‹ La philosophie de SchopenhauerChapitre 17 sur 56 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

l'intelligence

THÉORIB DB LA. CONNAISSANCB

* Le mondo est ma représentation. » C'est là une vérité vabble pour tout être vivant et connaissant; bien que l'homme seul puisse en avoir la conscience réfléchie et tiljs traité. Dés qu'il commence à philosopher, il voit clairement et certainement qu'il ne connaît ni le soleil ni la terre ; mais qu'il y a toujours un œil qui voit le soleil, une main qui^ent la terre; en un mot que le monde qui Fentoure ïi'ex.iste que comme représentation, c'est-àdire par rapport à une autre chose, le sujet percevant, qui est lai-môme. Nulle vérité n'est aussi sûre ni aussi indépendante de toute autre, nulle n'a moins besoin de preii%es que celle-ci : Tout ce qui existe pour la connaissance, c'est-à-dire le monde entier, n'est objet que par rapport â un sujet, perception que par rapport à quelque chose qui perçoit, en un mot, représentation. Cela est vrai du présent, comme du passé, coînme de l'avenir, de ce qui est pi^As comme de ce oui est loin : car cela est vrai

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du temps et de Tespace, dans lesquels tout cela se développe.

« Le monde est ma représentation. » Ce n'est certes pas là une vérité nouvelle. Elle se trouve dans les écrits des sceptiques et mieux qu'aucun autre, Descartes Ta formulée. En posant son cogito^ ergo sum, comme seul certain et en considérant préalablement l'existence du monde comme problématique, il a trouvé le point de départ essentiel et légitime, en même temps que le point d'appui vrai de toute philosophie : lequel est essentiellement subjectif et réside dans la conscience. Car celui-là seul est et reste immédiat ; tout autre, quel qu'il soit, est médiat et conditionné, par suite dépendant. Aussi est-ce avec raison que Descartes est considéré comme le père de la philosophie moderne.

« Berkeley, en suivant la môme route, alla plus loin, jusqu'à Vidéalisme proprement dit , c'est-à-dire jusqu'à reconnaître que ce qui est étendu dans l'espace, par conséquent le monde objectif, matériel, comme tel, existe simplement dans notre représentation ; qu'il est faux et même absurde d'ajouter à la représentation une existence qui serait en dehors d'elle et indépendante du sujet connaissant, de supposer une matière existant par elle-même. Tel est le service rendu par Berkeley à la philosophie, service immense, quels qu'aient pu être ses défauts par ailleurs.

a Bien avant Berkeley et Descartes , une école de l'Inde, la philosophie Védanta, attribuée à Vyasa, avait reconnu ce principe fondamental; car sa doctrine consistait, non à nier l'existence de la matière, c'est-à-dire de la solidité, de l'impénétrabilité, de l'étendue (ce qui serait une véritable folie) ; mais à corriger à cet égard la notion populaire et à soutenir qu'il n'y a pas d'essence indépendante de la perception mentale; qu'exister et être perçu sont des termes convertibles *. »

1. Die Welt ala Wille und Voratellung, tome T, liv. I, f 1 et tome II. chap. L

Mais cette vérité : le monde est ma représentation^ est une vérité incomplète. Elle a besoin d*être complétée et elle le sera plus tard par une vérité qui n'est pas aussi immédiatement certaine que celle dont nous parlons ici» mais à laquelle nous pouvons être conduits par une recherche plus profonde, par une séparation du dissemblable et une synthèse de l'identique, — cette vérité est: Le monde est ma volonté.

Bornons-nous ici à Tétude de la première proposition» le monde étant, pour un moment, supposé un simple objet de connaissance, indépendant de toute activité volontaire ou autre. Nous devons d'abord faire remarquer, — car Schopenhauer y tient beaucoup, — que son point de départ est un fait concret : la représentation. Il ne part ni du sujet ni de l'objet; mais de la représentation qui les contient et les suppose tous les deux ; car la division en sujet et en objet est sa forme primitive, générale et esisentielle. « C'est là ce qui distingue ma méthode de tous les autres essais philosophiques, lesquels partaient ou du sujet ou de l'objet et cherchaient à expliquer l'un par l'autre, en s'appuyant sur le principe de raison suffisante; tandis que je soustrais à son empire le rapport de sujet à objet, et que je ne lui laisse que l'objet *. » — Les systèmes qui sont partis de l'objet avaient pour problème l'ensemble du monde perçu et son ordre ; et ils ont essayé de l'expliquer de diverses façons : soit par la matière, comme les purs matérialistes; soit par des concepts abstraits, comme Spinoza et les Eléates ; soit par une volonté, guidée par l'intelligence, comme les scolastiques (création ex nihilo). De tous ces systèmes, le plus conséquent et le plus large est le matérialisme pur. Il n'en repose. pas moins sur une absurdité fondamentale qui consiste à vouloir éclaircir le sujet par l'objet, à essayer

1. Die Welt u. s. w., tome I, § 7. Cela veut dire que Schopenhauer considère le monde objectif comme régi par la loi de la causalifé; mais qu*il n*admet pas qu'entre le sujet connaissant et Tobjet connu, il y ait un rapport de causalité.

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d'expliquer ce qui nous est donné immédiatement par ce qui nous est donné médiatement. Point d'objet sans sujet, tel est le principe qui infirme à jamais tout matérialisme. « Des soleils et des planètes sans un œil qui les voie, sans une intelligence qui les comprenne, cela peut bien se dire en paroles ; mais ces paroles sont, pour la représentation, comme serait du fer en bois. >» — Ceux qui sont partis du sujet n*ont pas mieux réussi. Le plus bel exemple qu'on en trouve est dans J. Fichte. Pour lui, en vertu du principe de raison suffisante , considéré « une vérité éternelle, » le moi est la base du non-moi, du monde, de l'objet, qui est sa conséquence, son œuvre. Mais ce principe, « vérité éternelle » qui régnait sur les dieux anciens, n'est qu'un principe relatif, conditionné, valable seulement dans l'ordre des phénomènes, et auquel on ne donne une valeur absolue que par une illusion complète de l'esprit.

Si le seul point de départ légitime est la représentation et si le monde est ma représentation , il en résulte que la théorie vraie de la connaissance est le pur idéalisme. « Ce qui connaît tout et n'est connu de rien est le sujet : il est, comme tel, le support du monde (der Trager der Wclt), A première vue, sans doute, il peut paraître certain que le monde objectif existerait réellement, même s'il n'existait aucun être connaissant. Mais si on essaie de réaliser cette pensée et qu'on cherche à imaginer un monde objectif sans sujet connaissant, il arrive que ce qu'on réalise est juste le contraire de ce qu'on a en vue ; ce monde Imaginé existant dans le sujet même de la connaissance, dans ce sujet qu'on a voulu exclure. Le monde tel que nous le percevons est évidemment un phénomène cérébral (ein Gehirnphaenomen) ; par conséquent il y a une contradiction impliquée dans l'hypothèse que, comme tel, il puisse être indépendant de tous les cerveaux.

Cette dépendance où est l'objet par rapport au sujet, constitue l'idéalité du monde comme représentation.

Notre corps lui-même, en tant que nous le connaissons comme objet, c'est-à-dire comme étendu et agissant, n*esl qu'un phénomène cérébral, qui n'existe que dans l'intuition de notre cerveau. L'existence de notre personne ou de notre corps, comme quelque chose d'étendu et d'agissant, suppose un sujet connaissant. Puisque son existence réelle est dans l'appréhension, dans la représetitation, il n'a d'existence réelle que pour un sujet connaissant.

Au reste, pour bien comprendre l'existence purement pliénoménale du monde extérieur, représentons-nous le monde sans aucun être animal, c'est-à-dire sans aucun être connaissant. Le monde, par suite, est sans perception. Qu'on s'imagine qu'il sorte du sol une grande quantité de plantes, très serrées les unes près des autres. Sur ellctï agissent la lumière, l'air, l'humidité, l'électricité, etc. Maintenant élevons par la pensée de plus en plus la propriété qu'ont les plantes d'être impressionnables à ces agents j nous arrivons par degré à la sensation et finalement à la perception (car l'observation intérieure comme les données anatomiques nous conduisent à conclure que inintelligence n'est qu'une disposition de plus en plus haute à recevoir les impressions du dehors). Aussitôt le monde apparaît, se représentant dans le temps, Tespace et la causalité. Mais en apparaissant il continue d'être purement et simplement le résultat de l'action des influences extérieures sur l'impressionnabilité des plantes *-

Ce serait cependant mal comprendre cette doctrine que de croire qu'elle nie la réalité du monde au sens vulgaire du mot. « Le véritable idéalisme est non pas empirique, mais transcendantal. Il laisse intacte la réalité empinque du monde; mais il soutient que tout objet, même l'objet réel, empirique, est conditionné par le sujet de deux façons : 1^ matériellement; ou comme

1, ParergtL und Paralipomena, tome II. § 33.

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objet en général, puisqu'un être objectif n'est pensable que par opposition avec un sujet dont il est la représentation; 29 formellement; puisque le mode d'existence de l'objet, c'est-à-dire de sa représentation (temps, espace, causalité) vient du sujet, est prédisposé dans le sujet. •» Cet idéalisme procède, non de Berkeley, mais de l'analyse de Kant.

Schopenhauer a employé gon talent d'écrivain à prendre et reprendre sous vingt formes la thèse de l'idéalisme et il l'a quelquefois exposée avec beaucoup d'originalité. Citons comme exemple un fragment que Lindner et Frauenstaedt nous ont conservé : « Deux choses étaient devant moi, deux corps, pesants, de formes régulières , beaux à voir *. L'un était un vase de jaspe avec une bordure et des anses d'or; l'autre, un corps organisé, un homme. Après les avoir longtemps admirés du dehors, je priai le génie qui m'accompagnait de me laisser pénétrer dans leur intérieur. Il me le permit, et dans le vase je ne trouvai rien, si ce n'est la pression de la pesanteur et je ne sais quelle obscure tendance réciproque entre ses parties, que j'ai entendu désigner sous le nom de cohésion et d'affinité ; mais quand je pénétrai dans l'autre objet, quelle surprise, et comment raconter ce que je vis ? Les contes de fées et les fables n'ont rien de plus incroyable. Au sein de cet objet ou plutôt dans la partie supérieure appelée la tête, et qui, vue du dehors, sem-* blait un objet comme tous les autres, circonscrit dans l'espace, pesant, etc., je trouvai quoi? le monde luimême, avec l'immensité de l'espace, dans lequel le Tout est contenu, et l'immensité du temps, dans lequel le Tout se meut, et avec la prodigieuse variété des choses qui remplissent l'espace et le temps, et, ce qui est presque insensé à dire, je m'y aperçus moi-même allant et venant...

« Oui, voilà ce que je découvris dans cet objet à peine

1. Traduit par M. Challemel-Lacour. Le texte est dans les Afemorabilien, p. 285

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aussi gros qu'un gros fruit, et que le bourreau peut faire tomber d'un seul coup, de manière à plonger du môme coup dans la nuit le monde qui y est renfermé. JEt ce monde n'existerait plus, si cette sorte d'objets ne pullulaient sans cesse, pareils à des champignons, pour recevoir le monde prêt à sombrer dans le néant, et se renvoyer entre eux, comme un ballon, cette grande image identique en tous, dont ils expriment cette identité pai' le mot d'objet... »

La conclusion à laquelle cet idéalisme aboutît et que Schopenhauer ne se lasse pas de répéter, c'est « que la matière est un mensonge vrai » SXt) aXiiô^vov <|ieu$o{. La matière n'est autre chose que ce qui agit en général, et abstraction faite de tout mode d'action. Comme telle, la matière est l'objet non de l'intuition, mais de la pensée ; par suite, c'est une pure abstraction : et il faut louer Plotin et Jordano Bruno d'avoir soutenu cette thèse paradoxale, que la matière est incorporelle. L'étonnement que nous cause la variété des phénomènes de la matière est au fond comparable à celui du sauvage qui, pour la première fois, se voit dans un miroir et ne s'y reconnaît pas. Ainsi faisons-nous quand nous considérons le monde extérieur comme étranger à nous-méme. La vérité c'est qu'il a sa source dans l'intelligence (faculté de la représentation), qu'il naît avec elle, dure avec elle, meurt avec elle. « La grande erreur de tous les systèmes consiste à avoir méconnu cette vérité : que la matière et Pintellvgence sont corrélatives^ c'est-à-dire que l'une n'existe que pour l'autre; que toutes deux s'élèvent et tombent en même temps ; que l'un ne fait que réfléchir l'autre ; qu'elles sont proprement une seule et même chose exarminée de deux côtés opposés; » et cette chose, nous le verrons plus tard, c'est la volent^.

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11 est très facHe à chacun de connaître, par son expérience personnelle, que le monde, pour être un objet, a besoin d'un sujet qui le pense. Le sommeil profond, sans rêves, ne montre-t^il pas à chacun que le monde n'existe que pour une tête pensante ? Que tout, dans la nature dorme éternellement d'un profond sommeil et ne s'éveille jamais à la conscience, comme les plantes, et il ne sera plus question jamais d'un monde extérieur.

Mais, objectera-t^on, le monde, bien que je n'en aie pas conscience, bien que ma tête et les autres têtes ne le perçoivent pas, ne peut-il pas exister comme objet? ne peutril pas exister en dehors et indépendamment de toutes les têtes, étendu dans le temps et l'espace et formé de la chaîne continue des effets et des causes? L'image qui se forme dans un miroir n'est possible que si un miroir existe ; et si tous les miroirs étaient détruits il n'y aurait plus d'images. Mais s'ensuit-il que si vous détruisez les miroirs, les objets qui s'y réfléchissent disparaissent aussi ?

Suivant Schopenhauer , la doctrine de l'idéalité du temps et de l'espace répond à cette difficulté. On connaît le travail de Kant sur les catégories, dans sa Critique de la raison pure. Il admet deux formes subjectives de la sensibilité : temps et espace ; et douze concepts régulateurs de l'entendement. Le procédé par lequel il dérive ces douze catégories des douze formes du jugement est assez artificiel et ne s'explique guère que par un goût exagéré de la symétrie et de la régularité logique. Dans cette liste des catégories, il y a beaucoup de double emploi. Aussi Schopenhauer, tout en procédant de Kant, n'admet que trois formes fondamentales de la connaissance : temps, espace^ causalité. Je crois que sur ce point

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toutes iee écoles philosophiques actuelles, idéalistes et matérialistes, spiritualistes et positives, sont à peu près d'accord. Ce sont là les idées-maîtresses dont il faut avant tout déterminer la valeur. Or, le temps et Tespace étant le réceptacle de tous les phénomènes ; la scène, — sans réalité d'ailleurs, — où se déroule la causalité ; si leur idéalité est établie, celle du monde Test du même coup. Schopenhauer trouve que l'idéalité du temps est établie par une loi de la mécanique, la loi d^ inertie, « Car, au fond, que dit cette loi? que le temps ne peut tout seul produire aucune action physique ; que seul et en luimême, il ne change rien au repos ni au mouvement d'un corps. S'il était inhérent aux choses elles-mêmes à titre de propriété ou d'accident, il faudrait que sa quantité (c'est-à-dire sa longueur ou sa brièveté) pût changer les choses en une certaine mesure. Il n'en est rien; le temps passe sur les choses sans y laisser la moindre trace. Car ce qui agit ce sont seulement les causes qui se déroulent dans le temps, nullement le temps lui-même. Aussi, quand un corps est soustrait aux influences chimiques, — par esiemple, le mammouth dans les glaciers de la Léûa, les moucherons dans l'ambre, un métal dans un air bien sec, les antiquités égyptiennes et même les chevelures des momies dans leurs nécropoles fermées, — des milliers d'années ne le changent en rien. Cette inactivité absolue du temps est aussi ce qui constitue en mécanique la loi d'inertie. Un corps a-t-il une fois reçu un mouvement, aucun temps ne peut le lui enlever ni le diminuer; il serait absolument sans fin, sans la réaction des causes physiques; de même qu'un corps en repos resterait éternellement en repos, si les causes physiques ne le mettaient en mouvement. D'où il suit que le temps u'est pas quelque chose qui soit en contact avec le corps, que tous deux sont de nature hétérogène ; que cette réalité qui appartient au corps ne doit pas être ajoutée au temps, qui est absolument idéal, c'est-à-dire appartient À la pure représentation et à son organe; tandis qu'au

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contraire, les corps par les nombreuses diversités de leurs qualités et de leurs actions montrent clairement qu'ils n'ont pas une existence purement idéale ; mais ils manifestent une réalité objective, une chose en soi, si différente qu'elle puisse être de ses manifestations. »

En ce qui touche l'idéalité de l'espace, Schopenhauer dit : « La preuve la plus claire et la plus simple de l'idéalité de l'espace , c'est que nous ne pouvons pas enlever l'espace de notre pensée, comme toute autre chose. Nous pouvons concevoir l'espace comme n'ayant plus rien qui le remplisse, supposer que tout, tout, absolument tout a disparu de l'espace, nous représenter l'espace entre les étoiles fixes comme complètement vide, etc. Mais V espace lui-même , nous ne pouvons en aucune façon nous en débarrasser : quoique nous fassions, où que nous nous placions, il est là, n'ayant de fin nulle part ; car il est la base et la condition première de nos représentations. Cela prouve sûrement qu'il appartient à notre intelligence, qu'il en est une partie intégrante, qu'il est la trame de ce tissu sur lequel la diversité du monde extérieur vient s'appliquer. Dès qu'un objet est représenté pour moi, l'espace l'est aussi ; il accompagne tous les mouvements, tous les tours et détours de mon intelligence aussi fidè^ lement que les lunettes qui sont sur mon nez accompagnent tous les mouvements, tous les tours et détours de ma personne, ou comme l'ombre accompagne le corps. Si je remarque qu'une chose m'accompagne partout et dans toutes les conditions, j'en conclus qu'elle dépend de moi : par exemple, si partout où je vais, il se trouve une odeur particulière à laquelle je ne puis échapper. Il en est de même pour l'espace : quoi que je pense, quelque monde que je puisse me représenter, l'espace se présente tout d'abord et ne cède en rien la place, Il faut donc qu'il soit une fonction, une fonction fondamentale de mon intelligence ; par suite son idéalité s'étend à tout ce qui a de l'extension, c'est-à-dire à tout ce qui est représentable. Par suite nous connaissops les choses, non telles

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qu'elles sont en elles-mêmes; mais telles qu'elles apparaissent*. ^

On a dû reconnaître dans ce qui précède le disciple et le continuateur de Kant. Mais ce qui est curieux à noter c'est que Schopenhauer fait subir aux doctrines de son maître une transformation physiologique : il identifie volontiers les formée de l'intelligence et la constitution du cerveau. « La philosophie de Locke, dit-il justement, est la critique des fonctions sensorielles. La philosophie de Kant est la critique des fonctions cérébrales. » Et ailleurs : « Les sens ne donnent que des sensations, mais pas d'in^ tuitions (connaissance). Ce que donnent les sens tout seuls est à ce que donnent les fonctions de cerveau (temps, espace, causalité) ce que la masse des nerfs sensoriels est à la masse du cerveau. » Cette transformation était d'ailleurs toute naturelle et il est probable que si Kant eût vécu Tin demi-siècle plus tard, en plein développe*» ment des sciences biologiques, il l'eût opérée lui-même.

Toutefois le temps et l'espace ne sont que les formes de l'existence phénoménale, des cadres vides ; il faut quelque chose qui les remplisse : c'est la causalité. Causalité, matière, action, sont pour Schopenhauer de» termes synonymes. « La matière n'est d'un bout jusqu'à l'autre que causalité. Son être, c'est agir; et il est impossible d'en penser aucun autre. C'est comme agissant qu'elle remplit l'espace et le temps *. »

L'une des fonctions essentielles de la causalité, c'est d'unir l'espace et le temps. Chacun d'eux a des propriétés qui s'excluent; mais la causalité les réconcilie. Elle rend l'accord possible entre le flux instable du temps et persistance immuable de l'espace. Dans le temps pur, il n'y a pas de coexistence; dans l'espace pur, il n'y a ni avant , ni maintenant , ni après. Mais dans l'exis*

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