‹ La philosophie de SchopenhauerChapitre 48 sur 56 · Dans sa Philosophie des Unbewuaslen dont ia première édit · texte numérisé non relu

Dans sa Philosophie des Unbewuaslen dont ia première édit

CONCLUSION Ibi

ne cherche qu'une chose : la vérité, sans s'inquiéter de savoir si elle s'accorde avec nos chimères. »

Cette tendance pessimiste se i*rouve déjà en germe chez Schelling, comme Hartmann Ta fait remarquera Ce n'est donc pas un fait isolé, un cas rare ; et quoique Schopenhauer en ait été l'interprète le plus sincère et le plus original, parce que cette doctrine ne faisait que traduire son caractère, il faut reconnaître qu'elle soulève un problème psychologique curieux, qui dépasse la personnalité de Schopenhauer.

Comment l'expliquer ? D'abord on peut se risquer à dire que la poésie blasée et désolée du commencement de ce siècle n'a pas été sans influence sur cette philosophie. Schopenhauer est nourri de la lecture de lord Byron et de Lamartine et il les cite à chaque instant. Et comme c'est le propre des poètes de tout pressentir et de tout devancer, on pourrait dire que de môme qu'ils ont fait une morale avant les moralistes, une psychologie avant les psychologues, ils ont fait un pessimisme avant les théoriciens pessimistes.

Mais il y a des raisons plus profondes qui doivent être cherchées dans la philosophie même, chez Kant dont toute la spéculation allemande procède. La Critique de la raison pure aboutissait à cette conséquence : qu'il faut ou se confiner dans l'expérience ou tenter d'en sortir par l'idéalisme absolu. Et cette tentative ayant échoué avec Fichte, Schelling et Hegel, il fallut bien renoncer à l'absolu, se résigner à regarder c la chose en soi » comme inconnaissable et inaccessible. A des esprits avides de longs voyages, il failut rester cloués dans des bas-fonds obscurs, sans échappée, sans horizon. Cette séquestra-

1. Philosophie des Unbev^usslen^ p. 233. Voici quelques-uns des passages cités par Hartmann. « Angst ist die Grundempfindung jedes iebenden Oeschôpfes. — Schmerz ist etwas Allgemeines und DOthwendiges in allem Leben. — Aller Schmerz kommt nur von dem Sein.— Die Unruhe des unablassigen Wollens nnd Begehrens, von dem jedcs Goscliœpf getrieben wird, ist an sich f^elbst die Unseiitikeil. *

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tion était-elle possible sans un premier moment de désespoir et d*étouffement? On se sentait condamné à conserver ses désirs en perdant ses espérances.

Les recherches scientifiques de tout ordre contribuaient encore à augmenter ce désenchantement métaphysique, né delà Critique de Kant. Le propre de toute science véritable c*est de remettre l'homme à sa place et de Tempôcher de se croire le centre du monde, comme il y tend toujours. On a fait remarquer que les découvertes de Kopernik et de l'astronomie moderne ont eu une grande influence sur les croyances religieuses, en faisant rentrer notre terre dans le chœur des planètes et on m outrant le peu qu'elle est. Au point de vue métaphysique, n'y aurait-il pas là aussi des conséquences à lircr, dont on s'est préoccupé assez peu ? Mais sans insister sur cette grosse question, observons que c'est contre l'idée de progrès, de tendance vers le mieux, que les pessimistes se sont acharnés. Schopenhauer le nie ; pour lui toute l'histoire de l'humanité tient en deux mots: Eadem sed aliter. Cette idée de progrès qui a èi-é la foi du xviii* siècle, a fini par entrer dans tous les esprits, par devenir une monnaie courante, si bien qu'on n'aperçoit pas toujours ce qu'il y a de vague et de pi^oblématique, dans la conception d'un progrès à l'in" fini. Pourtant nous ne trouvons rien dans l'expérience qui la justifie. Ni les individus, ni les familles, ni les peuples n'ont un progrès sans fin. Quelle raison avonsnous donc de croire que l'humanité, et même l'univers aient ce privilège? L'analogie, appuyée sur les faits, conduit à la conclusion contraire. Aussi voyons-nous les partisans les plus décidés de la loi d'évolution, entre autres M. Herbert Spencer (dans le dernier chapitre de ses Premiers principes)^ s'appuyer sur les lois physiques, pour prévoir un moment où le développement de notre univers doit avoir un terme c et subir une transformation inévitable qui ne peut se faire sans ramener les masses à une forme nébuleuse ». D'un autre côté, les

sciences sociales ne nous montrent rien qni ressemble à un perfectionnement sans fin de l'espèce, dans Tordre moral. 11 semble au contraire que la ciirilisation, à force de grandir, constitue positivement un état morbide où l'hu* manité ne sachant plus que raffiner, se surmener et s'épuiser, finit par périr sous l'excès de ses propres richesses. Tout n'est donc pas paradoxal dans ces plaintes de Schopenhauer et de ses disciples *. Ils représentent la réaction contre l'opinion courante, dont l'excès d'optimisme n'est qu'un défaut de réflexion. Comme toute réaction, elle va trop loin. Prise à la lettre, elle aurait le danger d'introduire chez nous le nirv&na bouddhique, l'ataraxie complète de l'Orient. Mais il n'y a aucun péril de ce côté, et il nesemblepas que notre monde ait grand souci de vivre dans la contemplation. La vie lui appandt, telle qu'elle est, ni bonne ni mauvaise — plutôt bonne : l'humanité prise en masse est de l'avis de Leibniz. Quant aux raisons théoriques^de ce décourage* ment, s'il est dur pour l'esprit humain d'être chassé de l'absolu^ peut-être s'en consolera-t-il plus tard, en reconnaissant combien le domaine de l'expérience est vaste et inexploré et combien il est inutile de chercher ailleurs l'inconnaissable, qui le pénèlre tout entier.

Ce fonds Inépuisable de mauvaise humeur, cette tendance à imprimer sur toute chose sa personnalité, qui impose trop souvent aux théories de Schopenhauer une forme subjective, anti-scientifique, donne en revanche à son style un mérite incontesté. Ses ennemis les plus déclarés le reconnaissent. Dans beaucoup de passages, il doit être lu comme les grands écrivains, pour les idée& qu'il suggère, non pour les vérités positives qu'il révèle. Beaucoup de gens peu soucieux de philosophie se plai-

I.M. Zeller dans sa récente Geschichte der deutschen Philosophie Mûnchen. 1872, s'obstine pourlant à n'y voir qu*un paradoxe spirituel. V. p. 898.

sent à cette lecture qui est pour eux une matière à pen-' ser, il en reste une impression analogue à celle que laissent Vauvenargues ou Chamfort,souvent même Heine ou Byron. Il n'est allemand ni par Tespritni par le style. Son style, en effet, est assez difficile à caractériser, parce qu'il est complexe. Ce n'est ni la manière noble, éloquente et solennelle, dont notre Cousin est le modèle, ni la bonhomie spirituelle de Locke et des Ecossais qui enchâssent leurs petits faits dans un style simplement élégant ; mais c'est à la façon des moralistes, une profusion de pensées, de traits piquants, ingénieux, souvent poétiques, jetés sur une trame métaphysique qui leur sert de lien. A cet égard rien n'est plus instructif que de comparer Schopenhauer à Frauenstaedt. L'exactitude philosophique du disciple est parfaite ; mais tout ce qu'il y a, dans le maître, de fin et d'original a disparu. C'est toute la différence de Charron à Montaigne : encore est-ce faire tort à Charron qui est méthodique, tandis que Frauenstaedt l'est moins que son maître en réalité.

Il y a en Schopenhauer un philosophe et un penseur, un systématique et un moraliste : il vaut surtout comme moraliste. Quand on lit les grands métaphysiciens, Schelling ou Hegel, on éprouve, même sans croire à leurs hypothèses, une impression puissante comme celle que donne la grande poésie. On se sent sur une haute montagne, dans un air très raréfié, à peine respirable, mais en vue d'un immense horizon. Avec Schopenhauer, rien de pareil ; son originalité est dans le détail, non dans l'ensemble. Il ne donne pas à un esprit philosophique un puissant ébranlement. C'était d'ailleurs sa prétention de n'être pas un systématique, mais d'avoir une philosophie faite au jour le jour, d'après les hasards de l'expérience. Son originalité véritable consiste à avoir réuni dans son caractère les traits les plus discordants. Au fond, c'est un homme du xviii* siècle, anglais ou français, contemporain de Hume et de Voltaire, de Vauvenargues et de Diderot. Comment a-t-il pu être en même temps un mî*

santhrope farouche et un bouddhiste contemplatif? Jji même homme qui vient ë*injurier Hegel dans le style le plus pittoresque, écrit des pages qui semblent détachées de la Bhagàoad'Gita, Sceptique naturaliste, comme le siècle dernier, il ressemble, dans son quatrième livre, au contemplatif pur dont Emerson a tracé ce beau portrait , « Tout fait appartient d'une part à la sensation et de Fautre à la morale; et tout homme naît avec une pré* disposition pour l'un ou l'autre de ces deux côtés de la nature. Les uns possèdent la perception de la différence, et vivent familièrement avec les faits et les surfaces, les cités et les individus : ce sont les hommes d'action. Les autres ont la perception de l'identité ; ce sont les hommes de foi, les philosophes, les hommes de génie. Ils ont reconnu en certains moments que l'âme bienheureuse porte virtuellement en elle toutes les choses et tous les arts, et ils se disent : à quoi bon nous embarrasser de réalisations superflues ? •

Aux disciples que Schopenhauer compta dans ses derniers jours, d'autres sont venus s'ajouter depuis sa mort. Hartmann, le plus original et le plus indépendant, a essayé une réconciliation posthume entre Schelling et Schopenhauer. D'autres comme Asher, Ky, et le physiologiste Rokitansky, ont développé les idées du msdtre en ce qui touche à la morale, à l'esthétique et aux sciences naturelles. L'avenir montrera si Schopenhauer avait raison de dire : € Mon extrême-onction sera mon baptême ; on attend ma mort pour me canoniser. » Il est certain du moins qu'il vivra comme écrivain et comme moraliste, et que la philosophie verra toujours en lui Tun des principaux théoriciens de la notion de force, qu'il a mise au sommet des choses sous le nom de volonté.

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