport des Idées aux mots.) C'est surtout par les <x)Dtradictions vraies ou prétendues de Platon avec lui-même qu'on veut prouver l'absence de dogmatisme chez ce philosophe. D'abord, ces contradictions sont beaucoup moins nombreuses qu'où ne le croit et portent sur des déiails secondaires; ensuite, ces contradictions IVissent-elles plus réelles et plus fréquentes, il ne suffit pas que la pensée d'un philosophe ait erré ou varié pour qti'on ait le droit de lui refuser un esprit systématique et une doctrine propre.
— € âyp«*a 5oyjjLXT« > (1). H n'y avait aucune contradiction entre l'enseignement écrit et renseignement non écrit (2) ; mais il est clair à priori, et d'après le témoignage d'Aristote, que les leçons orales étaient plus systématiques et plus hardies dans leurs affirmations. Aussi Aristotene traite-tril jamais Platon comme un sceptique: il lui reproche beaucoup plutôt de trop affirmer que de trop nier; pour lui, Platon est tout entier dans la théorie des Idées et toutes les parties de sa philosophie s'y ramènent; toutes ses pensées converçent vers ce point.
Nous ne prêterons donc pas à Platon un dogmatisme étranger à ses habitudes en ramenant sa philo Sophie à la théorie des Idées ; nous montrerons dans tous ses dialogues, ou d'évidentes allusions à cette théorie, ou des arguments directs tendant à l'établir et à la confirmer. Nous serons seulement obligés de mettre dans les diverses parties du système un ordre plus régulier que les dialogues ne peuvent l'offrir.
(l)0n répèle sans cesse : il n'y a pas eu d'â^pa^a i'>^%t%^ puisque l'antiquité ne les a jamais vus ; mais il est clair que l'antiquité n'a pas pu voir des leçons non écrites. Il n'en est pas moins vrai que Platon avait son enseignement oral auquel Aristoto se reporte très-souvent. Âristole avait même rédigé en partie les leçons de son maître dans le traité du Bien. (Voir M. Ravuisson, Essai sur la métaphysique d'Aristote^ t. I; et plus loin, dans notre chapitre sur les attributs de Dieu, un fragment platonicien où est démontrée l'immutabilité divine.) — On trouve dans Aristoxène un curieux passage où il raconte, d'après le témoignage d'Aristote, l'effet produit sur les auditeurs par les leçons sévères et abstraites de Platon {Harm. II, p. 30). Ceux qui venaient aux leçons sur le souverain bien, croyaient entendre parler de la gloire, de la beauté, de la santé et de tout c*) qui passe pour des biens aux yeux des hommes ; mais ils entendaient parler de la monade et de la dyade indéfinie, et s'en retournaient désagréablement surpris. Dans les Lettres^ que M. Grote regarde comme authentiques {Plato, I, 220), Platon répète qu'il ne faut pas livrer au vulgaire les parties les plus belles et les plus difficiles de la philosophie. Tout le monde connaît le mot : Que nul n'entre ici, s'il n'est géomètre.
(2) Sur l'ésotérisme de Platon, voir dans ce volume la note qui suit l'exposition de la philosophie platonicienne.