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lion que les pensées des sages, mises en harmonie aveu les besoins de l'humanité.
« Les religions sont nécessaires au peuple, et sont pour lui un bienfait inappréciable. Même lorsqu'elles s'opposent aux progrès de l'humanité dans la connaissance du vrai, elles ne doivent être mises de côté qu'avec tous les égards possibles. Mais demander qu'un grand esprit — un Goethe, un Shakespeare accepte, bona fide et sensu proprio, les dogmes d'une religion quelconque, c'est demander qu'un géant chausse les souliers d'un nain. »
Schopenhauer a une façon originale de classerles religions. Selon lui, la difl'érence fondamentale ne consiste pas en ce qu'elles sont monothéistes, polythéistes ou panthéistes; mais en ceci : Sont-elles optimistes ou pessimistes? disent-elles que la vie est bonne ou mauvaise? — Une idée ingénieuse et moins contestable, c'est que toute religion pourrait, avec une habilité suffisante, être traduite en une philosophie -correspondante; et que de même toute philosopliie a une forme religieuse qui peut l'exprimer. Ainsi, dit-il, si on veut donner à ma philosophie la forme religieuse, on en trouvera l'expressiou la plus complète dans le bouddhisme
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Le besoin métaphysique de l'homme, sous sa forme supérieure, est satisfait, comme nous l'avons vu, par la philosophie. Voyons ce que Schopenhauer, disciple de Kant, entend par philosophie, comment il en détermine l'objet et les limites.
• La véritable philosophie, dit-il, celle qui nous apprend à connaître l'essence du monde, et nous élève ainsi au-dessus des phénomènes, ne se demande ni d'où vient !• monde, ni où il va, ,ni pourquoi il est, mais simple-
PRINCIPES GENERAUX DE SA PHILOSOPHIE 3l
ment ce qu'il est *. » « Le mérite et l'honneur àa la philosophie c'est de ne pas prendre, comme les mystiques, ses data dans les faits exceptionnels, mais au contraire dans tout ce qui est donné par la perception du monde extérieur. Par conséquent elle doit rester une cosmologie et ne jamais devenir une théologie. Elle doit se limiter à ce monde : exprimer complètement ce qu'il est, dans son fond le plus intime, c'est là tout ce qu'elle peut dire loyalement. Voilà pourquoi ma doctrine, quand elle a atteint son point culminant, prend un caractère négatif, et finit par une négation 2. » « Ma philosophie, disait-il encore à Frauenstaedt^, dénoue véritablement l'énigme du monde, dans les bornes de la connaissance humaine. En ce sens, on peut l'appeler une révélation. Elle est inspirée d'un tel esprit de vérité, qu'il y a dans la morale certains paragraphes qu'on pourrait considérer comme suggérés par l'Esprit-Saint. »
11 a en horreur les termes creux et vagues, comme absolu, infini, suprasensible et autres de même nature, il leur applique ce mot de l'empereur Julien : « Ce ne sont rien que des termes négatifs, accompagnés d'une conception obscure. » Sa grande découverte, sa « Thèbes aux cent portes » dont nous parlerons longuement plus tard (ch. 4), c'est que tout se réduit à la volonté. Il s'appelait le Lavoisier de la philosophie et il prétendait que cette séparation dans l'àme de deux éléments (intelligence et volonté) est pour la philosophie ce que la séparation des deux éléments de l'eau a été pour la chimie. Mais après avoir ainsi ramené l'explication dernière du monde à la volonté, il se hâte d'ajouter qu'il ignore ce que peut
l.Dieachte philosophische IJotrachlungweise der Welt, d. h. diejenige, welche uns ihr innferes Wesen erlcennen lehrt und so ùber die Erscheiriung hinaus l'iihrt, ist gerade die, welche nicht nach dem Woherund Wuhin und Waruin, sonder iiunier und ùberall nur nach di-m Was der Welt fragt. [Dic Welt uls \\ illu und Vorsleltung, I,
2. Die Weltals Wille, u. s. \v., tom. II, p. 700. 9. Mtmordbilien, p. 1J5
être en elle-même la volonté; et que « la philosophie n'a aucun moyen de rechercher ni la cause efficiente ni la cause finale du monde. ;> Elle est « la reproduction complète de l'univers qu'elle réfléchit, comme un miroii", dans ses concepts asbtraits »; et Bacon a eu raison de la délinir en ces termes que Schopenhauer accepte sans réserve : « Ea demum vera est pliiiosopliia, quie muudi ipsius voces fidelissime reddit, et, velut dictante mundo conscripta est, et nihil aliud est quam ejusdem slmulacrum et reflectio, neque addit quidquam de proprio, sed tantum itérât et resonat ^ -).
Comme la philosophie, l'art est une réponse à cette question : qu'est-ce que la vie? Toute œuvre d'art véritable y répond à sa manière, avec justesse. Mais les arts parlent tous la langue naïve et enfantine de l'intuition; non la langue abstraite et grave de la réflexion : aussi leur réponse est une image fugitive, non une connaissance stable et générale. Leur réponse, si juste qu'elle puisse être, ne donne qu'une satisfaction d'un jour, non complète et finale. Ils ne donnent jamais qu'un exemple au lieu d'une règle, un fragment au lieu d'un tout, que l'idée générale seule peut fournir.
La philosophie de Schopenhauer se place donc, comme le fait remarquer un de ses disciples, à titre de conception intermédiaire entre son maître Kantet ses ennemis Schellinget Hegel. Kant dit : ne rien savoir ; Schelling et Hegel : tout savoir ; Schopenhauer : savoir quelque chose. — Quoi ? — Ce qui est contenu dans l'expérience tout entière. Sa philosophie peutdonc être définie comme il l'a fait lui-même : un dofjmatii^me immanent, c'est-àdire qui reste dans le domaine de l'expérience, qui se propose de l'expliquer, de la ramener à ses derniers éléments ; par opposition avecle dogmatisme transcendant, qui, sans souci de l'expérience, s'élève au-dessus
1. Ùie Welt a/.s VVif/e, torn. I, § \h. Il répète que : die Philosophie Bucht keineswegs vwo'ier oder wocudifi Weltdasei; sondera blo>str(7s 4iu Welt isu
du monde et croit tout expliquer par des liypotlièses gratuites ou des solutions théologiques.
Si la philosophie est purement et simplement une cosmologie, une théorie du monde, une interprétation des données expérimentales, son critérium est indiqué parla même : c'est Ccxpcricnce. « La matière de toute philosophie ne peut être que la conscience empirique, •aquelle se scinde en conscience de soi-même et conscience des autres choses (perception extérieure), c'est là la seule connaissance qui soit immédiate, réellement donnée. La philosophie ne peut pas se construire avec de pures idées : Essence, substance, être, perfection, nécessité, infini, absolu, etc., etc., « sont des mots qui semblent tomber du ciel, mais qui, comme toutes les idéas, doivent dériver d'intuitions, de perceptions primitives. D'ailleurs n'est-il pas absurde pour comprendre et expliquer l'expérience de commencer par l'ignorer, et de procéder a priori^ à l'aide de formes vides V N'est-il pas naturel que la science de V expérience en 'jénéral (la philosophie) puise aussi dans l'expérience ? Son problème est empirique ; pourquoi l'expérience ne servirait-elle pas à le résoudre ? L'objet de la métaphysique ce n'est pas d'observer des expériences particulières, mais d'expliquer exactement l'expérience en général. Il faut donc absolument que son fondement soit empirique. Il y a plus : le caractère a priori d'une partie de la connaissance humaine est saisi à titre de fait donne, d'où nous concluons son origine subjective La source de toute connaissance pour la métaphysique, c'est donc l'expérience seule ; mais l'expérience interne aussi bien que l'expérience externe. »
L'impuissance radicale de toute métaphysique à dépasser l'expérience a été établie par Kant et il n'y a rien à ajouter. Mais il y a une autre voie que les spéculations a /)riort qui peut conduire à la métaphysique. La totalité de l'expérience ressemble à un hiérogliph(> que la philoso[)hio duit déchiffrer. Si les divers uioiu
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traduits se lient, entre eux et offrent un sens, la traduction est considérée comnae exacte : de même pour l'interpréiation du monde. Quand on trouve un écrit dont l'aiphabet est inconnu, on essaie de l'interpréter jusqu'à ce qu'on tombe sur la valeur véritable des lettres, de manière à en faire des mots qui aient un sens et des phrases qui sellent. Alors il n'y a plus de doute que l'écrit est vraiment décliifi'ré ; puisqu'il n'est pas possible que cotte liaison que l'interprétation établit entre les mots toit purement fortuite, ni qu'on ari'ive pareillement, en donnant aux lettres une tout autre valeur, à des mots et des phrases liées entre elles. C'est de la même manière qu'il peut se prouver que l'énigme du monde est réellement déchiffrée. 11 faut qu'une égale lumière s'étende à tous les phénomènes, que les plus hétérogènes soient mis en harmonie, qu'entre les plus opposés la contradiction s'efface. Notre traduction sera fausse si, expliquant quelques phénomènes, elle n'en est que mieux en contradiction avec les autres. Ainsi l'optimisme de Leibniz que contredisent si bien les misères de la vie. Or^ un des principaux mérites de ma doctrine, dit Schopenhauer (ce que nous verrons plus tard), c'est que par elle grand nombre de vérités indépendantes les unes des autres retrouvent leur unité et leur harmonie. La métaphysique n'a donc à s'occuper que d'une chose : des phénomènes du monde, dans leurs rapports réciproques. Elle ne s'élève au-dessus de la nature, qu'en ce seul sens, qu'elle pénètre jusqu'à ce qui est caché en elle ou sous elle ; mais sans jamais considérer ce quelque chose, en soi-même, indépendamment lies phénomènes qui le manifestent : elle reste donc immanente et no devient jamais transcendante.
Mais si elle est restreinte à la seule explication des phénomènes, si elle n'a d'autre critérium que l'expérience, pourquoi la physifiue (comprise au sens large des anciens) ne remplirait-elle pas cet office? Ayant la physique, quoi besoin aui'ioiis-n(jus de la métaphysique?
— C'est que la physique, d'elle-même, ne pourrait se tenir sur ses pieds : elle a besoin d'une métaphysique qui la soutienne. Car que fait-elle ? Elle explique les phénomènes par une chose encore plus inconnue qu'eux-mêmes; par des lois naturelles et des forces naturelles. Mais quand même on aurait trouvé l'explication phrjsique du choc d'une bille, ainsi bien que du lait do la pensée dans le cerveau, ce qu'on s'imaginerait si bien comprendre serait, au fond, plus obscur que jamais : car la pesanteur, le mouvement, l'élasticité, rimpénétrabilité restent, après toutes les explications physiques, un mystère aussi bien que la pensée*. Toutes les doctrines natui'alistes, depuis Dcmocrite et Kpicuro, jusqu'à d'Holbach et Cabanis, n'ont eu qu'un but : constituer une physique sans métaphysique ; ce qui au fond est une doctrine qui fait du phénomène la chose en soi. Aussi toute distinction entre la physique et la métaphysique se réduit, en définitive, à la distinction entre ce qui paraît et ce qui est, que Kant a nettement établie. Confondre la physique et la métaphysique, ce serait en réalité détruire toute morale. On soutient faussement que la moralité est inséparable de la doctrine théiste; mais cela est vrai de la métaphysique en général, c'est-à-dire de cette connaissance que l'ordre do la nature n'est pas l'ordre unique et absolu des choses. C'est pourquoi on peut dire que le Credo nécessaire de tous les justes et des bons est celui-ci : Je crois en une métaphysique ^.
Nous avons insisté, au risque de fatiguer le lecteur, sur ce point important que la métaphysique, pour Schopenhauer, n'est qu'une cosmologie. C'est que cette thèse importante et originale ne nous semble pas bien connue en France, où Schopenhauer est jugé surtout d'après les singularités de sa morale.
1, Pour plus de détails sur ce point, voir ci-après le chapitre IV î la VolcnUp. § !«•.