‹ La philosophie de SchopenhauerChapitre 29 sur 56 · Parerga und Paralipomena» tom. II · texte numérisé non relu

Parerga und Paralipomena» tom. II

des formes innombrables et de plus en plus parfaites, la volonté de vivre en est venue jusqu'au singe. Mais ce n'était encore que son avant-dernier pas ; dansThomme elle a atteint le dernier. Un être supérieur à lui, plus intelligent que lui, serait impossible ; car il trouverait la vie trop déplorable pour la supporter un seul instant.

Ainsi l'univers nous apparaît dans sa totalité comme une objectivation progressive de la volonté. Au plus bas degré, les phénomènes dont s'occupent la mécanique et l'astronomie ; puis en passant par la physique, la chimie, l'anatomie et la physiologie, nous atteignons enfin la poésie € qui nous montre la volonté sous l'influence des motifs et de la réflexion. Drame, épopée et roman nous peignent le caractère individuel et le poète est d'autant plus haut qu'il excelle mieux à la peindre : tel est Sha kespeare. »

L'indestructibilité (JUnzerstoerharkeit) est le second caractère de la volonté. Comme chose en soi, elle est en dehors du temps, donc du changement, du phénomène, de la destruction. Sa manière d'être est un éternel présent, un nunc stans^ ce qu'on appelle l'éternité; « concept qui n'ayant pour base aucune intuition, n'a qu'une valeur négative ». Toute mort est une apparence, toute destruction une illusion. Nous allons voir Schopenhauer s'appuyer à plusieurs reprises sur le principe de conservation et de persistance de la force. Il ne semble pas cependant qu'il en ait tiré tout le parti possible ; et il est probable qu'il eût insisté davantage, s'il eût écrit vingt ans plus tard. Ce qui le préoccupe surtout c'est la question de la mort : problème capital « car la mort est proprement le génie inspirateur, le Musagète de la philosophie. Sans elle, on eût difficilement philosophé. » L'animal a peur de la mort, mais il n'en a pas réellement la

connaissance ; aussi chaque individu jouit en lui-même de la pérennité de Tespèce, a conscience de lui-même comme étant sans fin. Chez Thomme il n'en est pas de même. Aussi toutes les religions et toutes les philosopliies ont essayé de répondre à ses terreurs, pour les calmer. Les réponses oscillent entre ces deux extrêmes : considérer là mort comme un anéantissement absolu ; admettre une immortalité en chair et en os. Deux solu- Uons également fausses *.

£n fait, la crainte de la mort est indépendante de toute connaissance. Elle existe chez Tanimal quoiqu'il n'en ait aucune idée. Quiconque est né Ta apportée au monde avec soi. Elle a sa source dans la volonté qui tend à vivre. Nous sommes guidés durant notre existence par deux illusions : Tamour du plaisir, la crainte de la mort; c'est la volonté aveugle, mais souveraine, qui s'en sert pour nous conduire à ses fins. Si l'homme était une pure intelligence, la mort serait pour lui indifférente, souvent même désirée. Mais l'existence individuelle a pour base la volonté, comme chose en soi, dont l'effort vers l'être et le phénomène constitue le monde ; et cette tendance aveugle vers la vie est aussi inséparable de la volonté que l'ombre l'est du corps. Qu'on remarque encore que si notre crainte du néant était raisonnée, nous devrions nous inquiéter autant du néant qui a précédé notre existence que de celui qui doit la suivre. Et pourtant il n'en est rien. J'ai horreur d'un infini a parte post qui serait sans moi ; mais je ne trouve rien d'effrayant dans un infini a parte ante qui a été sans moi.

Nous savons, même au simple point de vue de l'expérience, que rien ne périt. Le pendule qui, après beaucoup d'oscillations, a trouvé son centre de gravité, reste en repos. S'imagine-t-on pour cela que sa pesanteur est anéantie ? Non ; mais on dit que son activité n'est plus visible pour nos yeux. A la pesanteur, à l'électricité, à

1. Pour toute cette question : Die Welt als Will^t tom. II, ch. 41, et tom. I, liv. IV.

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toutes les forces inférieures de la nature, nous reconnaissons une éternité, une indestructibilité, que la fugacité et la disparition de leurs phénomènes ne peuvent masquer. Comment donc pourrions-nous admettre Tanéantissement du principe de la vie, la destruction totale de l'homme par la mort? La matière prise dans le réseau inextricable de la causalité, assurerait à elle seule rindestructibilité, même à celui qui serait incapable d'en saisir une plus haute. « Quoi ! dira-t-on, la persistance d'une pure poussière, d'une matière brute; ce serait là la persistance de notre être? — Voyons, connaissezvous donc cette poussière? Savez-vous ce qu'elle est et ce qu'elle peut? Apprenez à la connaître avant de la mépriser. Cette matière qui n'est maintenant que poussière et que cendre, bientôt dissoute dans l'eau deviendra cristal, brillera comme métal, jaillira en étincelles électriques, manifestera sa puissance magnétique, se façonnera en plantes et en animaux, et de son sein mystérieux se développera cette vie, dont la perte tourmente tant votre esprit borné. Durer sous la forme de cette matière, n'est-ce donc rien? » Quand l'imparfait, l'inférieur, l'inorganique est indestructible, comment admettre que les êtres les plus parfaits, les vivants avec leur organisation infiniment compliquée seraient absolument détruits pour faire place à d'autres ? Cela est si évidemment absurde qu'il est impossible que ce soit le véritable ordre des choses. Cela cache quelque mystère que la nature de notre intelligence nous empêche de pénétrer.

L'idéalisme donne le mot de cette énigme. Dans le monde des phénomènes soumis aux formes du temps, de l'espace et de la causalité, tout semble naître et mourir. Mais tout cela n'est qu'apparence. C'est une illusion qui a sa racine dans l'intelligence, qui ne subsiste que par elle et disparaît avec elle. Notre être véritable et Fétre véritable de toute chose est en dehors du temps; et là les concepts de naissance et de mort n'ont aucune signification. Spinoza a raison de dire que nous nous sen-

tons éternels « sentimus experimurque nos œternos esse I» ; et la Nature au sens transcendant ressemble à ce château dont parle Diderot dans Jacqzies le fataliste^ au frontispice duquel on lisait : « Je n'appajrtiens à personne et j'appartiens à tout le monde; vous y étiez avant que d'y entrer et vous y serez encore quand vous en Sortirez. »

L'individu meurt, l'espèce est indestructible. L'individu est l'expression dans le temps de l'espèce qui est hors du temps. « La mort est pour l'espèce ce que le sommeil est pour l'individu. » L'espèce que Schopenhauer appelle aussi l'idée, au sens platonicien, représente un des aspects de la volonté comme chose en soi. A ce titre, elle représente ce qu'il y a d'indestructible dans l'individu vivant, comme les forces physico-chimiques représentent ce qu'il y a d'indestructible dans la nature inorganique. Elle contient tout ce qui est, tout ce qui fut, tout ce qui sera. « Quand nous jetons un regard vers l'avenir et que nous pensons aux générations futures avec leurs millions d'individus humains, différents de nous par leurs mœurs et leurs costumes, et que nous essayons de nous les rendre présents, cette question se pose : D'où viendront-ils tous? Où sont-ils maintenant? Où'donc est ce riche sein du néant, gros du monde, qui cache, les générations à venir? — Et où pourrait^-ii être, sinon là où toute réalité a été et sera, dans le présent et dans ce qu'il contient; en toi-même, questionneur insensé, qui en méconnaissant ta propre essence, ressembles à la feuille sur l'arbre qui, se flétrissant en automne et pensant qu'elle va tomber, se lamente sur sa mort et ne veut pas se consoler à la vue delà fraîche verdure dont, au printemps, l'arbre sera revêtu. Elle dit en pleurant : Je ne suis plus rien! Feuille insensée I Où veux-tu aller? d'où les autres feuilles pourraient-elles venir? Où est ce néant dont tu crains le gouffre? Reconnais donc ton propre être dans cette force intérieure, cachée, toujours agissante de l'arbre qui à travers toutes

ses générations de feuilles ne connaît nî la naissance nt la mort! Et maintenant Thomme n*est-il pas comme ia feuille? »

OÎT) :u£p çuXXwv Y^verj, toirfie, %ol\ âvBpwv

« Voyez votre chien, dit encore Schopenhauerquî p^^nsait sans doute à son fidèle Atma, comme il est là devant vous paisible et joyeux I Des milliers de chiens ont il il mourir avant que celui-ci pût vivre. Mais la mort de ces milliers n*a entamé en rien l'idée deTespèce. Voilà pour* quoi ce chien est si vif, si plein de force qu'il semble que ce soit son premier jour et qu'il n'en aura jamais hd dernier, et que dans ses yeux brille le principe iiidiistructible qui est en lui. Ce qui est mort n'est pati le chien; c'est son ombre, son image telle que les congctit notre manière de connaître, soumise aux conditions du temps. » Sans doute l'individualité disparaît à la [iiort, la nôtre comme celle de l'animal. Fragile phénomèDt; lié à la conscience, par suite au cerveau, elle ne peut su r vivre à l'organisme. Mais qu'importe ! « Ma personnalité phénomène est une aussi petite partie de mon être rùel, que mon être est une petite partie du monde... Et quel souci puis-je avoir de la perte de cette individualilû, quand je porte en moi la possibilité d'individualités sar^s nombre?.... Une individualité bornée, qui serait coniJaiunée à une durée sans fin, aurait une vie si monotone que mieux vaudrait le néant. Désirer l'immortalité de la per* sonne, c'est proprement vouloir perpétuer une illusion â l'infini. » La seule chose qui soit indestructible en nous et .ailleurs, c'est donc la volonté.

Il nous resterait à examiner le troisième caractère Je la volonté : la liberté. Cette étude trouvera mieux sa

placô dans la Morale *. Pour Schopenhauer, la volonté e&l à la fois absolument libre comme chose en soi et absolument nécessitée comme phénomène. En sorte que nous trouvons partout la même opposition : dans le monde de Tétre, identité, indestructibilité, liberté ; dans le monde du paraître, variété sans fin, naissance et mort, fatalité et déterminisme.

Pour <!ompléter cette étude de la volonté qui est en même temps une métaphysique de la nature, il nous reste à exposer un point fort obscur, de la doctrine générale de Schopenhauer : c'est sa théologie *.

Le progrès des sciences physico-chimiques et des sciences biologiques a suscité, comme on le sait, de très vifs débats sur la question des causes finales. L'Allemagne en a été principalement le théâtre : Liebig, Moleschûtt, Vogt, Bûchner ont été les principaux jouteurs.

D^aprcs le matérialisme physico-chimique, l'organisme vivant n'ôBt pas l'expression d'une force vitale ou d'un type ; mais simplement le résultat des forces aveugles de la nature. La vie est le produit de combinaisons chimiques très complexes, soumises à Faction des agents physiques extérieurs contre lesquels elles réagissent ; et le mot vie n'est qu'un terme collectif pour désigner la somme des fonctions de la matière organisée.

D'après la doctrine des causes finales , au contraire , la vie n'eat pas un simple résultat des forces de la matière, agissant selon les lois mécaniques et chimiques ; mais c'est la maififestation d'une idée, d'un type, qui gouverne les forces aveugles de la matière et les' emploie à ses desseins. La vie est un principe, non un résultat; une unité réelle, non une unité fictive.

Frauenstaedt prétend que son maître a réconcilié ces deux écoles rivales et qu'il a résolu le problème de Taccord des causes efficientes et des causes finales par une

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