‹ La philosophie de SchopenhauerChapitre 47 sur 56 · Revue des Cours scientifiques du 26 juillet · texte numérisé non relu

Revue des Cours scientifiques du 26 juillet

turel, de surhumain, qu'elle unit par en faire toute

autre chose que Tart L'art est un objet de luxe,

les Allemands en font une religion, et leurs artistes sont à l'unisson des théoriciens. La plupart d'entre eux, peintres ou musiciens, se croient investis d'un sacerdoce, et se posent en révélateurs du vrai et du bien, n

L^idée platonicienne, identifiée tant bien que mal avec < la chose en soi », fait irruption d'une manière si inattendue qu'elle a trop l'air d'un expédient, c L'idée, dit Schopenhauer, est l'objectivité immédiate de la volonté, à un degré déterminé » (auf einer bestimmten Stufe). Il semble que cela veut dire qu'elle tient le milieu entre le monde de la réalité et celui de Tapparence. Mail cette existence intermédiaire est-elle facilement compréhensible ? est-elle surtout justifiable ? Schopenhauer se borne à l'affirmer, en nous laissant le soin de le croire sur parole. Cette esthétique ressemble trop franchement à un roman métaphysique. Aussi, sans insister sur la critique, essayons plutôt de la comprendre en elle-même et de voir comment elle prépare la morale.

Remarquons d'abord qu'elle réclame, comme condition préalable, la possibilité de perdre en une certaine mesure sa personnalité. La morale, elle, demandera la perte absolue dans la sympathie universelle. « La conscience, dit Schopenhauer, a deux côtés : la conscience de soi, la conscience des autres choses. Toutes deux sont en raison inverse l'une de l'autre. » C'est de cette vérité de fait qu'il part pour établir € sa contemplation pure du sujet de la connaissance. » Il semble bien que cette contemplation en dehors des formes du temps, de l'espace et de la causalité, n'est guère qu'une façon mystique de dire ce que tout le monde sait : que la production et même la jouissance esthétique sont à un haut degré impersonnelles. Si cette contemplation sub specie œternitatii n'est qu'une métaphore ; elle se comprend.

Mais si elle doit être prise au sens strict, elle est peu logique. En effet, la contemplation esthétique est un acte d'intelligence : alors comment peut-elle être en dehors du temps, de l'espace et de la causalité ? l'intelligence, sans ses formes, n'est plus l'intelligence, c'est la volonté. L'intelligence n'est qu'une faculté dérivée ; si elle disparait que reste-t-il ? La chose en soi, la volonté. Enfin ce qui augmente encore la difficulté, c'est que Schopenhauer répète sans cesse que l'art est un affranchissement, une libération momentanée du joug de la volonté. — Ici donc nous sommes dans un tissu de contradictions, ou bien la pensée vraie de Schopenhauer nous échappe. J'incline à croire que pour la comprendre, il faut avoir recours à la morale. Rappelons-nous que pour Schopenhauer, comme pour la philosophie indienne, la libération, but suprême, ne peut être atteinte que par la science. L'intelligence, toute secondaire qu'elle est, est donc l'unique moyen de salut. Pour cela, il faut que s'élevant au-dessus des apparences et delà diversité, elle atteigne « la chose en soi, étrangère à toute pluralité et môme à l'unité ». Mais l'art ne parvient pas jusqu'à ce but suprême, il n'en voit que l'ombre ; il ne saisit que les idées « objectivation immédiate de la volonté » non * 1^ ■" \

la volonté elle-même. Il ne peut donc donner qu'un ' semblant de libération. Ainsi interprétée, la doctrine de Schopenhauer, si mystique qu'elle soit, ne semble plus du moins contradictoire ; mais c'est la morale seule qui l'explique.

Il faut reconnaître aussi qu'il a eu le talent de bien montrer que l'idéal ne peut pas être, comme on leconçoit trop souvent, un type abstrait qui serait la plus vide, la plus creuse des conceptions ; que tandis que la science cherche des vérités de plus en plus générales et par conséquent de plus en plus abstraites, l'art Gherche des -

types de plus en plus caractéristiques, par conséquent de plus en plus concrets. C'est à notre avis ce qu'il y a de plus de solide dans sa théorie des idées. Remarquons

d'ailleurs en passant que cette théorie dépasse Testhéti-» i{UG et qu'elle place Schopenhauer au nombre des parti* sa iiri de la fixité des espèces. < L'art, dit-il, répète^ par la ctjatemplation pure des idées éternelles, ce qu'il y a d'ci^aentiel et de stable dans les phénomènes. » La nature ne fait-elle pas de même? L'art et la nature sont donc deux expressions différentes des idées.

Eq somme, il nous semble que Festhétique de Schoperj hauer ne tient au reste de sa doctrine que par un lien très mince qui doit être cherché dans la morale, et sa thèse fondamentale pourrait s'exprimer ainsi : la libération se fait par l'intelligence ; elle a deux degrés ; l'art s'arrête au premier ; l'ascétisme franchit le second.

Ce qui est vraiment original dans Schopenhauer, c'est sa morale. Rien de semblable avant lui. Sa doctrine dîirôre de toutes les autres : — par son principe, car elle est aussi indifférente au devoir qu'à l'utile ; — par ses conséquences, puisqu'au lieu de nous dire comment agir^ elle cherche les moyens de ne pas agir. Avec sa prétention d'être purement spéculative, avec son pessimisme, sa palingénésie, son nirvana, elle se dresse devant le lecteur comme une énigme inquiétante. On a cru Toxpliquer en disant, « qu'elle nous donne le triste spectacle d'une morale sans Dieu ». Mais c'est oublier un peu vite que le stoïcisme, certaines écoles utilitaires et la morale indépendante, qui sont libres de toute attache théologique, n'ont abouti à rien de pareil.

Schopenhauer prétend la déduire d'une théorie métaphysique du plaisir et de la douleur. Tout est volonté ; la volonté dans tout être sentant est désir inextinguible , besoin rarement satisfait : essentiellement donc tout être est douleur, le plaisir n'est qu'un état négatif.

Rien n*est plus contestable que cette thèse. L'état positif pour l'être sentant, est-ce le plaisir, est-ce la douleur, est-ce un état d'indifférence, un Nullpunkt entre les deux ? Il est impossible de le dire, et la seule chose certaine, c'est que la théorie du plaisir et de la douleur est encore à faire. Que penser donc d'une morale construite sur une base si chancelante et n'est-ce pas encore un nouvel indice du tempérament métaphysique de Schopenhauer que cette légèreté à se passer de la preuve ? Il ne sait pas se résigner à douter assez longtemps. Sans remonter jusqu'à Aristote qui avait déjà faît valoir de bonnes raisons contre cette thèse que tout plaisir est négatif, je me bornerai à faire remarquer que le plus célèbre des disciples de Schopenhauer, Hartmann, a écrit tout un chapitre pour combattre « la théorie de la négativité du plaisir » en s'appuyant sur les plaisirs que procurent Tart, la science, les saveurs exquises qui ne sont la négation d'aucune douleur. Et quoique Hartmann soit arrivé aux mêmes conclusions que son maître, il a essayé au moins une autre méthode, qu'on pourrait appeler méthode d'évaluation et qui se réduit à ceci ; Etant donnée la somme des biens et des maux qu'il y a dans le monde, déterminer de quel côté penche la balance.

La vérité c'est que l'origine de la morale de Schopenhauer doit être cherchée dans son caractère bien plus qu'ailleurs. Nous trouvons là un bel exemple de cette métaphysique toute subjective, toute personnelle, qui est, comme le disait Gœthe, « le vivant reflet de nos humeurs ». Dès sa jeunesse, Schopenhauer est dépeint dans les lettres de sa mère, comme ombrageux, obstiné, renfrogné, bizarre ; et il resta tel toute sa vie, sans que rien dans les circonstances extérieures puisse expliquer sa misanthropie. Car il possédait l'indépendance, la santé, la richesse : il attendit longtemps la gloire ; mais d'autres l'ont attendue toujours et, n'ayant obtenu qu'une renommée posthume, ont eu toutes les souffrances du génie sans sa gloire. Et s'il l'attendit, c'est que, trop dédai*

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gneux ou trop contemplatif, il refusa de faire vers elle le premier pas. Quand il paraît déduire sa morale de sa tliéùrie de la douleur, c*est donc une satisfaction philosophique qu'il se donne ; mais comme beaucoup d'autres métaphysiciens, il fait semblant de chercher ce qu'il a trouvé d'avance et il ne prouve que ce qu'il veut croire. Toutefois, il est juste de remarquer que cette conception pessimiste du monde n'est pas un fait isolé dans TAtlemagne contemporaine. Les lamentations de Schopenhauer sur les misères de la destinée humaine ne sont fias restées sans écho. On vient de publier une « exposi- Uûii populaire » de sa philosophie ; et Hartmann sans admettre, comme son maître, que le monde est aussi mauvais qu'il peut l'être, trouve, après avoir établi la balance entre les biens et les maux, que les maux l'emportent. Et il Ta fait avec un talent incontestable, sans défaveur auprès du public *. Sa thèse est exposée sous une forme méthodique qui lui ôte même l'apparence d'une boutade. D'après lui, ce n'est que par une illusion profonde que le bonheur a pu être regardé comme le but auquel le monde peut aspirer. Dans cette recherche décevante l'humanité a parcouru trois périodes, c trois stades d'illusion » sans s'apercevoir qu'elle poursuit un mirage. La première période, celle de l'antiquité juive, grecque et romaine, a considéré le bonheur comme pouvant se réaliser dans le monde tel qu'il existait alors et pour l'individu, dans sa vie terrestre. La deuxième période, celle du christianisme et du moyen âge^ l'a cherche pour l'individu, mais dans une vie transcendante dont on ne peut jouir qu'après la mort. La troisième période, qui est la nôtre, place le bonheur dans l'avenir, mais sur la terre :il sera réalisé dans le développement futur du monde. Hartmann s'est acharné à détruire ces trois illusions, en faisant remarquer que la philosophie

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