‹ La philosophie de Saint AugustinChapitre 10 sur 318 · XII PRÉFACE · texte numérisé non relu

XII PRÉFACE

conde partie, j'essayerai successivement l'histoire et la critique de la philosophie de l'évêqtie d'Hippone.

Mais je voudrais, auparavant, replacer saint Augustin au milieu de son temps; tracer une rapide esquisse de sa vie; dégager de ce récit même le tableau de son âme; expliquer les démarches de son esprit par la date et la nature de ses ouvrages; et, en marquant les périodes que sa pensée a tour à tour parcourues, indiquer comment, pour lui, ont pris naissance les problèmes dont l'ensemble constitue proprement sa philosophie.

On aurait peine à imaginer un spectacle plus confus, plus mélancolique à la fois et plus attachant, que celui qu'offre, au quatrième et au cinquième siècle de notre ère, l'histoire de Tunivers romain. Ce corps immense, si lentement, si laborieusement formé, s'affaisse en quelque sorte sous le poids de ses vices, et succombe à l'excès de sa grandeur. Alanguis par la corruption, les courages ne peuvent soutenir le choc des barbares, et l'empire donné en proie à de tumultueuses con^^oitises, voit se dissoudre chaque jour d'une manière fatale celte prodigieuse mais factice unité, où étaient venus s'absorber tant d'éléments hétérogènes et de nationalités disparates ^ Vainement quelques hommes de volonté forte ou de génie, un Constantin, un Julien, un Théodose, par des conduites tantôt habiles et tantôt violentes, s'efforcent de retenir la chose romaine sur la pente où elle se précipite. En attendant un démembrement plus

t. Voy. Ammien Marcellin, Reruni yestanim , lib. XXXI {Désuni lib. XIII), édit. des Deux-Ponls, 1786, in-8.

2 IMKODUCTIOK.

complet, la s\îi6bion de l'empire s'opère, et, après une longue suite d'intrigues et de meurtres, de révoltes et de révolutions, l'Occident finit par tomber aux mains d'un Olybrius, tandis que l'Orient inaugureavec le gouvernement de l'eunuque Eutrope tous les abaissements du Bas-Empire.

Là est le coté purement lamentable de cette période de transformation. Car on n'y rencontre que décrépitude et scènes de mort.

C'est ailleurs qu'il en faut chercher le côté pathétique tout ensemble et vivant. Il se découvre dans la lutte de l'esprit ancien et de l'esprit nouveau, du paganisme qui expire et du Christianisme qui grandit.

On se tromperait, en effet, si on croyait qu'au quatrième et au cinquième siècle de notre ère, la religion chrétienne eût cause gagnée. A cette époque, elle n'a point cessé de soulever contre elle une puissante organisation politique, organisation toute de privilèges et que défendent par conséquent d'innombrables intéressés. La multitude raèrne, la foule des plébéiens, des pauvres, des malheureux, ne lui est plus attachée ainsi qu'aux premiers jours, parce qu'avec la richesse et le crédit se sont introduites au sein de TÉgUse des manières d'être aristocratiques ^ . Il faut parler aussi des fréquentes défaillances et' comme des retours au paganisme, qui se produisent parmi les chrétiens, après les

1. Cf. M. Beugnot, Histoire de la destruction du -paganisme en Occident, 1835, 2 vol. iii-8 ; t. I, p. 171, .317. o On répète que le Christianisme était la religion des pl^ébéiens, des pauvres, des malheureux ; cela n'était plus an quatrième siècle, quoiqut saint Jérôme ait dit : Ecclesia Chribti de i ili plebecula congreyata est. «

INTRODUCTION. d

intervalles de repos que leur laissent les persécutions.

D'un autre côté, pendant qu'à l'encontre de son établissement et de ses progrès, le Christianisme trouve les païens réunis dans une commune résistance ; les hérésies multipliées qui le désolent, mettent à chaque instant son unité en péril, ou tendent du moins à le discréditer. Attentifs aux mouvements convulsifs d'une société qu'ils prennent à tâche non de guérir mais de maîtriser, les empereurs favorisent tour à tour la rehgion nouvelle ou lui font durement sentir leur omnipotence. L'orthodoxie, le schisme, le paganisme, au fond, leur importent assez peu. Ce qu'ils cherchent uniquement, ce sont des supports ou des instruments de domination. Aussi bien, « les fameuses apologies que l'Église publie au nom du corps, et apparemment par députation expresse aux empereurs, au sénat et aux gentils \ >> prouvent assez combien sa situation est contestée, sinon précaire.

Ajoutez enlin à ce duel contre le paganisme, à ces déchirements que renouvelle sans cesse l'hérésie^ aux exigences capricieuses et despotiques des princes, la difiiculté énorm.e d'asseoir sur le monde ancien le monde nouveau. Sans doute, l'idée fondamentale du Christianisme était profondément originale; sans doule encore, il ne se proposait point pour but la science, mais le changement des mœurs et le gouvernement des âmes ^. Néanmoins, et ceux auxquels s'adressait l'Église, et ceux même qui la représentaient, avaient été, pour la plupart, formés à l'école de la philosophie païenne, un

1. Bossuel, Dissertation sur Grotius, VIII, OEuv. t. III, p. 18G.

2. M. Guizot, Histoire de la Civilisation en France, sixième lecuu.

Athéiiagore, un Justin, un Clément, un Origène, un Tatien, un Synésius. De là une nécessité indéclinable de rattacher aux systèmes antérieurs la doctrine chrétienne, et de faire au libre examen sa part, tout en réduisant les esprits à un régime d'autorité. Or, le moyen de concilier avec l'inflexible, avec Finaccommodable rigueur du dogme lïnfinie variété des théories philosophiques ? Encore ces théories avaient -elles été étrangement confondues et défigurées. Qui consentirait effectivement à reconnaître Aristote dans le péripatétisme de Thémistius, de Plutarque ou de Syrianus, le maître de Proclus? Qui voudrait, de môme, identifier avec les enseignements de Platon le néoplatonisme de Plotin, de Proérésius ou d'Eunape? D'un éclectisme sans point de repère certain, était né un syncrétisme sans consistance, dont Numénius d'Apamée et x\pulée offrent de remarquables échantillons. Les sceptiques railleries d'un Lucien, le succès des pratiques théurgiques d'un ApolloDiusdeThyane,attestentassez d'ailleurs en quel inextricable désarroi étaient tombés les esprits. C'était au milieu de cette mêlée d'opinions, et parmi les aspirations les plus vagues, que l'Église avait à chercher sa voie. C'est pourquoi on l'a observé avec justesse : par ses affinités apparentes, par ses analogies verbales avec les données chrétiennes, le néoplatonisme notamment, qui lui devint d'ailleurs un instrument précieux de rapprochement et d'action, put être aussi, à plusieurs égards, considéré comme une de ses plaies ^ Et comme

1. M. Beugiiûl, Oiivrayeciie, \. I,p, 2 40. — Voy. aussi Fleury, Opuscnltff. Nmie?, 1780, t. III. p. 181, Discours sur Platon.

si ce n'était point assez pour précipiter les intelligences dans le chaos, tandis que de la Syrie et de l'Egypte les sectes gnostiques se répandaient dans le reste de l'univers civilisé, du fond de la Perse et de l'extrême Orient s'élevait le Manichéisme, entraînant après soi le long et fantastique cortège de la magie, de l'astrologie, des sciences occultes, de toutes les superstitions.

En résumé, les croyances n'étaient donc pas moins chancelantes que les institutions; les doctrines se trouvaient aussi divisées que les intérêts; le passé et l'avenir se disputaient le présent, et dans les ténèbres amassées par tant de conflits, le politique le plus consommé ne pouvait guère prévoir un lendemcrin, ni l'âme la mieux affermie se défendre absolument contre les vertiges du doute, les tristesses de la vie ou les fascinations de l'erreur.

•C'est dans une semblable époque qu'était destiné à vivre saint Augustin. On ne saurait nier qu'elle n'expUque jusqu'à un certain point les égarements, les hésitations, les démarches laborieuses de sa pensée, en même temps qu'elle nous met mieux à même d'apprécier la force de caractère et la sublimité d'esprit qu'il lui fallut pour surmonter tant d'obstacles et vaincre de si profondes obscurités.

Je n'ai point à raconter ici en détail la vie de l'évêque d'IIippone. Un disciple et un familier d'Augustin, Possidius, évêque de Calame, les Bénédictins et Tillemont* Font fait en y mettant un scrupule qui ne laisse rien à

1. Vita Sancti Aurelii Augiislini, Hipponensis episcopi, cuœtore Pos' sidio Calameiisi ephcopo; Vila S. A. Augusthii , etc., ex ejus potissi-

6 ISTHODL'CTION.

désirer. Ce récit, d'ailleurs, serait sans proportion avec mon dessein. Toutefois, Tobjetniême queje me propose exige queje rappelle sommairement les principaux traits de cette noble existence.

Comme TertuUien , Lactance , saint Cyprien , saint Augustin appartient à l'Afrique. Il naquit en 3o4 à Tagaste, ville de la province de Numidie, près de Madaure et d'Hippone. Il eut un frère nommé Navige et une sœur qui passa ses jours dans un des nombreux couvents du pays. Sa mère était cette Monique, le modèle accompli d?s mères. Son père, appelé Patrice et qui ne devint chrétien que fort tard^ appartenait à une condition médiocre et presque malaisée.

Simple catéchumène^ Augustin encore enfant, durant une maladie dangereuse, demanda vainement le baptême. Une prudence singulière et que la tendresse peut seule excus'i^r, voulut lui réserver cette ressource de pardon pour les fautes probables d'un âge plus

miim scripiis concinnnla; Tillemont, Mémoires pour sertir à VHisloire ecclésiastique des sir premiers siècles, [. XIII, Vie de Sai)}t Augustin .\oîr aussi D. Ceillier, Histoire générale des auteurs sacrés et ecclésiasti(pies , f. XI ; Ellies Diipin, Xouvelle bibliothèque des auteurs ecclésiastiques, t. II et III ; Bayle, Dictionnaire historique, article : Augustin; M. Villemain, Tableau de l'éloquence chrétienne au quatrième siècle; yi. Saint- Marc-Girardin j i?gi'«e des Deur-Mondes , déc. 1842, V Afrique sous Saint Augustin ; M. Poujoiilat . Histoire de Saint Augustin, 2 vol. Paris. 1852.

avancé. Quant à lui, une fois rétabli, il se laissa emporter par son naturel de feu vers d'autres pensées.

Tel en effet, dès ses premiers ans, parut Augustin, impétueux, plein de troubles et de désirs, dévoré de toutes les ardeurs d'un sang numide, agité de tous les élans du génie.

Son père, qui, de bonne heure, avait remarqué en lui une vivacité d'esprit extraordinaire, le destinait aux triomphes opulents de l'éloquence. Augustin commença donc son éducation à Tagaste, puis la continua à Madaure. On sait quelle aversion lui inspirait Homère, dont il avait tant de peine à comprendre les vers et qu'il ne traduisait que sous le coup de la menace ; avec quel ravissement, au contraire, il se laissait charmer à la douce poésie de Virgile, dont il avait appris la langue en se jouant, entre les bras et au milieu des caresses de ses nourrices. « Inter blandimenta nutricum et joca arridentium et lœtitias alludentium '. »

A quinze ans, il revint à Tagaste. Là, il dut attendre une année entière que son père, qui sacrifiait tout à l'éducation d'un fils de si belle espérance, entamasse les avances nécessaires pour l'envoyer à Carthage. Luimême a raconté comment, vers ce temps, firent explosion en lui tous les orages de la puberté, et ces mauvais instincts qui le portèrent au voP.

Arrivé à Carthage, dont les florissantes écoles étaient les premières de l'Afrique, Augustin y étudia la rhétorique sous un nommé Démocrate, et tint bientôt par-

1. Co)if('s.sio)iui)i lil), I, Cl)). x\v. ■2. Ihid.. lib. IH, c.'p. m.

8 INTRODUCIION.

mi ses condisciples le premier rang. D'autre part, il ne tarda point à être envahi par la corruption de cette \ille, où la civilisation romaine avait apporté toutes ses infamies et tous ses bienfaits. Néanmoins, réglé dans le désordre même, il s'attacha à une seule femme, et à dix-huit ans, il en eut ce fils bien-aimé, cetAdéodat, dont il osait se promettre qu'il serait quelque chose de grand. A dix-sept ans, il avait perdu son père.

L'ame d'Augustin ne pouvait être entièrement captivée par les sens. Aussi , alors même qu'il s'enivrait de plaisirs et se repaissait de sa misère, il se sentait tourmenté par un inextinguible besoin de vérité. A dix-neuf ans, la lecture de V Hoi^tensiiis de Cicéron l'enflamma d'un incroyable amour pour la philosophie, (( changea tous les sentiments de son âme, donna une direction nouvelle à ses vœux et à ses désirs ^ » A vingt ans, il lut sans maître les Catégories d'Aristote. Épris, dès lors, de la science, il se sépara plus que jamais de ses bruyants compagnons d'étude, qui s'appelaient eux-mêmes eversores ou i^avageurs. Mais ce ne fut que pour s'engager dans la secte des Manichéens, au grand désespoir de sa mère, que les paroles d'un pieux évêque, auquel elle confia ses angoisses, parvinrent à peine à rassurer sur cet enfant de tant de larmes.

Cependant, d'élève devenu maître, Augustin se mit à enseigner la grammaire à Tagaste. Puis, le chagrin que lui causa la mort d'un de ses plus chers amis, lui

1. Confessïonum lib. III, cap. iv. Cf. Contra Jutianum Pelagianum, lib. IV, cap. XIV : « H.rc ille di.rit (Tiillius in Hortensii dialogo) , qui niJiil de pr'nnorum homuinm vita , nHiil de paradisi felicitate , nihilde corporum resurrcclionc credideral . »

ayant fait prendre en dégoût le séjour de sa ville natale, il vint professer à Carthage. Vide de croyances, il s'y nourrit de superstitions, et malgré son horreur pour les pratiques de la magie, prit confiance dans les mensongères promesses des astrologues *. Il continuait d'ailleurs de cultiver l'éloquence, avait l'insigne honneur do recevoir du proconsul Yindicien un prix de déclamation, et composait son premier écrit, intitulé du Beau et du Convenable^ qu'il dédiait à Hiérius, rhéteur de Rome alors en renom. D'un autre côté, après avoir langui neuf ans dans les ténèbres du Manichéisme, sans être pourtant jamais passé du rang des simples tt?^^//teurs au rang des élus ; l'insuffisance du représentant le plus accrédité de cette secte, appelé Fauste, avait fini par lui ouvrir les yeux. Non a qu'il se séparât tout à fait des doctrines manichéennes, mais ne voyant rien de meilleur que la voie où il était entré, sans savoir comment, il avait résolu de s'en contenter jusqu'à ce qu'il rencontrât quelque chose de préférable à choisir^. » Disposé de la sorte, il crut qu'il découvrirait peut-être à Rome la lumière après laquelle il soupirait. Aussi bien, les dégoûts que lui donnaient ses élèves par leur turbulence, le détachaient de Carthage. En vain Monique s'efforça-t-elle de l'y retenir. Trompant son inquiète vigilance, il s'embarqua pour l'Italie.

A peine établi à Rome (383), Augustin fut pris d'une

1. Confessiomim lib. IV, cap. m. « Idcoque illos pianos, qnos mathematicos vacant, plane considère non desistebam, qiiod quasi nnlliun eis essel sacrificium, et nullx preces ad aiKjtiem spiritum oh divinationem dirigerentur. »

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