‹ La philosophie de saint Thomas d'AquinChapitre 117 sur 125 · SoAil Âxaàmê <fo CMahk%, p. 410 et · texte numérisé non relu

SoAil Âxaàmê <fo CMahk%, p. 410 et

par le Christ ; il a subi la force, il ne s'est point tû devant elle, n

 Dieu ne plaise que nous réclamions pour l'Église te droit périlleux de sortir du sanctuaire daos uu but de domination temporelle ; mais les paroles prononcées dans le sanctuaire percent les murs du temple et trouvent leur application au dehors. La religion est la science du salut f mais une des conditions du salut, ce sont les œuvres. Elle tournoies pensées de Thomme vers l'éternité; mais ia préparation de réternité, c'est la vie présente. Connaître ici-bas ses devoirs et les pratiquer est le chemin le plus sûr pour parvenir % la béatitude. Comment dès lors annoncer aux hommes la destinée qui les attend au delà du tombeau » sans leur parler de la conduite qu'ils ont à tenir sur cette terre , chacun dans la condition où Dieu Ta placé ? L'autorité civile enchaînera-t-eUe la leçon morale prête à s'échapper de la houche du prêtre? C'est là l'odieuse et impuissante prétention de tons les despotismes; une philosophie qui chercherait à ia justiher ou à rexcuser, proclamerait elle-même sa propre bassesse.

Chaque fois qu'une question nouvelle naît du conflit des intérêts ou des passions^ rÉglîse, dans sa prudence, ne se croit pas sans doute obligée d élever la voix et de rendre une décision solen* nelle; mais que fera-t>eUe si^ dans des conjonctures enil an assantes, quelques consciences troublées s'adressent à elle , comme à la source de toute vérité.

470 IM)CTIUIi£ HlUTiOUfi.

et lui JemanJcnt des directions ? Repondra-l-elle à leurs scrupules par le silence ?^ Keiujierii-l-eUe dft fiier \mm iacertiiudas ? Va^ovmemoài en panii eu aurait tous les caractères d'un déni de justice, s'il n'était pas une sorte d'abdication.

Mal^ las barrières que la UgiaiatioD modama & multipliées autour du sacerdoce, afin de préserver la société de ses aDa{ûétaiaeata, VËgUse ae raste dom pas étrangère A ea qui sa paaiadaos b cilé; alla es! mêlée aux affaires du monde; perpétuellement elle iutervieul, non pas par des actes qui impiiqueraienl un droit primordial sur la tampoiel i mais p^r daa exhortations , par des avis , quelquefois par des décisions doctrinales , comme l'arbitre des devoirs , et avec UD6 autorité souToraiaa smr bs consciaikees catholiques. Étroitement liée à un état social qui est détruit, sa puissance temporelle a disparu sans retour, je le crois , avec las circonstanoas qui rayaient produite; mais sa juridiction morale subsista, panse qu'elle esl assaatiallû à la CQO&tilutioii de la papauté.

Cet inéyitable ascendant de raotorité religieusa sur les âmes Udèieâ ne saurait offenser l'État ni alarmer les philosophes. Si le pouToir apirituel et le pouvoir oivil étaient réunis dans las mêmes mains; si, comme de nos jours en ûusâie , le poutile et le monarque se confondaient an un seul personnage , il y aurait lieu de gémir sur le sort réservé à la liberté et à la dignité humaine» aussi long-^

DOGTBINS POUTIQim. 47f

temps que cette alliance adultère ne serait pas rompue. Mais chez la plupart des nations catholiqiMBf l'figliie» réduite à elle«même, n'a d'autiefom que celle qui résulte de Tadhésion volontaire des consciences aux vérités qu'elle enseigne. Dès lors, l'asMntiment qa*dle obtient par la persuasion n'en^ chaîne ni n'avilit la liberté. L'âme accepte sans se dégrader ses jugements , comme elle se soumet aux SixhortfttiQiis du père de famille, aux conseils de Tamitié, à Tautorité du génie, à toutes les puissances morales qui gouvernent les pensées et les actions des hommes.

Voilà ce qui nous paraît subsister des maximes du moyen âge sur la mission temporelle du pouvoir religieux; daos cette mesure et sous ces réserves , nous accordons que la doctrine de saint Thomas, qui en fut la se V ère expression , s'adapte encore aux conditions actuelles de la société.

Les questions délicates que nous venons de toucher paraîtront peut-être à quelques-uns de nos lecteurs trop spéciales, trop étrangères à la philosophie pour qu*il ait été opportun de. les discuter. Mais dans cette revue critique des opinions de saint Thomas , fallaitil donc omettre ses doctrines sur le gouvernement des sociétés humaines, Tun des objets que les anciens estimaient le plus dignes des méditations du sage ? Ou bien, devions-nous laisser dans Tombre ces théories de la dépendance du pouvoir dvil» et de la suprématie du pouvoir spirituel , qui caractérisent la politique

472 DÛCTAINE POUTiaUS*

du saint docteur ? Dans des malièreB qui toudbent aux

vérités les plus hautes et aux droits les plus précieux, eomment le silence el l'absteutieii seraientils permis i riiistorien ? S'il ne doit pas recfaerclier imprudemment les controverses périlleuses, c'est aussi une obli* gation pour lui de ne pas reculer devant eeiles qui se présentent pour ainsi dire d*elles^m£mes ; il doit les aborder avec franchise y en essayant d'y répandre les lumières qui sont k prix de Tétude inqpartiale et consciencieuse de la vérité»

CONULUSION

Avant de poser la plome, jetons un dernier regard sur la route que nous venons de parcourir, et ré- Biimone brièTemoDt ces longoee et laborieosee recherches.

L'étude à laquelle nous nous soiiiines livré soûle* Tait une question préjudicielle qui, tout en paraissant n'Intéresser que Tbistoire dn passé, se rattachait aux controverses les plus épineuses du temps présent. Chez saint Thomas d'Aquin, et d'une manière plus générale chez les docteurs scholasttques, y a-t-il, à proprement parler, une philosophie?

Ce n'est pas sans raison que le moyen âge est considéré par les gens du monde et par les savants comme Tépoque la plus brillante de la théologie ehrétienne » sinon comme l'âge d'or de k foi. Mais faut-il conclure de là que , du x* siècle au li*, le développement de la pensée religieuse a étouffé complètement l'essor de la raison ? L'expérience a prouvé que les théologiens , adversaires de la philosophie, et les philosophes, eniieinis de la religion, s accommoderaient également de cette conséquence. Les premiers

croient y trouver h preuve que , pour doTenir et demeurer chrétien > il faut pousser l humilité jusqu'à . anéantir en soi la libre réfleiion; les seconds , s'autorisent de l'excès même de cette prétention pour coudanmer le Cbristiauisme, au nom de ces instincts innés qui portent Thommie à se rendre compte de toutes chosesy et qui ne forent jamais plus développés ni plus invincibles que de nos jours. Nous ne regretterions pas la travail qne eas recharobes noas ont coûté , si elles contribuaient à ruiner pour loua les espriu de bonne foi Thypothèse qui sert d'argument à d'aussi funestes théories* Quelque vénérée que rÉglise ait été au moyen 6ge , quelque soumission qu'elle ait recueillie, les docleurs scholastiques, saint Thomaa à leur tète, tombaient d'aocord qu'il existe tout un ordre de vérités morales et reli* gieuses accessibles à la raison , et dont la recherche, inqumtio, non pas seulement, comme on Ta prétendu, la démonstration, est l'obj i propre de la philosophie. Celui qui aurait soutenu alurb que la bcieace et la foi sont inconailiables, et qu'il faut néoesaatremeni sacrifier Tune ou Tautre » aurait causé plus *que de l'étonnement, et je soupçonne fort que les anathèmes de l'École , joints à eaux de r£glise , ne lui auraient pas laissé un seul moment Vexcuse de se tromper de

bonne foi.

Il est vrai que ees adeptes fer venta de la philosophie, ces disciples assidiis et enthousiastes d* Anatole, estimaient que la rait^ou a au-det^^uâ d elle deâ vérités

owGLim»m. ku

qu'elle ne peut pas aUfindre ; mais la philo&o[)hie QOfigûttt*t-eU« àproCésaer qu'à la diâareaoe dea autres iMnltét de Mtre natare, rentendMMiit poeaède unf portée illimitée et infinie? A ce compte, le nombre dee vraie phiioeopliei ee trmivemit ainguUèrement feelreînl; car, eiiBri>ieii poorrait^n ea dlir^ ttêmÉ parmi les plus conilaiiLâ et les plus audacieux, qui aient eu un ai ioog espoir el de ai Taatea pensées , e| qui aient ouvert de si hautes perspectives au génie de

riionime !

U est vrai aussi que» dans ia pensée de saint ïiioœas et de ses oontemporainsi la philosophie est Tallite

natuidlc du Cluistianisme, et le meilleur usage de la mson, le i'ruit de la science le plus solide et le plus désiraMot e*eet de confirmer dans les âmes les croyaîiccb évaogéliques. Mais est- il interdit de jeter un regard sur les avantages pratiques de la science, soua poiae d'être aceuaé de vouloir Tabolilioa de la soienee ? Que serait-ce qu'une philosophie indifférente au sort du genre iiumaiu» inutile pour sa moralité et pour SOU bonheur^ qui se renfermerait dans Tadoration stérile d'elle-même? Ce ne serait pas à coup sûr la philosophie de Descartes et de Bossuet» de Ixibuis et da Maiebranohe f ni même la philosofriiie de Bacon» de Locke et de Newton. Si les sages de Tantiquité ont répudié ouvertement toute espèce de commerce avec le paganisme» o*est que la religion palenno n'oSHùt aox hommes, pour toute leçon^ qu'un tîsitt de fables incohérentes et corruptrices ; mais avec quel enthou-

476 COffCLUSIOll.

siasme n'euasent-ils pas salué la lumière bienfaisante da Christianisme ! Laissons à T AUemagae contemporaine ce rêre insensé d*nne sdence égoïste qui croîl se suffîre à elle-même , et n'ayons pas la simplicité de penssr qae le moyen âge ait déshonoré ou détruit la philosophie, parce qu'il Ta eoltivée, Tœil et le cœur fixés sur l'Évangile , comme sur la règle qui pouvait le mieux reetifier les écarts de Tesprit philo* sophique.

Non-seulement le moyen âge a eu dans le sens propre du mot une philosophie dont les innombrables monuments ont échappé pour la plupart aux rayages du temps, mais cette piulosophie s'est développée dans des proportions et a?e6 une richesse qui ont été égalées, mais qui n'ont pas été surpassées. £t pour ne parler que du seul maître qui fait 1 objet principal de ees études , quelle est la question que saint Thomas n*ait pas abordée? Sans doute , il débute par la théologie, qui est sa principale préoccupation | mais quelque vaste que soit la science de Dieu, il ne s'y renferme pas. Il y joint une psychologie qui est très-étendue , avec une morale et une politique, et chacune de ces branches se partage 'à son tour en un certain nombre de subdiiisions qui embrassent à peu près tous les problèmes que la curiosité humaine peut poser. Au risque de paraître me répéter inutilement , Je rappellerai que la psychologie de saint Thomas renferme à la fois uue ihéorie de la Yie f uue démonstration de la personnalité humaine

GOMCLmON. 477

contre le panthéisme d'Averroës, et Tanalyse la plus détaillée des facultés d'intolUgenee , ^de amsibilité et de liberté dont notre âme est douée. En morale, k saint docteur ne se borne pas à énoncer en termes généraux la distinction du bien et du mal ; mais sur les éléments divers de la moralité, sur les actes humains, sur les vices et les vertus, sur les différentes sortes de lois, sur les devoirs de l'homme dans toutes les conditions de la vie, il offre un ensemble de décisions si large et si solide, qu un ne cite rien de plus considérable chez aucun écrivain. Les questions purement politiques occupent aussi leur place dans la Somme de Théologie, cl si elles sont traitées aVec moins d*aboudance, il est à re* marquer que la mort ne permit pas à saint Thomas d'achever le traité du Gouvernement des Princes, qui devait reniermer l'exposition complète de ses théories sociales.

Pai' quel effort ou de gcuic ou d'érudition, TAnge de rÉcole s'est-il élevé à cette large et riche philosophie? Nous avons vu que les sentiers qu'il avait suivie étaient frayes bien avant lui, et que, dans les questions de tout ordre, il avait eu des guides que nous nous sommes efforcés d'indiquer exaetement. Ghea les anciens, Aristote; parmi les Pères de l'Église, saint Augustin ; chez les Arabes, Avicenoe et AverroCs, ont fourni presque tous les malériaui dii système. Phénomène digne de remarque î Les deux plus grauds théologiens du Christianisme, saiot Augustin

4Tt cmmumm.

et saint Thomas, se sont en partie formés, comme phiUMopkety à Téecle des anciens; l'on s'est inspiré de PIttoo, Tautra d'Arialots i et dm Ia doeleor Angélique l'influence du péripatétisma a même laissé des veiti|;es si protoada qu'eUa pannat à peina da aaiair la titoa da Tiamition ariginala.

Mais gardoiin-nous ici de tout préjugé, de toute aiagératiou systématiqœ. Saint Thomas est péripa» iMcian, oui» sans donta; il i'ast. en métapbysiqnet an psychologie, en morale, en politique, c'est-à-dire que pour toutes ks branches da la philosophie» at aop toua les pointa aaMnIiala, ii a troavé ciiaa Aiîatata

d'ahoiu] ailles et admirables lumières, dont il s'est éciairé* Mais quelque vénératiun qu îi professât pour aat inaomparabla modèlay il na la regardait paa coîiiuie infaillible, et il ne l'a pas toujours suivi. S'il adopte aa démuustration de Texisteuce de I>iau, ii rfr> jette, ou du moins il rectifie sa doetrina sur las aU tributs divins. S'il emprunte sa définition de l'âme, ii dégage, il ailirme, il démontre avae une précision qni n*eit pas dana Aitaftote at qui bannit tonte éqsK voque, la spiritualité, la personnalité et 1 immortalité du sujet pensant* U approuve les hases da la morale péripatétkiannai maia, aur aa fendamant, qnai édi* fiée nouveau il éAval Tout un traité des lois, la plus savante analyse du pèche et du vice, la doctrine da la gitea, ai aatta inonla da k olmité ai peu aoanva des païens, qu'on cite à peine trois ou quatre textes da Tantiquite où il an soit fait mentioa 1 i^aâu, pour

OOlfOLUSIOlf. 4Tf»

06 qui touche au b) âtème politique, si saint Thomas penM eonmtc^ Ariftiote Bor Torigine des sociétés et sur les différentes formes de gouTemement, ne senton pas circuler dans les conseils qu'il dunne aux prinees une sève religieuse et libérale qui n'a pas sa source dans raristotéllsmet Ainsi, à eôté de la soin* tion péripatéticienne, le saint docteur met, en génénà, nn eorreotif ou noe explication qui la complète^ l'amende et la renouvelle. Il corrige , il épare la sagesse des Gentils ; il la restaure, si j*ose le dire, dans le sens où le Christianisme a restauré la nature humaine et la raison qui existaient quatre mille ans avant la venue du Messie, mais que la divine parole a releTéeS) redressées et agrandies, en ouvrant des perspectives infinies au génie et k la vertu*. Quand Je cherche à définir la philosophie de saint Thomus, je ne puis mieux la représenter que comme une vaste synthèse dont la plupart des matériaux viennent d'Anstote, mais dans laquelle le Christianisme sert de règle, comme je l'ai dit ailleurs, pour apprécier la valeur des opinions, approuver les unes et condamner les autres.

Alléguera^-t-on que saint Thomas n'a pas pu accepter en partie et en partie repousser les doctrines du philosophe grec sans tomber dans de perpétuelles contradictions ? Pour que Tobjection fût fondée, il ne suffirait pas qu'Aristote e6t fidèlement tiré de ses principes

1» SjpfkM., c* I, V. 10 : c Instaurara oronia in Cbrislo. >

480 CanCLIISlON.

toutes les conséquences qu'ils renfemaient; il fandrait de plus que saint Thomas les eut toujours entendus et appliqués dans le même sens que le

Stagirite.

Ce u eât puâ un médiocre labeur que de fixer le sens eiact des formules péripatéticiennes. Les doutes nombreux qu'elles soulèvent datent de Fantiquité; plusieurs générations d interprètes se sont épuisées à les éclaireir, et cependant toutes les incertitudes ne sont pas encore levées. Si les pértpatéticiens des premiers âges ont exposé diversement la pensée de leur maître^ il n'était pas interdit sans doute à saint Thomas de Tentendre à sa manière» Je reconnais que son admiration pour le philosophe grec le fait toujours pencher vers Tinterprétation U plus fayorable; mais qu'il pèche ou non par excès d'indulgence, la seule règle qu'il était tenu d'observeri c'était de ne pas démentir son propre commentaire. D'excellents juges estiment que la théodicée péripatéticienne ne se prête pas à la déduction des attributs moraux de Dieu, et que la psychologie péri* patéticienne est inconciliable avec les notions de spiritualité et d'ininiurlalite. Nuus devons noua contenter ici de rappeler et résumer nos réponses éparses dans tout cet ouvrage. Ne peut-on pas, avec Aristote et saint Itionias, prouver l'existence divine par le mouvement, écarter de la notion de Dieu tout élé** ment matériel et le définir une pure intelligence ; et ne peut-on pas aussi très-logiquement, avec saint

Thomas et contre Aristote, admettre que Dieu connaît tout et gouverne tout? Ne peut-on pas, comme Aristote et saint Thomas^ soutenir que l'âme est la forme du corps, en ce sens qu'elle anime le corps et qu'elle est le principe de toutes les fonctions de la vie corporelle; et n'est-il pas permis cependant, sans tomber dans aucune inconséquence, de croire, comme saint Tbomas; malgré quelques passages équivoques d'Aristotei que l'âme est une substance différente du corps, dont l'attribut essentiel est la pensée, non l'étendue, qui appartient conséquemment à l'ordre des esprits et peut survivre aux organes? Notre siècle connaît à fond la puissance de la logique, J*en tombe d'accord; éclairé par de fortes études historiques, il sait mieux pénétrer que nos devanciers la véritable portée des systèmes, je n'en disconviens pas; mais les docteurs scliolastiques, eux aussi, n étaient-ils pas doués de quelque sagacité? Ignoraient-ils entièrement Fart de pousser un principe à ses dernières consé(juences? Si les parties de la métaphysique péripatéticienne admises par saint Thomas avaient impliqué la négation des dogmes fondamentaux de la religion , je nie persuaderais difficilement que le péril eût échappé à ce judicieux esprit et à la vigilante pénétration de rËglise. En un mot, saint Thomas, suivant nous, ne doit pas être taxé d'incouî>equence pour avoir professé l'aristotélisme^ tout en condamnant les erreurs sur Dieu et sur Tâme que d'autres disciples d Aristote, et peut-être Aribtote luin 31

même, n'ont pas su éviter. Sans aboutir à des

conclusions qui se détruiraient elles-mêmes, il a pu eo'mmenter la philosophie antigae à sa manière, j puiser très-largement, et en répudier néanmoins certaines parties. C'est même une tache qui était adaptée merveilleasement à sa nature; car s*il ne possédait pas au même degré que les anciens, et quelques modernes, le génie de Tinvention, il avait reçu en partage un don tout aussi rare et plus précieuiL peut-être en philosophie , je veux dire ce discernement supérieur qui ferme Taccès à Terreur, de quelques séductions qu'elle ise pare^ et qui, «-attachant à ta vérité, la dégage, la met en évidence, et assure son empire sur les esprits.

Gomme toutes les œuvres de Thomme, rentreprise de .saint Thomas a trouvé des adversaires. Nous avons esquissé à grands traits le tableau de ces luttes opini&tres qui commencèrent à la mort du saiitt tloeteur , qne le enhe décerné par l'Église à sa mémoire ralentit sans les faire cesser, et qui se sont prolongées a:vec des incidents divers jusqu'aux derniers Jours de 4a scholastique. Malgré Vardeur qui fut déployée par les camps rivaux des Domioieains et des Franciscains, oh aura pu remarquer que 4e débat portait beaucoup moins sur l'ensemble de la doctrine, que sur des points particuliers qui pwaiesent aujourd'hui d'une importance fort seeondaire. Les écoles du moyen sl^c n'offrent pas ces dissidences tranchées, proiondes, ineffaçables

CONCLUSIOlf. 483

qu'on observe dans Tantiqiiîté et chez lee modernes.

Sur la nature et la destinée de rhommc, sur sa conditioa ici-baa et ses devoirs envers lui-même et envers autrui^ sur les rapports de Dieu et du monde, ce thème éternel des controverses humaines, n'ontelles pas à peu de chose près un symbole commun ? Le point qui les divise le plus est Tindividuation, c'est-à-dire un problème purement factice, né de labtts des abstractions, et qui s'évanouit comme une ombre devant la réalité. De pareilles disputes, dont le sens trop subtil nous échappe, ne présenteront jamais , quelques proportions qu'elles prennent , cette heureuse variété qui est la condition de Tintérêt. Et c'est là, pour le dire en passant, une des causes qui rendent si ingrate 1 étude de la scholastique. 641 est vrai que Thistoire suppose une suc« cession d'événements assez lîmiuls en eux-mêmes, ou par leurs conséquences, pour intéresser la postérité , quelle matière peut offirir à rhistonen de la philosophie une époque dont les systèmes se répètciit, ouy quand ils ditlèrent, otïrent de simples nuances, les plus délicates à saisir?

Après avoir raeoiitu les vicissitudes de la doctrine de saint Thomas, nous devions monti er quels services «lie peut rendre la génération contemporaine. Nous avons considéré successivement son esprit général, sa méthode et les solutions qu'elle donne aux principales questions ëe la théodicée, de la psychc^ogie, delà morale et de la politique.

Cette dÎBCttsftion était hérissée de difficultés de

toute sorte que nuus n'avions pas cherchées, mais devant lesquelles nous avons la conscience de n'avoir pas reculé. Nous avons relevé avec une entière sincérité les opinions de l Ani;e diî l'École qui nous paraissaient appeler une rectiûcation , et avec la même franchise nous avons signalé les côtés excellents et durables de sa ])liilosophie. Selon nous, sa méthude, très-salutaire pour développer < ertaines qualités de resprit, telles que la sagacité, la finesse et la précision, moins lavurable à cette lumière de TiinaginaLion et du cœur qui devance la réilexioa, qui souvent la supplée 9 et qui sera toujours d'un grand prix dans la recherche de la vérité, sa méthode fait une part trop large au raisonnement, une part trop iaible à Texpérience psychologique si profondément consultée par Técole de Descartes. En théodicée, saint Thomas montre une préférence trop exclusive pour la preuve de rexistence de Dieu qui se tire du mouTemenl, et il n'estime pas à sa vraie xaleur la démonstration de saint Anselme l'ondée sur l'idée même de Tôtre parfait, contemporaine des premiers développements de Tintelli^enee. En psychologie, il ne marque point assez ibrtement m le rôle propre de la raison dans la formation de la connaissancei ni la différence de la volonté et du désir. Enfin, à propos de Tindividnation, quand il croit toucher le but, il n'aboutit, à travers de graves inconséquences, qu'à des théories arbitrairto, d*aiitant moins fondées que la question qui donne lieu à

ces efforto de logiqae» est une diffieulté toute artificielle, grossie à tort par rÉoole. Voilà, selon nous»

les principales défectuosités qu'une critique sévère peut relever dans la partie purement philosophique des œuvres de saint Thomas. Biais à côté

de ces lacunes, de ces obscurités, et si Ton veut même de ces erreurs, quel riche fonds de vérités supérieurement définies et démontrées! Non-seû-

lemeut la théodicée et la morale de saint Tbunias soutiennent la comparaison avec les plus grands systèmes que les temps modernes aient produits;

mais combien pourrait-on en citer qui les aient égalées en exactitude et même en profondeur! Ni Descartes, ni Leibnix, ni rAUemagne contemporaine n'ûnl mieux vu , pourquoi ne dirai-je pas tout uion sentiment ? n*ont vu aussi loin. Il se répète quelquefois et dernièrement encore je lisais dans un recueil justement estimé, que le iiénie du siècle se trouvait à Tétroit dans la Somme de Théologie ^ Quels espaces plus larges et quelle nouvelle carrière la métaphysique de nos jours a ouverts à Tentendemeut de rhomme, je laisse aux rigides censeurs de saint ïho- * mas le soin de nous rapprendre. Pour ma part , j'ai souvent admiré la distinction et le ton ingénieux de leurs écrits ^ mais^ qu'ils me permettent de le dire,

1. Revue des Deux- Mondes, \" sept. 1855, p. 942 : c Sans (iuuio la S^immffllan magnifique monument; l'esprit humain y a grandi; mais un jour, il s'y est trouvé k TétroU; c'est que, si superbe que nt l'édifice, l'hôte était enoore trop grand pour la maison. »

(m G0N€LU9I0!I.

gaui' de ifè^'iieureufies appUcatioa» de la méthode payebologkpio y j«r ne aaicr fBM' «ne aeeW de leurs pensées les meilleures que la Somme de Théolofpe ne reiiierme , et peut-être ritnais-je des points sur leaqaelB TAnge de i'Eeole offniait mlk iacerUtiMke de ces nobles et vives intelligences les plus utiles directions. Il peut en coûter «ans doute à l'orgueil de notre âge de fiùre Taveu c|ue^ daae Tordre i^leeo» phique, les siècles précédents nous ont laissé peu d'horizons nouveaux à explorer, et que la plqpart de MB ibéories dont non» sommes ei fiers, étaient déjà enseignées , il y a plus de sîn cents ans ^ à des géné* rations qui naguère encore passaient pour avoir vécu dans ia ttarbarie et dans Fignoranee. Mais <|Qoil ia oonnaissanee des irérité» morales esfr^lle soumise aoT mêmes eoudiuous ({ue les sciences physiques ? Su|>pose-t-elle une série d'inTontions qui, se déYelopjpant d*àge en âge, reculent indéfiniment les bornes de l'esprit humain? Ou piutùt n est-elle pas le patrimoine de l'humanité ? et n'j a4*il pas une philosophie éter* nelle , pemmis ^usoiam philosophia , disait Leibnis , que nulle école n'a inventée et que toutes les écoles ont oonnue, que l'antiquité a pressentie, que le Ghristia» nisme a fixée, qui a été enseignée par les Pères et les Docteurs de l'Église à la société païenne et barbare i que le moyeu âge a transmise aux temps modernes, et qui se retroure eneore dans nos propres systèmes, couime la tradition immuable du spiritualisme? Nous n'ajouterons plus qu'un mot qui servira de

coaclttdioû pratique à cet ouvrage» au moina au ce qui regarde Tétude et renseignement de la pliiloBopliie. Sk un long commerce avec l'Auge de rEcole ne nous a poin^ abusé , si , coomie un illustre écrivain de nos Jour» Va dit» la SmmB de ThMogie est un des grands monuments de Tesprit humain , il est essentiel qu'elle ohUemic une large place, non-seulement dans nos respects et dans notre admiration^ mais dans nos études. Aristote et Platon, Descartes et l^bniz sont entre toutes les mains, et leurs ouvrages serrent de base à renseignement public dans la plupart de nos écoles. Pourquoi saint Thomas serait-il plus délaissé que les autres maîtres de la science? Pourquoi repousserions -nous un guide aussi expérimenté , et qui peut prêter un si utile concours* à Féducation des iuteUigeuces ? 11 serait facile d'extraire des ouvrages de saint Thomas un assez grand nombre de textes excellents , tous à la portée de la jeunesse, c[ui iourn iraient la matière d*un cours très^ubstantiel. Objectera>t-on les nombreuses imperfections du style de la Somme de Théologie? Mais la langue d' Aristote n'a-t-elle pas imssi ses débuta? N'est-elle pas hérissée de formules abstraites qui ne sont ni moins rebutantes, ni plus claires que les syUogismes des docteurs scholastiques ? Serait? ce quelque chose de plus grave que les vices de la forme; serait-ce, par exemple, le contact trop immédiat du dogme chrétien y dont on s'alarmerait? Nous ne voudrions

4S8 COriGLlfStON.

pas revenir sor las cousidératioDB que nous avons fait valoir plus haut , mais nous demanderons

si de bonne foi Von se sent plus effrayé, pour le développement de la raison, du contact de Tortho* doiie catholique, qu'on ne Test de celui des plus iiionstrueuses erreurs enseignées par les sages de la Grèce? Quoi 1 ou exalte comme un chef-d'œuvre digne d*étre médité par notre ftge, ce traité de la République on Platon a pruiessé sur la communaulé des femmes et des biens, les opinions que chacun sait ! On s'arrête avec respect devant le douzième livre de la Métaphysique d'Anstote, dont ia doctrine obscure et équivoque se prête si facilement à de fausses interprétations! Et on déconseillerait la lecture de la Somme de saint Thomas, sous prétexte que TAnge de rÉrnle fait trop de théologie, qu*il se montre trop déférent envers Tautorité ecclésiastique, et qo'un philosophe, en le prenant pour guide, déserte en quelque sorte sa propre science et la cause de la libre pensée 1 Ceux qui tomberaient dans une pareille inconséquence, donneraient lieu de soupçonner qu*en dépit de leurs protestations , ils ne connaissent pas la mâle et sereine indépendance qui convient à la philosophie , puisqu'ils affectent de la confondre avec la défiance la plus injuste envers le Christianisme. Sans 86 laisser détourner par ces préventions aveugles, TAcadémie des sciences morales et politiques de 1 institut de France a jugé que la science humaine conservait, dans Toeuvre de saint Thomas d'Aquin,

CONCLUSlOIi. 4a0

son rang et son importance propre à etié de la science

divine, et que les opinions du saint docteur sur les grands problèmes qui soiliciteut la raison pouvaient être utilement recueillies, commentées, débattues. Lorsque TiIIustre compagnie payait ce j utile hommage au disciple de saint Dominique et d*Albert le Grand; lorsqu'elle inscriTait la Sùmme de TUoloffie parmi ces ouvrages immortels dont elle recommande Télude; que se proposait-elle, si ce n'est de proclamer, au nom du premier corps savant du monde, l'alliance nécessaire eu tout terii{)s, plus nécessaire aujourd'hui que jamais, qui doit réguer entre la rai« son et la foi, entre la philosophie et la religion. C'est ainsi que, pour notre part, nous avons interprété les intentions de l'Académie, en commençant nos recherches sur la doctrine de TAnge de TÉcole. Nous faisons des vœux sincères pour que cet appel parti de si haut soit écouté; trop heureux si nos faibles efiforts pouvaient contribuer au succès d'une cause qui touche de si près à la moralité et au bonheur des hommes !

ruf.

DU SECOND VOLIME.

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