‹ La philosophie de Schopenhauer (volume 2)Chapitre 4 sur 97 · Cliallcinel-Lacour : article cito · texte numérisé non relu

Cliallcinel-Lacour : article cito

2. 2 volumes, Berlin, 18i)l. La 2« édition a été donnée par Frauenotaedt en 1862.

éclaircissement de la doctrine générale, n'y ajoute rien en substance ; il est cependant indispensable de le lire pour connaître, dans Schopenhauer, le moraliste et l'écrivain. Il comptait ne plus rien écrire après ce livre, mais simplement revoir et corriger ce qu'il avait çcrit.

C'est en ce moment même qu'il commence à arriver à ia gloire. La Westminster Revieio, en avril 1853, publia sur lui un article important que Lindner traduisit et inséra dans la Galette de Voss. L'année suivante, Frauenstaedt publia une exposition complète de sa doctrine, dans un livre court, clair et auquel il ne manque qu'un peu plus d'ordre pour être un bon manuel ^. Enlin l'année suivante, l'Université de Leipzig mit au concours une étude sur la philosophie. Sa renommée, le nombre de ses lecteurs, de ses disciples, de ses critiques allèrent ainsi croissant toujours et il ne mourut qu'après avoir connu la gloire. Il prétendait que son régime le conduirait jusqu'à cent ans, mais il fut emporté le 23 septembre 1880, par une apoplexie pulmonaire, à l'âge de 72 ans ^.

Il vécut en misanthrope, toujours mécontent des bommes et des choses. M. Fichte l'appelle « un hypo-

1. Ce livre a pour titre : Lettres sur la philosophie de Schopcnhauei: Briefa ueber die Schopcnhauer'sche Philosophie. Leipzig, ISJl

2. Gwinner, qui s'est livré à des recherches minutieuses sur le crâne et le cerveau de son maître, en conclut qu'il est « la plus furte tête connue ».

Il donne comme mesure du crâne 7*5 • Le cerveau de Schopenhauer mesure yb"

Kant

'J'alleyrand

Schiller

Nai)uléoa

'liedge

d'un crétin

l'hommk ht ses écrits 11

condriaque >, ce qui est aller un peu loin. Il paraît avoir hérité de son père cette humeur grondeuse et fâcheuse, mais elle s'était accrue chez le fils. D'après une théorie de l'hérédité que Schopenhauer a exposée longuement • dans son grand ouvrage (tome II, ch. 43) et d'où il a déduit un certain nombre de conséquences pratiques, la volonté, faculté essentielle et primordiale, serait transmise par le père; l'intelligence, faculté secondaire et dérivée, viendrait de la mère. Il croyait en trouver la vérification dans sa propre personne, ettenir du premier son caractère, de la seconde son esprit. Rien n'est plus hypothétique que cette théorie. Elle est d'un métaphysicien, c'est-à-dire simple, absolue et peu d'accord avec les faits. Schopenhauer la déduit de sa doctrine philosophique, c'est-à-dire d'une hypotlièse et les faits dont il l'appuie sont si peu nombreux, qu'ils ne peuvent être concluants ^ Il semble même que, de cette doctrine, on peut tirer logiquement une conclusion toute contraire et dire que la volonté «ioiï venir de la mère, que l'intelligence doit venir du père. En elTet, par volonté Schopenhauer entend, comme nous le verrons, les passions, les tendances, le cœur, bref la vie morale ; et comme elle prédomine évidemment chez la femme, de même que le cerveau et l'intelligence prédominent chez l'homme, il semble qu'on pourrait logiquement en conclure que chacun transmettra ce qu'il possède au plus haut degré, par conséquent la femme le cœur et l'homme l'esprit. Mais il s'agit ici d'expérience et non de logique ; d'ailleurs ce n'est pas le lieu d'insister sur ce point. Et il est certain que si la théorie de Schopenhauer est contestable en général, elle est vraie pour lui en particulier. Le caractère de sa mère paraît aussi avoir influé sur

1. Il cite comme exemples de l'intelligence transmise de la mère au fils : Cardan, J.-J. Rousseau, d'Alembert, Bullon, Hume, Kant, Burger, W. Scwlt, Bacon, Huiler, Boerliaave. — Comme exemples du caractère transmis du père au fils : les Décius, la gens h'abia, la gens Fabricia, la gens Claudia (Tibère, Caligula, Néron), Alexa»dra le Grand et son fils, etc.

son jugement à l'égard des femmes. Spirituelle et lettrée, rnais dépourvue de tout esprit d'ordre, elle géra sa fortuà.e de façon à la perdre en partie et à la compromettre souvent. Schopenhauer, qui tenait beaucoup à son indépendance et par suite à sa richesse, ne lui pardonnait pas ses prodigalités et son incurie. Les amours très prosaïques de Gœthe à Weimar, dont naquit ce fils que Wieland appelait der Sohnder Magd; les femmes de mœurs faciles qu'il connut à Dresde et en Italie (car il ne parait pas les avoir toujours détestées, au moins en pratique) : tout cela, joint à une théorie bizarre qui a pour but d'amener la fin du monde par suile d'une chasteté absolue, fait de Sciiopenhauer l'un des adversaires les plus passionnés que la femme, comme instrument de l'amour, ait jamais rencontrés. Il leur appliquait brutalement ce proverbe illyrien : « Les temmes ont les cheveux longs et les idées courtes. »

Outre les femmes, cet homme, riche en haines, en eut deux vivaces : les juifs et surtout les professeurs de philosophie. Il est idéaliste et pessimiste et les juifs sont pour lui l'incarnation même du réalisme et de l'optimisme. Leur opinion que le monde est bon, -avTa zaXa Xiav, revient à chaque instant subir les railleriesde Schopenhauer. Et pour lui, Hindou contemplatif, bouddhiste égaré en Occident, l'esprit sémitique net et positif, est comme un outrage et une provocation.

Sa haine contre les professeurs de philosophie est encore plus intime. Nous l'avons vu s'essayer à l'enseignement. Pourquoi y renonça-t-il ? Il semble naturel de croire que ce fut par pur amour de l'indépendance. • Si j'étais né pauvre, disait-il à Frauenstaedt, et s'il m'avait fallu vivre de la philosophie et conformer ma doctrine aux prescriptions officielles, j'aurais mieux aimé m'envoyer une balle dans la tête. » Mais il en voulait à Hegel et aux siens de le laisser dans la solitude et l'oubli. Si on remarque que Fichtc, SchcUing, Hegel et les disciples illustres qui se groupent sous ces trois noms ont

l'homme et ses écrits 13

presque tous professé; que par l'éclat de leur enseignement, et un peu par leurs intrigues, ils étaient devenus une puissance dans l'Etat; on comprend la fureur d'un dissident méconnu, comme Schopenhauer. Il se compa- . rait au Masque de fer; et son disciple Dorguth, conseiller de justice à ISIagdebourg, l'appelait dans ses ouvrages « le Gaspard Hauser des professeurs de philosophie; l'homme à qui on a refusé l'air et la lumière. » Il s'appliquait le mot de Chamfort : « A voir la ligue des sots contre les gens d'esprit, on dirait une conjuration de valets pour écarter les maîtres. » Aussi quand le nom des « trois sophistes » se rencontre sous sa plume, le vocabulaire d'injures de la langue allemande s'étale devant nous sans s'épuiser. « Des milliers de têtes, en Allemagne, ont été gâiéo-^ et à jamais faussées par la misérable Hegélerie, cette école de platitude, cette société d'absurdité et do folie, cette sagesse falsifiée bonne à faire perdre la tête; dont on commence pourtant à apprécier la valeur et qui sera bientôt abandonnée au respect de l'Académie de Danemark, pour qui un lourd charlatan est un sumnius pkilosopkus.

Car ils suivront la créance et estude

De l'ignorante et sotte multitude

Dont le plus lourd sera reçu pour juge {Rabelais)^.

Dans son pamphlet sur la Philosophie des Unicer' sitè^, il a exposé longuement ses griefs contre l'enseignement officiel. Il lui reproche surtout d'avoir à louvoyer entre deux écueils, entre deux puissances jalouses : l'Église et l'État, et d'avoir plus de soucis d'elles que de la vérité. Il s'écrie avec Voltaire : « Les gens de lettres qui ont rendu le plus de services au petit nombre d'êtres pensants répandus dans le monde, sont les lettrés isolés, les vrais' savants renfermés dans leur cabinet, qui n'ont ni argumenté sur les bancs de l'Uni-

1. Ce passage est pris au hasard entre une cinquantaine d'autres pareils, dans son grand ouvrage : tom. H, p. 785.

versité, ni dit les choses à moitié dans les Académies ; et ceux-là ont presque toujours été persécutés. » On peut admettre volontiers ce jugement, mais répondre à Schopenhauer que le rôle des Universités c'est moins de faire la science que de l'enseigner ; que la philosophie a besoin d'être apprise, comme toute chose; que la transmettre même sous une forme imparfaite vaut mieux que rien ; et que le meilleur moyen de la rendre florissante, ce n'est pas de supprimer toute occasion de l'étudier. Il est plus juste, lorsqu'au nom d'une métaphysique bornée et circonscrite que nous verrons, il raille l'hégélianisme qui sait tout, explique tout, si bien qu'après lui, le monde dépourvu de tout problème à résoudre, n'a plus qu'à s'ennuyer.

11 serait exagéré de compter au nombre de ses haines l'Allemagne et les Allemands. Cependant il ne les aimait guère. Il appelait le patriotisme « la plus sotte des passions et la passion des sots. » Il se piquait d'ailleurs de n'être pas Allemand et se prétendait de race hollandaise : ce que la physionomie de son nom semble assez justifier. Il reprochait à ses compatriotes de chercher dans les nuages ce qu'ils ont à leurs pieds. « Quand, disait-il, on prononce devant eux le mot idée qui offre à un Anglais ou à un Français un sens clair et précis, on dirait un homme qui va monter en ballon. » « Introduit dans sa bibliothèque, dit l'un de ses visiteui^s, j'y ai vu près de trois mille volumes que, bien différents do nos modernes amateurs, il avait presque tous lus: il y avait peu d'Allemands, beaucoup d'Anglais, quelques Italiens; mais les Français étaient en majorité. Je n'en veux pour preuve que cette édition diamant de Chamfort . il m'a avoué, qu'après Kant, Hclvétius et Cabanis avaient fait époque dans sa vie. Notons en passant un Rabelais, livre rare en Allemagne, et un ceitain livide qu'on ne trouve indiqué que là : Ars crepUandi. »

Quoique, d'après Schoponhauer, la seule voie qui meneau salut soit l'ascétisme, il menait une vie fort

l'homme et ses écrits 15

confortable, gérant avec beaucoup d'ordre les débris de sa grande fortune. Quelques rares amis, une servante et son chien Atma formaient toute sa compagnie. Ce chien était un personnage et son maître l'a mentionné dans son testament. Schopenhauer trouvait en lui et dans sa race l'emblème de la fidélité. Aussi proteste-t-il avec fureur contre l'abus des vivisections dont les chiens ont tant à souffrir. « Lorsque j'étudiais à Gœttingen, Blumenbach, au cours de physiologie, nous parla sérieusement de l'atrocité des vivisections et nous représenta combien c'est chose barbare et horrible; que par suite il ne faut y avoir recours que très rarement et pour des recherches très importantes et d'une utilité immédiate ; que cela ne doit se faire que devant un public très nombreux, après une invitation adressée à tous les médecins, afin que ce barbare sacrifice sur l'autel de la science ait la plus grande utilité possible. Mais aujourd'hui tout médicastre se croit le droit de tourmenter et de martyriser les animaux de la façon la plus barbare, pour résoudre des questions qui sont depuis longtemps dans des livres... Il faut être complètement aveugle ou totalement chloroformé par la « puanteur judaïque » pour ne pas voir qu'au fond l'animal est la même chose que nous et qu'il n'en diifère que par accidenté »

Peu accueillant pour ses compatriotes, Schopenhauer se livrait volontiers aux étrangers, Anglais et Français, et les charmait par sa verve et son esprit. « Quand je le vis pour la première fois en 1850, à la table de l'hôtel d'Angleterre, à Francfort, dit M. Fouclier de Careil, c'était déjà un vieillard à l'œil d'un bleu vif et limpide, à la lèvre mince et légèrement sarcastique, autour de laquelle errait un fin sourire, et dont le vaste front, estompé de deux touffes de cheveux blancs sur les côtés, relevaient d'un cachet de noblesse et de distinction la physionomie pétillante d'esprit et de malice.

Page 1