‹ La philosophie de SchopenhauerChapitre 16 sur 56 · Diê WcU al» Wille und VovstcUuny, tom. Il, ch · texte numérisé non relu

Diê WcU al» Wille und VovstcUuny, tom. Il, ch

Dô ce point de vue, il condamne la théologie naturelle aussi bien que le spiritualisme ou le matôrialis m 6.

Il y a, dit-il, des conceptions de la philosophie qui sont non -philosophiques au plus haut degré, par exemple, celle qui lui donne pour objet de déterminer le rapport dp monde avec Dieu. C'est cependant Terreur dans laquelle beaucoup de philosophes modernes sont tombés. Leur philosophie n*est d'un bout à Tautre que théologie; mais ils se contentent d'établir les rapports de Punivers et de Dieu sans spéculer sur les trois personnes de la Triiiité et leurs rapports entre elles ; comme si la philosopliie n'avait rien de mieux à faire que de porter la queue de la théologie. Contrairement à cette philosophie déloyale, impure, théologisante, je ferai remarquer que toute vraie philosophie est essentiellement a^/i^o/o^tçae. Que Ton parte, comme les anciens, de l'axiome : Rien ne vient de rien; ou comme les modernes, du sujet pensant, dans le cerveau duquel le monde est représenté, pour distinguer le phénomène de la chose en soi, ce qui est représenté de la réalité représentée ; dans les deux cas^ la philosophie, pour rester elle-même, n'a pas à se préoccuper des dogmes traditionnels d'une église quelconque, ni à sortir du monde pour s'élever à un Dieu qui en dififère toio cœlo; elle doit rester dans le monde où elle trouve une antithèse entre ce qui est éternel, immuable, et ce qui est temporel, périssable; entre la chose en soi et le phénomène, et cela dans Vintérieur même de l'univers. Elle ne sait rien d'un Dieu person* uel^ situé hors du monde : elle est donc en ce sens^ athée.

Schopenhauer a repris pour son compte toute la critique que Kant a faite de la théologie rationnelle, sans y rien ajouter d'ailleurs d'essentiel. Il soutenait que l'idée de Dieu n'est pas innée ; que le théisme est un résultat de l'éducation, et que si on ne parlait jamais de Ml ou à un enfant, il n'en saurait jamais rien ; que

Kopernik par ses découvertes astronomiques est Tun des hommes qui a le plus fortement ébranlé le théisme, etc., etc.*

Uidée de Dieu, lût-elle innée, ne serait pour nous d'aucun profit. D'abord Locke a établi d'une manière irréfutable qu'elle ne Test pas : admettons cependant ce caractère d'innéité. Qu'est-ce qu'une vérité innée ? c'est une vérité subjective. L'idée de Dieu serait donc une forme a priori^ toute subjective, comme le temps, l'espace, la causalité ; mais qui n'établirait en rien l'existence réelle d'un Dieu *. Ce qui infirme à jamais toute théologie rationnelle c'est que le nerf caché de toutes ses démonstrations, c'est le principe de causalité, — ou de raison suffisante — qui, valable dans l'ordre des phénomènes, n'a plus aucun sens, dès qu'on en sort. « La philosophie « est essentiellement la connaissance du monde : son « problème est le monde : c'est de lui seul qu'elle s'oc- « cupeetelle laisse les dieux en repos; elle espère qu'ils « feront de même à son égard*. »

Schopenhauer rejette comme absolument illusoire, l'opposition vulgairement établie entre l'esprit et la matière. Le monde, considéré philosophiquement, se scinde non pas en pensée et en étendue, comme le voulaient Descartes et son école ; mais en monde réel (c'est-à-dire indépendant de la connaissance) et en monde idéal (représenté, connu, pensé) ; ce qui s'appelle dans la langue de Kant, l'opposition de la chose en

1. Er leugneie dass die Idée Gottes angeboren sel. Der Theismus ist anerzogen. Man sage einem Kindenie etwas von Gott vor, so wird er von ketnem GoU wissen. — 3eit Kopernikus kommen die Theologen mit dem liebem Gott in Verlegenlieit ; denn es ist keln Himmel mehr, fur ihn da, wo aie ihn, wie frûher, placiren konnten. Keiner hat dem Theismus so viel gestadet als Kopernikus. — Memorabi^ten, p. 171 et 19.— Il n*est pas plus doux pour le panthéisme : il prétend c qu'un Dieu impersonnel est une invention des professeurs de philosophie, un mot vide de sens pour contenter les niais et faire taira les cochers de fiacre. »

2. Ueber die vierfache Wurzel des S.itzos v. z. Grunâe f 32-33. 9. Die Welt ala Wille u. s. w., tom. Il, cU. 17 ad finem.

RiBOT — Schopenhauer

£01 et du phénomène. Le monde réel, comme nous le veri'ons, c'est la volonté ; le monde idéal, c'est la repréleûtation, la connaissance *.

Les matérialistes, comme les spiritualistes, dérivent le monde, d*un pur mode de représentation du sujet connaissant : ils sont ainsi les uns et les autres, peut-être sans s'en douter, des réalistes sans critique, puisqu'ils tiennent une pure représentation pour une réalité. En fait, il n'y a ni esprit ni matière. Tous deux sont des qualités occultes par lesquelles on n'explique rien.« Dans la mécanique elle-même, dès que nous essayons de dépasser ce qui est purement mathématique, pour en venir à l^impénétrabilité, à la pesanteur, à la fluidité, nous sommes en présence de manifestations aussi mystérieuses que la pensée et le vouloir le sont dans l'homme. En quoi consiste donc cette matière que vous connaissez et comprenez si intimement que c'est par elle que vous expliquez tout ; à elle que vous ramenez tout ? — Ce qui est mathématique est toujours compréhensible et pénéti^able, ayant sa racine dans le sujet, dans notre organe représentatif; mais dès qu'on passe à quelque chose d'objectif, qui ne puisse être déterminé a priori, tout reste finalement inexplicable. Ce que perçoivent les sens et Fintelligence est un phénomène tout superficiel qui laisse intacte l'essence vraie et interne des choses. Placet-on dans la tête humaine un « esprit » à titre de Deus ex machina ; alors il faudra aussi mettre un « esprit » dans chaque pierre. Si au contraire on admet qu'une matière morte, inerte, peut agir comme pesanteur, tiomme électricité, on doit admettre tout aussi bien qu'elle peut penser comme masse cérébrale. En un mot, à tout prétendu esprit, on peut attribuer une matière ; à toute matière un esprit : d'où il résulte que Topposition établie entre les deux est fausse. »

L'antithèse admise entre l'âme et le corps,resprit et la

L Parerga und Paratipomena, 1, 1-19 II, 89.

matière, est en réalité ropposition du subjectif et de Tobjectif. Schopenhauer poursuit avec aniraosité les termes « âme » et « esprit », hypostases vides et factices, qui devraient être bannies de la langue philosophique. Le mot esprit n*ofifre aucun sens clair; car il n'est pas ré-» ductible à des intuitions, à des faits donnés dans l'expé^ rience. La seule conception vraie de Tesprit, c'est celle d'une intelligence considérée comme fonction du cerveau t car penser sans cerveau est aussi impossible que digérer sans estomac. » On demande avec étonnement : qu'est-ce que ce cerveau dont la fonction est de produire ce phénomène des phénomènes? qu'est-ce donc que cette matière qui peut devenir si raffinée et si puissante que l'excitation de quelques-unes de ses molécules devient le support du monde objectif? Eifrayé de cette question, on crée l'hypostase d'une substance simple, d'une âme immatérielle. Cela n'explique rien. Nous verrons que le mot de l'énigme c'est : volonté. — De môme pour le moi — ce que Kant appelle l'unité synthétique de î'aperception : — ce foyer de l'activité cérébrale est un point indivisible, par conséquent simple ; mais il n'est pas pour cela une substance (âme) : il n'est qu'un état. Ce moi connaissant et conscient est par rapport à. la volonté, ce que l'image formée au foyer d'un miroir concave est au miroir lui-même, et n'a comme cette image qu'une réalité conditionnée, apparente. Le moi, bien loin d'être primaire, primitif, comme le prétend Fichte, est en réalité tertiaire, puisqu'il suppose l'organisme qui suppose la volonté *.

Tandis que la philosophie a pour objet la totalité de l'expérience, chaque science particulière a pour objet

1. L'exposé détaillé de la doctrine éclaircii*a tout ce qu'il peut y avoir d'obscur dans ces géoéralitôs.

une catégorie déterminée d'expériences. Chaque science particulière, — la chimie, la botanique, la zoologie — a sa philosophie qui consiste dans les plus hauts résultats de cette science. La philosophie élabore ces dernier» réisuïtatK, comme chaque science élabore les data qui sont de son domaine : c'est le passage du savoir partielloment iinifié au savoir complètement unifié. Les sciences empiriques peuvent être cultivées pour elles-mêmes et sans aucune tendance philosophique. C'est une occupatioii excellente pour de bons esprits, amoureux du détail el; des recherches minutieuses ; elle ne peut suffire aux esprits philosophiques. On peut comparer les pre miers à ces ouvriers de Genève qui ne font toujours, l'un que des roues de montre, l'autre que des ressorts, l'autre que les chaînes : le philosophe est l'horloger qui de cela fait un tout qui marche et qui a un sens*.

Scliopenhauer n'admet pas qu'on distingue dans la philosophie une partie théorique et une partie pratique. Pour lui cette science est tout entière théorique: elle n'a qu'une seule mission : expliquer ce qui est. Voici comment il entend la division de la philosophie.

D'abord, à titre de préliminaire, une théorie delà connaissante consistant en une critique de la faculté de connaitrô, comprise à la manière de Kant. Et comme nos connaiis sauces sont de deux espèces : les unes concrètes, intuitives, expérimentales, qui nous sont données par reulendement (Vers^anc?) ; les autres abstraites, discursives, rationnelles, qui nous sont données par la raison {Vernunfti il y a ainsi une étude des connaissances concrètes ou primaires que Schopenhauer appelle Dianoiohfjie; et une étude des connaissances abstraites ou Becondairos qu'il nomme Logique.

Cela lait, l'œuvre propre delà métaphysique commence. Or, comme la totalité de l'expérience, c'est-à-dire des faits qui nous sont donnés, comprend les phénomènes

i . DiQ Welt al8 Wille und Vorst., t. II, 128.

PRINCIPES OéNÂRAUX DB SA PHILOSOPHIE 41

naturels, la production esthétique, les actes moraux, nous aurons

Une métaphysique de la nature;

Une métaphysique du beau ;

Une métaphysique des mœurs.

Tel est Tordre suivi par Schopenhauer dans son grand ouvrage et qui servira de cadre à notre exposition. Quelques mots cependant sur des sciences qui peuvent sembler omises dans cette division

En ce qui concerne la psychologie^ Schopenhauer dit avec raison que s'il s*agit de psychologie rationnelle, Kant a montré que Thypothèse transcendante d'une âme est indémontrable ; par suite il faut laisser Fantithèse de Tesprit et de la nature aux hégéliens et aux philistins. Ce qu'il y a de permanent dans Thomme ne peut s'expliquer séparément et indépendamment des autres choses de la nature ; car il est une portion de la nature. La chose en soi doit être trouvée et déterminée sous une forme générale ; non sous la forme humaine. — S'agit-il de l'anthropologie, c'est-à-dire de la connaissance expérimentale de l'homme? cette étude appartient en partie à l'anatomie, en partie à la physiologie, en partie à la psychologie empirique, c'est-à-dire « à cette science d'observation qui s'occupe des phénomènes moraux et intellectuels, des qualités de l'espèce humaine et des variétés individuelles. » Ce qu'il y a de plus important dans ces faits est nécessairement prélevé et traité par avance dans les trois parties de la métaphysique. La psychologie n'aurait le droit de former une quatrième partie que si l'âme était un être à part.

Schopenhauer a sur l'histoire des vues originales *. Toutes les sciences forment un concert dont la philosophie fait l'unité. Toutes en commun ont cette fonction de ramener à des lois et des concepts la multiplicité des phénomènes. A ce titre l'histoire ne peut prendre place

1 Die Welt als Wille und Vorstellung, tom. II, chap 38.

dans le concert ; car il lui manque le caractère fondamental de la science : la subordination des faits et des eboses. Elle ne peut les présenter que sous la forme d^une coordination. Aussi Thistoire ne peut se mettre sous forme systématique, comme les sciences. Cellesci sont un système de concepts, elles ne parlent que d'espèces ; rhistoire ne parle que d'individus. Elle sei-ait donc une science des individus ; ce qui est une contradiction dans les termes. •— Soutenir que les grandes périodes de temps, les révolutions, les grands faits historiques sont du général^ c'est abuser des mots : car tout cela est encore du particulier. En géométrie, de la définition du triangle, je puis déduire ses propriétés. En zoologie, je puis connaître des caractères généraux applicables à tous les vertébrés ou à tous les mammifères. En histoire, des déductions de cette espèce, quand elles sont possibles, ne donnent que des connaissances superficielles. —En réalité, ce qu'il y a d'essentiel dans la vie de l'homme, comme dans la vie de la nature, est toujours contenu dans le présent , seulement pour le trouver, il faut creuser et approfondir. L'histoire espère remplacer la profondeur par la longueur et la largeur. Le présent n'est pour elle qu'un fragment, qui doit être complété parle passé dont la longeur est infinie et auquel s'ajoute un avenir sans fin. De là la dififérence des esprits philosophiques et des esprits historiques : ceux-là veulent approfondir; ceux-ci compter sans fin. L'histoire ne montre toujours que la même chose sous des formes autres. Les chapitres de l'histoire des peuples ne diffèrent que par les noms et le nombre des années ; mais ce qu'il y a d'essentiel est toujours le même.

Les hégéliens qui considèrent la philosophie de l'histoire comme le but suprême de leur philosophie n'ont pas compris cette vérité capitale, plus vieille encore que la doctrine de Platon : l'essentiel est ce qui dure, non ce qui devient toujours. Guidés par leur plat optimisme, et considérant le monde comme réel, ils placent leur but

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dans un misérable bonheur terrestre qui, même quand il est favorisé des hommes et du destin, est une chose si vide, si trompeuse, si fragile, si attristante, que ni les constitutions, ni les lois, ni les machines à vapeur, ni les télégraphes ne le rendront jamais foncièrement meilleur. Ces optimistes sont, malgré leurs prétentions, de pitoyables chrétiens. Car Tesprit véritable du christianisme, comme du brahmaipisme et du bouddhisme, c'est de reconnaître le néant du bonheur terrestre et de le mépriser. Je le répète : c'est là le but et le cœur môme du christianisme et non, comme on se l'imagine, le monothéisme. Aussi le bouddhisme athée est en réalité bien plus près du christianisme que le judaïsme optimiste et rislam, sa variété.

La vraie philosophie consiste à rechercher, dans l'histoire comme partout, ce qui est immuable. Elle consiste à reconnaître que dans ces changements embrouillés et sans fin, il y a un fond qui reste invariablement le même, qui agit aujourd'hui, comme hier, comme toujours ; que dans les temps anciens et modernes de l'Orient comme de l'Occident, malgré les différences de circonstances,de costumes, de mœurs, il y a quelque chose d'identique, et qu'on retrouve partout la même humanité. Ce fond identique, immuable au milieu de tous les changements, dans les qualités du cœur et de la tète, chez l'homme, le voici: beaucoup de méchants, peu de bons. La devise de l'histoire devrait être : Eadem sed aliter. Quand on a lu Hérodote avec un esprit vraiment philosophique, on n assez étudié l'histoire ; car on trouve là tout ce qui constitue le reste de la vie de l'humanité : les efforts, les actes, les douleurs, les destinées de l'espèce humaine, tels qu'ils résultent de ses qualités physiques et morales. Ce que l'histoire raconte n'est au fond que le rêve long, pesant et confus de l'humanité.

Telles sont les idées générales qui peuvent servir d'introduction à la doctrine que nous allons maintenant étudier.

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