‹ La philosophie de Saint AugustinChapitre 26 sur 318 · Retrart. \\h. 11, cap, v · texte numérisé non relu

Retrart. \\h. 11, cap, v

ce serait adopter une méthode illusoire que de vouloir y introduire les divisions de la science philosophique aujourd'hui acceptées. On y chercherait même vainement une observation rigoureuse de la division de la philosophie , telle qu'on la comprenait au quatrième et au cinquième siècle de notre ère, en physique, logique et éthique. Augustin, et c'est là tout à la fois sa force et sa faiblesse, Augustin n'a pas pris à tâche de développer un tissu réguUer de doctrine. Si, comme le remarque Bossuet, « il est celui de tous les docteurs, qui par une pleine compréhension de toute la matière théologique a su donner un corps de théologie', » sa philosophie, au contraire, est entièrement épisodique, parce que, encore qu'il ait constamment philosophé, la philosophie n'a guère jamais été pour lui que l'accident. De là, des lacunes irréparables , des obscurités fâcheuses , quelquefois même de réelles ou d'apparentes contradictions. D'un autre côté, lorsqu'Augustin s'est mis à philosopher, il l'a toujours fait sous l'empire d'un besoin pressant de son esprit, ou dans l'intention de subvenir aux nécessités de ses contemporains. De là, le caractère vivant de ses écrits. On sent, à les méditer, que ses livres ont été des actions, et ses. discussions des combats. Ce n'est pas un auteur qu'on entend , c'est un homme. Ce n'est point un penseur sohtaire qui s'explique , c'est un pasteur des âmes.

Aussi , évidemment , ne convient-il point de demander à la philosophie de saint Augustin une solu-

1. Défense de In Tradition et des saints Pères, liv. VII, ix ; OEnv.

tiou de tous les problèmes qui relèvent de la science philosophique. Cette philosophie comprend expressément, mais uniquement les questions qu'a connues le temps d'Augustin et qu'il a lui-même examinées, soit pour résoudre ses doutes, asseoir ses croyances, fixer son cœur; soit pour éclaircir le dogme, le préserver de toute altération, le placer au-dessus des atteintes de la passion et de l'erreur.

Rappeler quelles ont été les principales questions qui tour à tour se sont présentées à la pensée de saint Augustin, en les énumérant, s'il est possible, à peu près dans l'ordre où il se les est posées, ce sera donc tracer de sa philosophie le seul plan qui soit légitime. Du reste, ainsi définie, la philosophie de l'évéqued'Hipponen'offret-elle pas encore un champ immense?

Deux questions ont personnellement et tout d'abord préoccupé saint Augustin : la question delà vie heureuse et la question de la certitude. Or, ces questions ne sont pas simples. Comment, en effet, résoudre le problème de la certitude sans rechercher quelle est l'origine des idées, laportée de l'esprit humain, l'essence de la vérité? Il est impossible, de même, d'assigner ce qu'est pour l'homme la vie heureuse, sans avoir, au préalable, fait del'homme une étude approfondie. Car on ne comprendrait pas que le bonheur d'un être ne fût point en conformité de la nature de cet être. Il suit de là qu'il est nécessaire de s'interroger sur la nature de l'âme, sur ses facultés, ses tendances et sa fin. Ce n'est pas tout. L'homme n'est point un pur esprit. Il est corps et âme à la fois. L'homme n'est pas Un être isolé ou indépendant. Il se trouve en rapports perpétuels, indéchnables, avec le

INTHODLCTIU.N.

monde qui le porte, avec ses semblables dont la société fait sa vie, avec Dieu dont il a reçu l'être et qui le lui conserve. Et de ces rapports dépend manifestement son malheur ou sa félicité. Par conséquent, la distinction de l'âme et du corps et la détermination des liens qui les unissent, le monde et ses lois, la constitution des sociétés, et principalement l'être de Dieu et ses attributs, ce sont là autant de nouveaux sujets qui appellent inévitablement la méditation. Pas un n'a échappé à la pénétrante sagacité d'Augustin.

Ces problèmes, que lui suscitaient sa curieuse intelligence et les nobles inquiétudes de son cœur, il les retrouvait, d'autre part, dans les exigences du dogme et les nécessités de son temps. Bossuet l'a très-bien observé. « Dieu, écrit-il, a permis que saint Augustin eût à combattre toutes sortes d'hérésies. Le Manichéisme lui a donné occasion de traiter à fond de la nature divine , de la création , de la Providence , du néant dont toutes choses ont été tirées, et du libre arbitre de l'homme, où il a fallu chercher la cause du mal. — Le Donatisme lui a fait traiter expressément et à fond l'efiicace des sacrements, et l'autorité de l'ÉgUse. — Ayant eu à combattre les Ariens en Afrique, il a si bien profité du travail des Pères anciens dans les questions importantes sur la Trinité que les disputes d'Arius avaient rendues célèbres par toute l'Eglise, que, par sa profonde méditation sur les Écritures, il a laissé cette importante matière encore mieux appuyée et plus éclaircie qu'elle n'était auparavant. Il a parlé de l'incarnation du Fils de Dieu avec autant d'exactitude et de profondeur qu'on a fait depuis à Éphèse... Quant à

la secte pélagienne qui a été entièremeut renversée par ce docte Père, on sait qu'elle lui a donné lieu de soutenir le fondement de l'humilité chrétienne, et en expliquant à fond l'esprit de la nouvelle alHance, de développer par ce moyen les principes de la morale chrétienne, en sorte que tous les dogmes, tant spéculatifs que pratiques, ayant été si profondément expliqués par saint Augustin, on peut dire qu'il est le seul des anciens que la divine Providence a déterminé, par l'occasion des disputes qui se sont offertes de son temps, à nous donner tout un corps de théologie ^ » Omettez un moment, retranchez de cette énumération ce qui se rapporte au dogme, pour ne considérer que ce qui touche à la philosophie. N'est-il pas incontestable qu'Augustin a retrouvé, quand il s'est appliqué à défendre la révélation, tous les essentiels problèmes qui déjà l'avaient occupé, alors qu'il ne songeait qu'à contenter sa propre raison ? Il y a plus, la nécessité d'accorder les solutions de ces problèmes avec l'enseignement de l'Église en accroît singulièrement à ses yeux l'importance et le force de descendre à des détails d'analyse, à une distinction de nuances, à une profondeur d'investigation, que sans, cela peut-être il n'aurait point soupçonnés. D'où vient, par exemple, qu'il s'enquiert avec tant de sollicitude de l'origine de Fâme et qu'il agite si souvent cette délicate question, sans oser se prononcer résolument? Est-ce, de sa part, simple curiosité, passion immodérée de savoir? En aucune façon. Mais Augustin a aisément remarqué

1. Défense de la Tradition et des saints Pères, liv. IV, OEuv. t. III, p. 423.

qu'à la doctrine de l'origine de l'âme se lie d'une manière intime la doctrine du péché originel et que se décider sur le premier point, c'est presque du même coup prendre parti sur le second. C'est pourquoi il s'évertue à écarter les périls, dont une psychologie indiscrète pourrait menacer l'orthodoxie. N'est-il pas évident aussi qu'Augustin n'eût pas, selon toute apparence, autant insisté dans ses recherches sur la nature de Dieu, s'il n'avait eu, d'un côté, à se dégager du dualisme de Manès, et de l'autre, à combattre cette forme nouvelle du Platonisme etdu Gnosticisme, qui s'appelait l'Arianisme, combinaison logique d'un monothéisme étroit et du principe que Dieu n'a pu créer le monde sans intermédiaire ? Comment, enfin, ne point présumer quel'évêque d'Hippone s'en fût tenu à cette vive conscience de la Hberté, à cette affirmation péremptoire d'une volonté causatrice, par où notamment il s'était séparé des Manichéens, s'il n'avait eu à défendre contre Pelage et ses sectateurs, contre le Pélagianisme et le semi-Pélagianisme le dogme fondamental de la grâce ? En effet, affirmez l'intégrité du libre arbitre, la pleine efficacité des œuvres, que devient le besoin de réparation? Si, au contraire, on établit que la liberté humaine s'est blessée de telle sorte que non-seulement un supplément de force lui devient indispensable pour agir avec efficace, mais qu'il lui est même impossible sans un secours d'en haut d'exercer la force qui lui reste au sein de sa déchéance, n'est-il pas clair que le mystère de la rédemption doit s'accomplir ? Car c'est par la rédemption que s'est ouverte et que continue à couler la source de la grâce. On ne s'étonne plus, dès lors, que ce problème unique de la

liberté ait fini par absorber tous les efforts d'Augustiu et qu'il soit devenu comme le centre de ses recherches, de ses dém.onstrations et de ses discours. Repousserla notion du libre arbitre qu'essayait d'accréditer Pelage, ce n'était rien moins que sauver de la ruine Tédifice du Catholicisme tout entier.

Ainsi, loin d'écarter ou d'amoindrir les questions philosophiques, la théologie devait les grandir et les rappelait instamment à l'esprit de l'évèque d'Hippone.

Ces questions supposent d'ailleurs entre elles une génération logique, qu'au milieu même des troubles de son âme et malgré la diversité des circonstances où il a pris la plume, ce merveilleux génie n'a jamais méconnue. Je crois donc que je ne courrai le risque ni d'être incomplet, ni de trahir la pensée de saint Augustin, en rameiiant aux chefs suivants, pour les traiter dans l'ordre même où ils seront énoncés, l'exposition de sa philosophie que j'aurai ensuite à examiner :

La certitude;

L'âme;

Dieu;

Le monde ;

La liberté ;

La Cité de Dieu ou la morale.

A coup sûr, ce n'est point sans un profond regret que décomposant en quelque manière ce grand homme, lequel réunit, à un degré vraiment prodigieux, lafoi des apôtres, le mysticisme des solitaires, la vigueur d'argumentation des apologistes, l'invincible autorité des Pères, l'érudition des Docteurs, je me bornerai à considérer dans l'évèque d"Hippone le philosophe. Mais j'aurai

du moins conscience de m'appliquer de la sorte à mettre en lumière un de ses côtés les plus admirables, les plus dignes d'être connus, et pourtant les plus ignorés. Sans doute encore, je déplorerai d'être obligé de ramener à un discours continu et dont le mérite principal sera d'être clair, ces compositions si variées, où résonnent toutes les notes, où éclatent tous les prestiges, où brillent toutes les forces de l'éloquence humaine, traités, dialogues, soliloques, lettres, sermons, apologies, controverses, hymnes, confessions, pages inimitables, tour à tour enflammées d'amour, humides de larmes, gonflées de soupirs, tout imprégnées de cette mélancolie sacrée qui s'échappe, comme un parfum inconnu aux anciens, des écrits des modernes. Néanmoins, si Téloquence consiste foncièrement à exprimer le vrai, et si le sublime a pu être justement défmi* — le son que rend une grande âme, — peut-être ne devrai-je point désespérer de sauver par la iidéhté des analyses la meilleure part du génie oratoire d'Augustin.

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