Parei-qa und Paralipomena, tom. II, § 178, p
Ses habits, son jabot de dentelle, sa cravate blanche rappelaient un vieillard de la fin du régne de Louis XV ; ses manières étaient celles d'un homme de bonne compagnie. Habituellement réservé et d'un naturel craintif jusqu'à la méfiance, il ne se livrait qu'avec ses intimes ou les étrangers de passage à Francfort. Ses mouvements étaient vifs et devenaient d'une pétulance extraordinaire dans la conversation ; il fuyait les discussions et les vains combats de paroles, mais c'était pour mieux jouir du charme d'une causerie intime. Il possédait et parlait avec une égale perfection quatre langues : lo français, l'anglais, l'allemand, l'italien et passablement l'espagnol. Quand il causait, la verve du vieillard brodait sur le canevas un peu lourd de l'allemand ses brillantes arabesques latines, grecques, françaises, anglaises, italiennes. C'était un entrain, une profusion de saillies, une richesse de citations, une exactitude de détails qui faisait couler les, heures ; et quelquefois le petit cercle de ses intimes l'écoutait jusqu'à minuit, sans qu'un moment de fatigue se fût peint sur ses traits ou que le feu de son regard se fût un instant amorti. Sa parole nette et accentuée captivait l'auditoire : elle peignait et analysait tout ensemble ; une sensibilité délicate en augmentait le feu ; elle était exacte et précise en toutes sortes de sujets. Un Allemand, qui avait beaucoup voyagé en Abyssinie,fut tout étonné de l'entendre un jour donner sur les différentes espèces de crocodiles et sur leurs mœurs des détails tellement précis, qu'il s'imaginait avoir devant lui un ancien compagnon de voyage.
« C'était un contemporain de Voltaire et de Diderot, d'Helvétius et de Chanifort ; ses pensées toujours vives sur les femmes, sur la part qu'il fait aux mères dans les qualités intellectuelles de leurs enfants, ses théories toujours originales et profondes sur les rapports de la volonté et de l'intclligonce, sur l'art et la nature, sur la mort et la vie de l'espèce, ses remarquer sur le style
l'homme et ses écrits 17
vagne, empesé, ennuyeux de ceux qui écrivent pour ne rien dire ou qui mettent un masque et pensent avec les idées d'autrui, ses réflexions piquantes contre les anonymes et les pseudonymes et sur l'établissement d'une censure grammaticale et littéraire pour les journaux qui pratiquent le néologisme, le solécisme et le barbarisme, ses ingénieuses hypothèses pour expliquer les phénomènes magnétiques, le rêve, le somnambulisme, sa iiaine de tous les excès, son amour de l'ordre et cette horreur de l'obscurantisme « qui, s'il n'est pas un péché contre le Saint-Esprit en est un contre l'esprit humain, » lui composent une physionomie à part dans ce siècle i. » On trouve dans les Memorabilicn quelques reflets de cette conversation, et on y voit Schopenhauer parler très librement des hommes et des choses, des questions à l'ordre du jour, de la religion, de la politique, des origines animales de l'humanité. Ainsi, il se demande « ce que serait l'homme, si la nature pour faire le dernier pas qui conduit à lui, était partie du chien ou de l'éléphant. Et il répond : ce serait un chien intelligent ou un éléphant intelligent au lieu d'être un singe intelligent 2. » Dans ces entretiens, la religion revient le plus souvent et elle est assez mal traitée. « La théologie et la philosophie sont comme les deux plateaux d'une balance. Plus l'un monte, plus l'autre descend. » Schleiermacher ayant soutenu quelque part que nul ne peut être philosophe sans être i^eligieux, Schopenhauer réplique : « Nul homme religieux ne parvient à être philosophe ; il n'en a pas besoin. Et nul homme vraiment philosophe n'est religieux ; il marche sans lisière, non sans péril, mais librement. » « Toute religion positive est propremen/ l'usuriiatrice du trône qui appartient à la philosophie. «
I. Ilciifl et Schopenhauer, par le comte Foucher de Careil, |). 175-176.
'1. Dans Frauenstaedt. Scliopenhnticrl.exikon, (rapr(''S un manuscrit s. V. AITe.
< Depuis 1800 ans, la relii^ion a mis une muselière à la raison ^. » Quoique le catholicisme lui plaise par ses prescriptions en faveur de l'ascétisme et du célibat, il trouve « que la relii,'ion catlioli(|ue enseigne à mendier ie ciel qu'il serait trop incommode de mériter; et que les prêtres sont les entremetteurs qui servent à le mendier -. »
Sa morale bouddhiste a pour conséquence la négation absolue de toute vie politique ; Schopenhauer n'en a pas moins ses opinions théoriques sur la royauté coiv stitutionnelle, la noblesse, l'esclavage, la liberté de la presse, la liberté individuelle, le jury, etc., etc. Il les traite en spectateur désintéressé, en pur contemplateur ; ce qui ne veut pas dire qu'il ignore les faits ou qu'il les néglige. Aux gouvernements, il demande avant tout l'ordre et la paix, le premier des biens pour un penseur. Il reproche « aux démagogues contemporains » encore moins leurs agitations que leur optimisme. « Ils en sont venus par haine du christianisme à prétendre que le monde a sa fin en lui-même et qu'il est un séjour fait pour le bonheur; que les souffrances criantes, colossales qui s'y rencontrent sont dues aux gouvernements ; et que sans eux on réaliserait le ciel sur la terre.» Et ailleurs « la question de la souveraineté du peuple se réduit au fond â ceci : si qui que ce soit a le droit de gouverner un peuple contre son gré : je ne vois pas raisonnablement comment on pourrait l'admettre. Ainsi, absolument le peuple est souverain ; mais c'est un sou- /erain éternellement mineur, qui doit toujours rester en tutelle et ne peut jamais exercer ses droits, sans courir le plus grand danger: car, comme tous les mineurs, il devient facilement lo jouet ûe rusés tilous, qu'où appelle