‹ La philosophie de Saint AugustinChapitre 189 sur 318 · In Psalmuw C Enarraiio · texte numérisé non relu

In Psalmuw C Enarraiio

DE LA NATLTJ: DK DIEf. 289

c( Je ne connaissais point, écrit saint Augustin, cette justice intérieure et véritable, qui ne juge pas selon la coutume, mais selon la loi très-juste du Dieu tout-puissant, et qui ordonne des pratiques didérentes selon les diverses rencontres des temps et les divers génies des peuples, quoiqu'elle demeure la même dans tous les temps et chez tous les peuples. Je ne considérais pas que c'est suivant cette justice qu'ont été justes Abraham, Isaac, Jacob, Moïse et David, et tous ces autres patriarches qui ont été loués -par la bouche de Dieu même; et que, s'ils passent dans l'estime de quelques ignorants pour injustes, c'est parce qu'on les juge au point de vue du moment présent et qu'on applique l'étroite mesure de ses propres actions à la conduite universelle du genre humain. De même que si quelqu'un qui ne saurait pas comment il faut s'armer, se couvrait la tète avec des jambarts, et se chaussait avec lin casque; puis se plaignait que ces pièces d'équipement fussent mal faites. Ou comme si un jour où l'on aurait défendu de tenir marché après-midi, quelqu'un s'offensait de ce qu'il ne lui serait pas permis de vendre alors ce qu'il aurait pu vendre le matin. Ou enfin comme si on s'étonnait que dans une maison certains serviteurs maniassent des choses, auxquelles celui qui donne à boire ne doit pas toucher ; et qu'on trouvât mauvais que sous un même toit et parmi les serviteurs d'un même maître toutes choses ne fussent pas également permises, ni a tous, ni en tous lieux.

Or, c'est précisément ce que font ceux qui ne peuvent souffrir qu'on lourdi^e que ce qui a été permis aux

anciens justes dans leur siècle , ne l'est plus aux gens de bien dans celui-ci, parce que Dieu, selon la nécessité des temps , leur a commandé des choses qu'il ne nous commande plus aujourd'hui, quoique ces justes aient été soumis aussi bien que nous à son éternelle justice. Et néanmoins ils n'ont pas de peine à comprendre que dans un même homme le vêtement qui est propre à Tun de ses membres ne le &oit pas à l'autre ; que dans un même jour ce qui a été permis le matin ne le soit plus le soir. Ainsi la justice de Dieu est immuable, parce qu'elle est éternelle; mais les temps changent, parce qu'ils s'écoulent sans cesse, et que leur être n'est qu'une perpétuelle révolution. C'est ce que les hommes entendent difficilement. Car vivant si peu, ils ne sauraient accorder avec ce qu'ils voient tous les jours les événements si différents , qui se déroulent dans la suite des siècles, et qui s'étendent à travers toutes les contrées du monde; au lieu qu'ils jugent parleurs propres yeux de ce qui convient ou ne convient pas à un même pays, aux heures d'un même jour et aux membres d'un même corps. C'est pourquoi, ils se soumettent à cet ordre humain dont ils reconnaissent actuellement l'utilité; et accusent, au contraire, l'ordre de la providence dont ils ignorent le merveilleux enchaînement.

Je ne savais alors rien de tout cela, ou plutôt je n'y donnais aucune attention, et je n'apercevais point ces vérités, quoique mes yeux en fussent frappés de toutes parts. Je ne considérais pas que, lorsque je faisais des vers, il ne m'était pas permis de mettre toute sorte de

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pieds partout où j'aurais \oulu les mettre; mais qu'il me fallait les placer différemment, selon les différentes espèces de vers; et que, dans un même vers, je ne pouvais pas répéter toujours le même pied, quoique l'art de la versification demeurât indivisible en soi-même; qu'ainsi la justice suprém.e, à laquelle toutes les âmes saintes sont soumises, devait d'une manière sans comparaison plus sublime et plus excellente renfermer en ellemême toutes les lois qu'elle peut donner aux hommes, sans varier jamais, encore qu'elle ne commande pas toujours la même chose, et qu'elle diversifie ses ordres selon la diversité des personnes et des temps. C'est ce qui me jetait dans l'aveuglement, et me portait à blâmer ces saints patriarches, qui non-seulement ont usé des choses présentes, selon l'inspiration et le commandement exprès de Dieu, inais qui ont même annoncé les choses futures, éclairés qu'ils étaient par sa lumière.

Mais de même qu'il y a des lois qui peuvent changer, il y en a d'autres qui ne changent pas. Car peut-on imaginer ou quelque temps, ou quelque lieu, où il ne soit pas juste d'aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de tout son esprit et son prochain comme soimême? Et ainsi les crimes infâmes doivent être rejetés avec exécration et punis avec sévérité, en quelque temps et en quelque lieu que ce puisse être. Et quand tous les hommes de la terre s'accorderaient à les commettre, ils seraient tous également coupables selon les prescriptions de la loi divine \ »

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