CHAPITRE IL
l'idée du bien supérieure a l'esserge.
1. Dans quoi sens les Idées sunL Sens vague el sens précis du raotfl/^ Que les Idées sont essences. — II, Comment l'Idée du Bien est supérieure à r«89efice. Qu'elle n'BS^pas une unité vide d^étre.
Véti*e, la pensée^ le Bleriy sont les termes les pli» élevés de la hiétarchic des Idées. Toute la métaphysique est dans la détermination du rapport qui les relie, et c'est dans^cette grande question que se montre le mieux Toriginalité de la philosophie platonicienne.
Etudions d'abord la relation du Bien et de Tôtre.
î. Le mot Are, malgré sa simplicité apparente, peut donner lieu à plus d'une équivoque, dans la langue grecque comme dans la langue française. Platon a parfaitement compris ce que ce mot offre de vague et tout l'embarras qu'il cause au philosophe. Il s'est attaché surtout à faire comprendre que ce terme n'est point unwoque par rapport h l'intelligible et au sensible. S'il est vrai de dire que les Idées sont^ alors on ne peut plus dire avec propriété et exactitude que les objets sensibles sont également (1). Etcependant, peuton dire qu'ils ne, sont point? Pas davantage. Us sont par rapport au non-être absolu ; ils ne sont pas par rapport aux Idées : leur existence est un milieu entre le manque absolu et la plénitude absolue de l'exis-
(l) rim., 52, a.
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'<) V. noire analyse du Sophhi^.
Le terme d'essence ne désignera donc pas pour nous l'existence abstraite, mais la réalité de l'idée.
IL Or, si toute détermination essentielle est une, elle n'est cependant pas encore l'Unité absolue. L'Idée du beau, par exemple, est sans doute une détermi* nation parfaite, dont l'universalité contraste avec la multiplicité des individus qui en participent à divers degrés ; mais enfin c'est une certaine détermination, conçue comme distincte de toute autre, comme s'opposant aux autres. Par conséquent, si elle est une en elle-même, elle n'est pas unique; elle n'est pas la pure et simple Unité, la détermination complète sous tous tes rapports possibles^ la plénitude de la perfection : elle est un bien^ elle n'est pas le Bien.
Les modernes diraient, dans un autre langage, mais non avec plus de profondeur : la beauté parfaite est déjà infinie, mais infinie seulement sous le rapport de la beauté ; la perfection absolue, au contraire, est infiniment infinie.
Concluons que chaque essence^ impliquant la distinction à côté de l'universalité, la difiérence à côté de l'identité, conserve par ' là même quelque chose de particulier et de multiple. Donc il y a au-dessus de l'essence un terme supérieur, qui ne doit pas prendre le même nom ; car le genre a un autre nom que ses espèces. Les essences sont les espèces du bîeo, par conséquent elles ne sont pas le Bien; et d'autre part le Bien, à parler rigoureusement, n'est point une essence. — c Les êtres intelligibles ne tiennent pas seulement du Bien ce qui les rend intelligibles, mais encore leur être et leur essence, quoique le Bien lui-même ne soit point essence, mais quelque chose
LE BIEN SUPÉRIEUR A L^ESSENCE. 46i
fort au^ssus de V essence en dignité et en puissance (1). »,
Ainsi, les Idées particulières sont et sont telles par la communication du Bien ; elles en reçoivent l'être et les déterminations de l'être, to elvat xt -mx rnv oùctmcv. Mais le Bien lui-même n'est point tel ou tel; il n'est point une essence, une détermination "particulière; il est l'unité de toutes les déterminations dans la réalité suprême, dont on ne peut dire avec vérité qu'une seule chose : elle est. Aussi devons-nous exclure du Bien toutes ces déterminations de quantité, de nombre, de temps et même de qualité, c que, dans notre ignorance, nous transportons mal à propos à la substance étemelle (2). Nous avons l'habitude de dire : elle fut, elle est et sera ; elle est^ voilà ce qu'il faut dire en vérité. Le passé et le futur ne conviennent qu'à la génération qui se succède dans le temps; car ce sont là des inouvements. Mais la substance éternelle, toujours la même et immuable, ne peut devenir ni plus vieille ni plus jeune, de même qu elle n'est, ni ne fut, ni ne sera jamais dans le temps. Elle n'est sujette à aucun des accidents que la génération impose aux choses sensibles, à ces formes du temps qui imite Téternité et se meut dans un cercle mesuré par le nombre. De même, quand nous appliquons le mot ÊTRE au passée au présent^ à Vauenir, et même au non-^tre^ nous ne parlons pas exactem^U. Mais ce n'est point ici le lieu de s'expliquer de ces choses plus en détail (3). >
(1) Rép., VI, 506, e.
(î) Timée, 37, e ; 52, a, s. Voir la première thèse du Parménide.
(3) U y a pe\it-étre ici une allusion an Parménide, de même que plus ioin, page 155 C.-M. Cousin dit « qu'il est contraire à l'art antique de renvoyer d'un dialo«?iie h Tautre. » Nous avons vu ceitendant des allu-
46i RiPtORT nR» mÉES a dieu.
U est impossible de mieux opposer le sens vague du mot être à son sens exact.
L^ètre général et abstrait est précisément le contraire de l'Être universel et concret. Comme nous Pavons dit, Tun est le vide de Tétre, l'autre en est la plénitude. Quant hVes^ênce, c'est quelque chose d'intermédiaire enltre l'être indéterminé et l'être absolument déterminé. Ce dernier est bien supérieur à l'es* sence, mais non à l'existence, car il est an eontraire dans l'acception la plus absolue de ce terme.
Aussi, dans le passage de la Bépublique cité plu» haut, Platon ne dit pas que le Bien soit supérieur à l'être. Dans la phrase précédente, en parlant des Idées, il avait rapproché les deux mots d'être et d'essence ; mais, en parlant de l'Idée suprême, il ne retire que le second terme, comme impliquant encore quelque imperfection. Le premier seul lui reste dans toute sa simplicité, et aussi dans sa compréhension infinie.
On voit combien est grossière Kerreur de ceux qui attribuent à Platon la confusion du Bien avëe TUnitc vide qu'on prête à Parménide, l'Unité exclusive de toute existence. Une telle opinion est la négation même du platonisme. La suite du Vr livre et le YIP suffiraient déjà pour réfuter une critique aussi étrange. € L'organe de l'intelligence, dit Platon, doit se tourner, avec Tânie tout entière, de la vue de ce qui naît vers la contemplation de ce qui est^ et de ce qu'il y a de plus lumineux dans VSire : et cela nous l'avons appelé le Bien (i)...Il s'agit d'imprimer à rame un mouvement qui, du jour ténébreux qui l'environne, l'élève
sions de ce genre asseK nombreuses ; exemples : VEutyphron^ le fhériètef ie Sophùidy le Politique, le Mtorif etc. (1) Rép., VI, 520. — Cous,, 72.
LE BUN $U9Éâl£UR A L*SSSBNCE. A&i
jusqu'à la vraie luiiuère de Véire (i). » Et plus ioia : t 11 faut voir si la géométrie et le ealcql tendent à notre grand but, je veux dire à rendre plus facile la contemplation du Bien. Car c'eM là, disona^nous, que vont aboutir toutes les gciencea qui obligent Fàme à m tourner vers le lieu où est cet éirey le plus heureux de tous les êires^ que Tâme doit contempler de toutes manièrea (2). » Plus loin encore : < L'étude dea acienees élève la partie la plug noble de Tàme jusqu'à la contemplation du plus excellent de tous les éire^ (â). » Sst-ce donc une abstraction vi^e, un nonnètre, que Platon appellerait l^ plus heureux de tous les êtres? ou plutôt n'est^il pas de la dernière évidence que le Bien est pour lui la plénitude de Texistenoe, et que l'expression même d'essence lui semble trop étroite pour désigner l'infinie perfection ? Il le dit lui-même : s'il retire au Bien l'essence, ce n'est pas parce que le Bien est au-dessous d'elle, mais qu'au contraire il la surpasse infiniment en beauté et en dignité (4). Si vous appelez êtres les objets sensibles, si même vous appelez êtres les formes intelligibles, alors ce nom n'est plus suffisant pour le Bien, et Platon lui-même n'eût pas craint de dire alors que le Bien est au-dessus de l'être. Pris dans ce sens, en effet, l'être ne s'explique pas et no se soutient pas lui-même : il a une raison, et cette raison, c'est le Bien. Pourquoi telle chose eiiste-telle? demandons-nous. Et la seule véritable réponse ^st celle-ci : Parce que cela est bien, parce que cela est mieux ainsi qu'autrement (8). Sui-
(1) /rf., 522. - C, 79.
(3) iWp., VII, 601. — Co\AS., p. 104.
(4) Rép,^ VI, 506, e.
{^) PhsdOy 100, sqq.
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vez ce mouvement de dialectique, et le dernier terme de la pensée, la dernière réponse à la dernière des questions, ce ne sera plus telle qualité bonne, tel être bon, mais le Bien lui-même.
Platon attache la plus grande importance à la distinction qui existe entre être bon et être le Bien (1). Le Bien qui ne viendrait que comme l'attribut d'un être (cet être fût-il le premier de tous), ne serait pas luimême le Bien principe^ le Bien en soi. Ce ne serait plus qu'un bien accidentellement existant, qui aurait un caractère de dépendance par rapport à un principe autre que le Bien. Or, c'est précisément ce caractère de dépendance et de simple attribut pour le Bien que Platon repousse avec le plus grand soin. On se rappelle avec quelle force, dans le Premier Hippias^ il rejette la subordination du bien au beau : ce serait, dit-il, mettre l'attribut au-dessus du principe, Teffet au-dessus de la cause, le fils au-dessus du père. Le véritable père des Idées, c'est le Bien : les autres Idées ne sont que des aspects plus ou moins incomplets de cette Idée suprême.
Il y a dans toute la philosophie de Platon un souffle religieux et moral qui le fait s'indigner à la ]3eQsée d'attribuer au Bien un rang inférieur. Quoi ! le Bien auraitquelque chose au-dessus de lui ! le Parfait, l'Absolu, ne serait pas le premier principe; il aurait sa raison en dehors de lui-même, comme si la perfection n'était pas la raison d'être, comme si elle n'enveloppait pas nécessairement la réalité! Pourquoi l'imparfait serait-il, et le parfait ne serait-il pas? et quelle raison d'existence peut-on trouver à l'être parfait, si ce n'est sa perfection même?
(1) Voir, en parliculier. Hép,, Vf, oOG, sqq.