‹ La philosophie de SchopenhauerChapitre 28 sur 56 · Parerga und Paralip · texte numérisé non relu

Parerga und Paralip

gie de Bichat, celle-ci comme Texpression physiologique de sa philosophie.

On sait que les Recherches physiologiques sur la me et la mort reposent sur la distinction de deux vies, Tune organique, l'autre animale.

La vie organique, commune aux végétaux et aux animaux, comprend deux ordres de fonctions : la composition et la décomposition. Cette vie est continue, il y a chez elle des rémittences, jamais d'intermittences- « Elle est le terme où aboutissent et le centre d'où partent les passions. »

La vie animale comprend deux ordres de fonctions ; les sensations et les mouvements, qui sont en raison directe l'une de l'autre. Elle est intermittente. « Tout ce qui est relatif à l'intelligence appartient à la vie animale ; comme tout ce qui est relatif aux passions appartient à la vie organique. »

« Il est sans doute étonnant, dit Bichat, que les passions n'aient jamais leur terme ni leur origine dans les divers organes de la vie animale ; qu'au contraire les parties servant aux fonctions internes soient constamment affectées par elles. Tel est cependant ce que la stricte observation nous prouve. L'effet de toute espèce de passion, constamment étranger à la vie animale, est de faire naître un changement quelconque, une altération dans la vie organique... Voilà pourquoi le tempérament physique et le caractère moral ne sont pas susceptibles de changer par l'éducation qui modifie si pro digieusement les actes de la vie animale. Car comme nous l'avons vu^ tous deux appartiennent à la vie or» ganique. Le caractère est la physionomie des passions; le tempérament est celle des fonctions internes ; or, les unes et les autres étant toujours les mêmes, ayant une direction que l'habitude et l'exercice ne dérangent jamais, il est manifeste que le tempérament et le caractère doivent être aussi soustraits à l'empire de l'éducation. Elle peut modérer l'influence du second, perfeo-

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tîonner le jugement et la réflexion pour rendre leur empire supérieur au sien, fortifier la vie animale afin qu'elle résiste aux impulsions de Torganisme. Mais vouloir par elle dénaturer le caractère, c'est une entreprise analogue à celle d'un médecin qui essaierait d'élever ou d'abaisser de quelques degrés et, pour toute la vie, la force de contraction ordinaire au cœur dans l'état de santé. Nous observerions à ce médecin que la circulation, la respiration ne sont point sous le domaine de la volonté (libre arbitre)... Faisons la même observation à ceux qui croient qu'on change le caractère et par là même les passions, puisque celles-ci sont un produit de Vaction de tous les organes internes ou qu'ils y ont au moins spécialement leur siège. »

Cette citation de Bichat que nous empruntons à Schopenhauer suffit pour montrer à quel point le physiologiste et le philosophe s'accordent; l'un appelant vie organique ce que l'autre appelle volonté, et vie animale ce que l'autre appelle intelligence; la vie animale paraissant à l'un greffée sur la vie organique et l'intelligence paraissant à l'autre greffée sur la volonté. Il est inutile d'insister sur des analogies de détail que le lecteur devinera facilement. Aussi Schopenhauer s'indigne contre Flourens quand il le voit aller chercher sa psychologie dans Descartes et louer ce philosophe d'avoir dit à rencontre de Bichat o qiie les volontés sont des pensées. »

Après avoir montré ce que Schopenhauer entend par la volonté et sur quels faits il s'appuie pour la placer au premier rang, il nous fkut, pour en mieux connaître la nature, examiner ses trois caractères esssentiels : l'identité, l'indestructibilité, la liberté.

Platon se plaisait à répéter que le travail philosophique par excellence consiste à voir Tunîté dans îa piura-

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litô ht la pluralité dans Tunité. Mais il l'entendait au sens intellectuel : ramener les faits sensibles à l'Idée, redescendre de l'Idée aux faits sensibles. Schopenhauer se flatte d'avoir fait le premier le même travail, mais pour la volonté : ramener toutes les forces de la nature à leur type, la volonté ; expliquer par la volonté toutes les forces naturelles. Pour Platon, tout phénomène n'existe que par sa participation à l'Idée ; pour Schopenhauer tout ce qui existe (exister c'est agir), le mouveraent des astres, les actions mécaniques, physiques et chimiques, la vie, l'instinct, la pensée, est un dérivé de la volonté. Quoi qu'on pense de ses analyses, on ne peut nier qu'il y a montré une habileté d'esprit et une puissance de compréhension rares.

Bien que Schopenhauer considère la volonté comme l'essence interne et unique du monde inorganique, des végétaux et des animaux, cependant il assigne à chacune de ces catégories d'êtres une causalité spéciale : de là trois espèces qu'il appelle cause (Ursache)^ excitation (Rels) et motif (Motio).

La cause, dans le sens restreint du mot, règne dans le monde inorganique : elle est l'objet de la mécanique, de la physique et de la chimie. Elle est régie par le principe de Newton : l'action et la réaction sont égales.

L'excitation règne dans le monde des végétaux et dans la partie végétative de la vie animale. Cette espèce de causalité diffère de la précédente en ce que l'action et la réaction ne sont pas égales ; l'intensité de l'effet n'est pas toujours en raison directe de l'intensité de la cause.

Le motif règne dans la vie animale proprement dite, c'est-à-dire celle qui est accompagnée de conscience. Sa caractéristique spéciale c'est la connaissance, la représentation. Le motif diffère de l'excitation en ceci, qu'il n'a pas besoin de durer longtemps pour agir, il suffît qu'il soit perçu. Il n'a pas besoin non plus de la proximité de son objet, tandis que l'excitation demande le contact.

LA VOLONTÉ Tj

Voyons maintenant comment ces trois sortes de eau salité se ramènent à la volonté.

Si nous examinons attentivement, avec quel irrésisti ble tendance les eaux se précipitent vers les cavités, la perséiyérance avec laquelle l'aimant se tourne vers le nord, le désir ardent du fer de s'attacher à lui, la violence avec laquelle les deux pôles d'électricité contraire cherchent à se rejoindre ; si nous remarquons avec quelle rapidité le cristal se constitue, avec quelle régularité de formes, avec quel effort déterminé dans des directions différentes ; si nous considérons avec quel choisies corps à l'état fluide se cherchent et se fuient, s'unissent et se séparent; si nous trouvons enfin en nous comme un fardeau dont la tendance vers la masse terrestre entraîne notre corps, tendance continuelle qui accompagne chacun de ses efforts *, — il ne faudra pas un grand effort d'imagination pour reconnaitre que ce qui, chez nous, suit une fin déterminée à la lumière dti l'intelligence et que ce qui, ici, n'est, qu'une tendance aveugle, sourde, bornée, invariable, c'est une seule et même chose — à peu près comme l'aurore et le plein midi sont dus aux rayons du,.soleil — et que cette chose, c'est la volonté, essence de ce qui est et se manifeste. — La mécanique, la physique et la chimie enseignent les lois suivant lesquelles agissent ces diverses forces : impénétrabilité, pesanteur, cohésion, élasticité, chaleur, lumière, affinité, électricité, magnétisme, etc. ; mais elles ne nous disent rien et ne peuvent rien nous dire sur ces forces qui restent des qualités occultes^ tant qu'on ne les dérive pas de la volonté.

De degrés en degrés, l'objectivation de la volonté devenant plus intelligible, se manifeste dans le règne végétal, où ses phénomènes sont liés entre eux non par la cause pure et simple, mais par des excitations : la vo-

1. On remarquera que chacun des moU que nous avons soulignés a une signification surtout psychologique que Schopenhauer a recherchée à dessein.

lontô n'en restant pas moins d'ailleurs une force inconsciente et aveugle. — Il ne faudrait pas inférer de ce qui précède que Scliopenbauer admet une transition insensible entre l'inorganique et l'organique. Entre eux « la ligne de démarcation est absolue. Vivant et organique sont des concepts équivalents «. Il s'emporte à chaque instant contre « la négation stupide d'une force vitale ». La grande différence qui existe pour lui entre la force vitale et les forces physico-chimiques, c'est que celles-ci peuvent entrer dans un corps, en sortir, y rentrer (magiiëtisme, électricité) tandis que celle-là ne peut rien faire do semblable. La force vitale est identique à la volonté qui seule la rend intelligible. Quant à ceux qui expliquent par l'inorganique l'organique et la vie, puis l'intelligence et la volonté elle-même, ils ressemblent à un homiue qui voudrait éclairer avec de l'ombre *.

Schopenhauer ramène à la volonté toutes les tendances qui se manifestent dans le règne végétal. Chaque végétal a son caractère déterminé, c'est-à-dire qu'il veut d'une certaine manière : tel veut un milieu humide, tel un milieu sec, tel un milieu élevé; l'un tend vers la lumière, l'autre vers l'eau. La plante grimpante cherche un appui; l'arbre distend des rochers, force un mur par Teflort permanent qu'il fait pour se développer... etc., etc. Toutes choses qui sont dues à cette forme inférieure de la volonté que Schopenhauer appelle l'excitation.

Le règne animal manifeste un degré supérieur d'objecirivation de la volonté. Lorsque dans son évolution^ la volonté en arrive à ce point où l'individu qui représente ridée (respèce) ne peut plus s'assimiler sa nourriture sous l'influence d'une simple excitation ; mais, qu'étant devenu de plus en plus complexe dans son mode de vie, il doit chercher et choisir sa nourriture, conserver ses petits ; alors les mouvements ne peuvent plus avoir lieu que par

f- Vcber den WiUen in der Natur. Pflamen-physiol, und PhysU* cfte sëtronomie, Parerga und Paralip., II, f 96.

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motif; rîntellîgence devient nécessaire. Il se produit chez ranimai soit un ganglion supérieur, soit un cerveau qui rend possibles les opérations instinctives ou intellectuelles. « L'intelligence sort donc originairement de la volonté elle-même; elle appartient au plus haut degré de son objectivation, à titre de pur mécanisme^ de moyen de secours pour la conservation de l'individu et de l'espèce. » C'est donc parce que la volonté veut vivre et que la vie très complexe a besoin d'une lumière pour l'éclairer que l'intelligence se produit. « Mais avec ce mécanisme, naît tout d'un coup le monde comme représentation avec toutes ses formes, sujet et objet, temps, espace, causalité, pluralité. Le monde a maintenant deux faces. Jusqu'ici pure volonté, il est maintenant en même temps représentation, objet du sujet connaissant. La volonté a passé des ténèbres à la lumière. »

On comprend, sans qu'il y ait besoin d'insister, que Schopenhauer ramène à la volonté toutes les tendances de la vie animale. Le corps animal étant Tobjectivation de la volonté, les parties du corps représenteront les désirs essentiels par lesquels la volonté se manifeste : les dents, le pharynx, le canal intestinal sont la faim objectivée; les organes génitaux sont l'appétit sexuel objectivé ; le cerveau la volonté de connaître objectivée ; le pied c'est la volonté d'aller, comme la main la volonté de saisir objectivée, l'estomac est la volonté de digérer, etc., etc. Ainsi la volonté explique tout, plan général et détails. Vunité de composition des naturalistes est l'expression anatomique de l'unité de la volonté. Les désirs et les tendances de l'animal expriment son organisation qui est elle-même le résultat de la volonté. C'est ce que Lamarck a entrevu; mais sans pouvoir s'élever jusqu'au vrai principe métaphysique ; jusqu'à l'essence primordiale de l'animal et de ses fonctions.

Nous avons vu que le principe de la vie est identique à la volonté ; il a trois fonctions principales qui s'objectivent aussi dans trois tissus spéciaux :

La force reproductrice, objectivée dans le tissu cellulaire, est le caractère de la plante. Quand elle domine avec excès, elle devient phlegine, paresse (les Béotiens).

L'irritabilité, objectivée dans le tissu musculaire, e^t le caractère des animaux. Portée à Texcès, elle devient vigueur, fermeté (les Spartiates).

La sensibilité, objectivée dans le tissu nerveux, est le caractère de l'homme et de ce qui est essentiellement humain. Son excès amène le génie (les Athéniens) *.

Il est assez curieux de noter que la théorie métaphysique de Schopenhauer s'accorde avec la doctrine de l'évolution progressive du monde, quoiqu'il admette la fixité absolue des genres et des espèces. D'abord il conçoit à peine qu'on puisse révoquer en doute l'hypothèse cosmogonique ébauchée par Kant (1755) et complétée par Laplace, un demi-siècle plus tard. Ceci admis, il trouve que les derniers résultats de la géologie s'accordent très bien avec sa métaphysique. Pendant les plus anciennes périodes du globe terrestre *, antérieurement à l'époque du granit, l'objectivation de la volonté de vivre s'est bornée aux formes les plus inférieures : les forces de la nature inorganique se livraient à un conflit qui avait pour théâtre, non la superficie de notre planète, mais sa masse entière : conflit si colossal que l'imagination ne parvient pas à le concevoir. Après que cette lutte gigantesque, ce combat de Titans des forces chimiques eut pris fin, et que le granit, comme une pierre funéraire, eut recouvert les combattants ; la volonté de vivre, par un contraste complet, s'objectiva dans un paisible monde de plantes et de forêts sans fin. Ce monde végétal décarbonisa l'air et le rendit propre à la vie animale. L'objectivation de la volonté réalisa une nouvelle forme : le règne animal ; poissons et cétacés dans la mer, reptiles gigantesques sur la terre. Puis de degrés en degrés, à travers

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