CHAPITRE L
I. Les Idées forment- elles une hiérarchie aboutissant à l'unité? — II. Principaux degrés de la hiérarchie platonicienne. Classification des Idées. Catégories platoniciennes. — III. L'Unitéi sommet de la hiérarchie. Son identité avec le Bien.
1. Les Idées forment-elles une hiérarchie dominée par une Idée suprême qui embrasse toutes les autres (1), ou subsistent-elles chacune en elle-même, cofmme autant d'êtres distincts (2) ?
Le but de la dialectique est d'apercevoir en toutes choses l'unité. Ce sont les contradictions du monde sensible qui, éveillant notre étonnement, nous font concevoir le monde intelligible. Mais s'il y a dans le second la même multiplicité que dans le premier, en quoi l'un diffère- t-il de l'autre? comment l'intelligible peut-il expliquer le sensible ? Quoi ! Platon a
(1) Tiedemann, De deo Plat.y 46 et suiv.; Stallbaum, Arguments. — V. Cousin, pcusim; Paul Janet^ DiaL de Platon; Jules Simon, Hist, de l École d^Alea;.; Vacherot, Ilist. de VÉc. d'Alex,
(2) Th. -H. Martin, Éludes sur le Timéê. Cf. Hémusat : L'œuvre de Platon {Rev. des Deux-Mondes, janv. 1868). — Nous avons déjà étudié les rapports des Idées entre elles (liv. V), et il est facile de prévoir la conclusion à laquelle nous devons aboutir. Nous n'aurons souvent qu'à résumer ici ce que nous avons d«^jà longiipmont examiné*
450 HAPPORT DES IDKES A DIEU.
poursuivi l'unité de toutes les forces de sa pensée; sîi dialectique, son esthétique, sa morale, sa politique, ne sont autre chose que la recherche de l'unité, et on pourra croire que, par la plus inexplicable contradiction, Platon s'arrête à la multiplicité et se borne à doubler le monde sensible, au lieu de ramener toutes choses à un même principe ! N'a-t-bn pas reproché mille fois à Platon son amour exagéré de l'unité, et non sans quelque apparence de raison ? Ne l'a-t-ou pas bien souvent comparé aux Éléates? Que signifie ce reproche, si on prétend d'autre part que lés Idées sont des êtres divers, principes multiples et insuffisants de la pluralité sensible? C'est être inconséquent soimême et prêter à Platon sa propre inconséquence. On ne comprendra jamais que l'auteur du Parménide ait abouti à une sorte de polythéisme métaphysique. Toutes les tendances de sa philosophie s'y opposent.
Nous pouvons invoquer mieux que dps tendances : il y a dans Platon des doctrines formelles qui o^cluenl toute interprétation de ce genre.
Le grand principe de la dialectique platonicienne, c*est que la science est une, et comme la nature d^lî' science est identique à celle de son objet, il est certain à ses yeux que la vérité est une. Dans l'esprit dt» l'homme et dans la nature, tout se tient ; jl y a parente et unité dans toutes choses : ixç <pù<ç ôa^^'^ ou-^ylvou; oiicvi; (1). En partant d'une seule Idée,onpeul tout découvrir. Cette Idée, en effet, dans son état d'isolement, ne satisfait point Tesprit ; individuelle et bornée, elle suppose autre chose qui l'embrasse et Texplique. Aussi éveille-t-elle dans l'âme le souveiui d'autres Idée» avec lesquelles elle a un rapport immé-
(i) Ménon, 81, c.
(liât, et celles-ci à leur tour éveillent d'autres réminiscences. L'âme, qui a jadis contemplé et comme possédé l'universel, ne peut ôtre satisfaite de tout ce qui offre encore un caractère de particularité. Cette science confuse de l'universel qu'elle renferme et qu'elle enveloppe, une seule Idée suffit pour la développer î Oùièv Kcd>u£t ?v [jwjvov «vaprl'îÔevTa, S ih [i.sAvi<riv %x).ofi9iv avOpcâiroi, Tot'X^a iravra aÙTOv «vsupstv, cav tiç àv-
Jfno< % Kai (jLvi avttx«(jLvyi Ç'/;Teîv (1). L'âme même, qui connaît, ne peut être connue à son tour sans que la nature du tout le soit également : Vuyfiç ouv ^rîçtv â$to)ç
\oyou xaravoviffati oïei SovaTov eîVbti, aveu t-?; toO ô>.ou (puoewç (2).
En un mot, Platon cherche partout à faire voir l'unité des Idées (3).
C'est ce qui fait que Platon considère les Idées particulières comme de simples suppositions (OttoBecêi;), qui ont besoin d'être justifiées. L'esprit ne se repose que dans le principe exempt (ThypothèsCy qui se suffit à lui-même (to âvuTroôcrov, to înavfîv) (4). Platon nous montre le dialecticien montant et descendant tour à tour récholle des Idées (5), faisant d'une Idée plusieurs et de plusieurs une seule, enfin, trouvant un lieu entre les choses qui semblaient d'abord les plus opposées.
En étudiant la communication des Idées, ne sommesnous pas arrivés à cette conclusion : — Il est faux de nier tout rapport entre les Idées ; il est également faux d'établir au hasard des rapports immédiats entre tou-
(1) Meno., 81, ibid.
[%) PlUMlr, 270, b,
(S) Rappelons aussi l'objection du troisième homm^j connue de Platon, 9i qui Ibpca Tesprit à trouver une unité dernière au-dessus do toute multiplicité mémo idéale. (Voir livro IV.)
(4) Phœdo^ 100, a, s.; Hép., VI, 511, b.
(5) PhUèbe, 50, d.
452 RAPPORT 0fi$ IDÉES A DIEU.
tes les Idées, ce qui produit une confusion contraire à la science : la vraie science consiste à déterminer quelles Idées rentrent immédiatement les unes dans les autres, et quelles Idées ont besoin d'intermédiaires pour être unies. En dernière analyse, on peut toujours trouverun lien et un rapport entre deux Idées quelconques ; seulement ce rapport peut être immédiat ou médiat ; et dans ce dernier cas, il faut remonter d'Idée en Idée pour trouver l'unité qui réconcilie enfin les différences. — Quel est le sens du Parménide^ sinon que toutes les Idées participent Tune de Tautre, maisd'une manière déterminée et dans un ordre régulier? Ne pas observer cet ordre, c'est faire de la sophistique; trouver par une méthode lente et progressive tous les moyens termes qui unissent les Idées sans les confondre, c'est faire de la dialectique.
De là résulte, entre les Idées, une hiérarchie qui n'a rien d'arbitraire, mais qui reproduit au contraire les rapports éternels des choses. Pour déterminer complètement tous les degrés de cette hiérarchie, il faudrait la science universelle ; essayons cependant, avec Platon, de faire connaître les plus importants.
IL Rappelons-nous d'abord qu'une Idée est supérieure à une autre noh-seulement parce qu'elle est plus générale, mais parce qu'elle en est la raison, le principe d'existence et de perfection. Les Idées doivent donc se classer, non d'après la quantité seule, mais d'après la qualité.
• S'il en est ainsi, nous placerons au plus bas d^ré de cette classification les Idées des genres ou espèces sensibles, premier produit de l'induction dialectique. Les choses les phis viles et les pins méprisables auront
elles-mêmes leurs Idées, puisque ces choses sont possibles et définissables.
Les phénomènes de l'âme et les âmes eUes-mèmes, étant supérieurs aux choses corporelles, supposent des Idées plus élevées en dignité.
Ces deux premières classesd'Idées se résument dans ridée de corps et dans l'Idée d'âme. La première est relative à la seconde, puisque c'est l'âme qui donne aux corps leurs mouvements et leurs formes.
Les deux Idées du corporel et du spirituel sont dominées elles-mêmes par les Idées de mouvement et de repos.
Qu'il y ait du mouvement dans le corporel, c'est ce que les Ioniens ont assez répété; mais il y a aussi du repos, puisque les corps tombent sous la connaissance, à laquelle échapperait la pure mobilité (1). Dans la connaissance elle-même, comme dans l'objet connu, il y a mouvement et repos. Si l'immobilité était absolue, la pensée humaine ne pourrait se mouvoir ni se développer. D'autre part, si tout ét^t mobile dans la pensée, nos notions seraient incessamment changeantes, et la connaissance s'évanouirait en même temps que l'existence (2). Il y a donc dans l'âme, comme dans les corps, un mélange de mouvement et de repos.
Mouvement et repos supposent nombre^ espace et ^mps (3).
En outre, ce qui se meut devient ai/^re qu'il n'était ; ce qui est immobile demeure le même. Le même et l'autre ne peuvent se confondre ni avec le repos ni ^vec le mouvement. Car le repos est le même que
(0 5op/i., loc. cit. ^ t
(î) Thééi, et Sopk,y loc. cU. Voir plus haut, pag«3 '254. (3) ï\m., loc. cit. Parm.y ibid.
4S4 RAP1K)RT DK9 iDÊËë A DIEU.
soi'-tnème et autre que le mouvement, tt on eo peut dire autant de ce dernier. < Ce qu'on attribue en commun au repos et au mouvement ne peut donc être ni le repos ni le mouvement (4). »
Il y a une cinquième grande Idée qui se mêle aux précédentes : celle de l'être. Elle estbeaucoup plus générale que le repos^ le mouvement, le même et Vautré; et on ne peut la confondre avec ces Idées sans tomber dans des conséquenceis absurdes. Par exemple, si le même et Vétre étaient identiques, dire que le repos et le mouvement sont, serait dire qu'ils sont les mêmes.
A l'Idée de l'être se joint celle du non*6tre, qui lui est relative; et ces deux Idées se trouvent dans tous les genres (2) .
« L'être est un y le non-être est multiple à Yiftfini i L'infini est la matière, l'unité est la forme ; aucune des Idées qui précèdent n'est donc absolument pure de matière, c'est-à-dire de multiplicité. Comment pourrait-il en être autrement? Tant qu'on n'est pas pa^ venu au dernier degré de la dialectique, tant que plusieurs Idées restent en présence, chacune est ceci et n'est point cela ; elle est t elle-même une, et elle n'est pas tout le resté en nombre infini; > elle a certaines qualités positives, et il en est une infinité qu'elle n*a point. Le principe de la forme n'est donc pas encore complètement victorieux de la matière ; les formes intelligibles, déterminées jusqu'à un certain degré, laissent en dehors d'elles comme un abtme de dëte^ mluatious qui leur manquent. Ce n'est point la vraie
(1) Soph,, ibid. Aux Idées du même et de l'autre se rattachent celles de similitude ou de dissimililude (qualité) et d'égalité, ou d'inégalité (quantité). — Voir la première thèse du Parménide,
(2) So2)h.. ihitl.
HIÉRAROUIE DES IDÉES. 45ë
uni? ersalité qui embrasse tout ^ du moins tout ce qui est positif, et même, dans un sens idéal, tout le néfçatif(i).
Examinons donc de nouveau les genres qui précèdent, et cherchons s'il n'y a rien au-dessus d'eux.
Le plus général est l'être. Or, Vétrej en tant qu'il est objet de connaissance, s'appelle encore mérité. Tout ce qui est, e^ivraL A la vérité de l'objet corres- |K)nd dans le sujet In science. Vérité, science, être, expriment donc diverses relations de la môme Idée avec d'autres Idées inférieures.
Toutes les choses dont nous avons parlé jusqu'à présent n'existent qu'à la condition de réunir en elles une forme et une matière, l'unité et la multiplicité, dans un certain rapport. Les rapports les plus voisins de l'unité, ceux qui en participent le plus et l'expriment le mieux par leur simplicité même, constituent la proportion et l'harmonie, ou ordre. C'est ainsi que les trois sons musicaux qui forment l'accord parfait sont ceux qui ofirent les rapports les plus simples et leâ plus voisins de l'unité.
L'être, la vérité, l'ordre, conçus non plus seule^ ment comme objet do l'intelligence, mais comme objet de l'amour, prennent le nom de beauté.
Dans tout ce qui est^ il y a de la vérité, de la proportion et de la beauté, mais à des degrés divers; Plus on se rapproche de l'unité, plus le vrai, le beau et l'harmonie augmentent.
Dans leur rapport à la volonté et aux actions des hommes, la proportion et la beauté constituent le juste; ci la justice, elle aussi, s'accroît à mesure que •^harmonie des facultés dans Tâmo et rharmonie des
n Voir l'analyse <\w Pnrm^nUle.
individus dans la société se rapprochent de l'anité idéale.
Au-dessus de tous les genres, nous trouvons donc toujours l'unité ; ne sera-ce point là le genre suprême, l'Idée primitive qui enveloppe les autres (1)?
III. Considérez dans leur ensemble toutes les Idées, et cette Idée nouvelle, en dehors de laquelle il n'y a plus rien d'intelligible, aura un caractère évident d'universalité. Toutes les déterminations qui, considérées en particulier, constituaient telle ou telle Idée spéciale, maintenant rapprochées dans leur ordre véritable, se complètent Tune l'autre et forment un ensemble dont la réalité est achevée.
UbIs ce mot d'ensemble^ qui parait indiquer une col* lection, une totalité, ne doit pas faire illusion. L'Idée des Idées n'est point un tout divisible en un certain nombre de parties : les différences et les divisions qu'on introduit au sein de son unité n'ont rien d'analogue aux divisions matérielles. Qui dit Idée, dit un certain ordre d'objets considérés dans leur pureté et leur simplicité absolue. Or, les qualités et les formes ne s'opposent les unes aux autres que dans l'état de mélange et d'imperfection : élevez-les à leur degré suprême, et au lieu de l'opposition vous apercevrez l'harmonie et l'unité. Car la perfection d'une chose est au fond la même que la perfection de toutes les autres choses (2).
L'Unité de Platon n'est point celle qui naît du vide absolu, mais de la plénitude absolue. Ce n'est pas le
(1) Aristote : « Les Idées sont causes de l'être pour les autres choses; et l*Un est cause de Tôlre pour les Idées. Ta 'yàp ttln toù imv oln'a rûc AOiotC, Tot€ S' tt^tot To Iv. M MéL, I, 6.
(2) Voir plus haut, p. 234, note.
dernier degré de Tabstraction et de Tindétermination, mais la détermination suprême.
Lorsque notis considérons toutes choses à ce point de vue de la perfection, qui est à la fois universelle ^et indivisible, TUnité nous apparaît comme entièrement identique au Bien.
Platon nous le répète à chaque instant : en toutes choses, c'est Tunitéquiest le bien. Sa morale, sa politique, son esthétique, sa dialectique, n'ont pas d'autres conclusions. La pensée ne se repose, dit-il, que quand elle est pai*venue à un principe universel {i toO TOVToç «px'/î), inconditionnel et se suffisant à lui-même (ût«vdv). € Mais quoi? dit-il dans le Philèbe^ ce qui se suffit à soi-même n'est-il pas le b jen ? — Gomment en serait-il autrement? c'est là le caractère distinctif du bien par rapport à toutes les autres choses. Ti Jà;
îxQcvov tôy^Oov ; Dcaç yàp ou ; xal i7avT6>v ^t etç touto ^taçépet
Tôv ovTwv (4). » Et dans le VP livre de la République^ Platon nous dit formellement que le principe exempt d'hypothèse, qui seul se justifie par lui-même parce qu'il a en lui-même sa raison : c'est l'Idée du Bien (2).
{i)Pha., 20, d; Cf. 100, a, s.
{1)Bép., VI, 511, b.
458 RAFPORt DES IDÉES A DIKli.
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