PREKÈRES ÉTUDES DE SOGRATE. - SA CURIOSITÉ UNIVERSELLE
a Tu me plaisantes toujours et me dédaignes », dit Socrate à Callias^ « parce que toi, tu as donné <€ beaucoup d'argent à Protagoras en vue de la « sagesse, ainsi qu'à Gorgias , à Prodicus et à une ce foule d'autres, tandis que nous, tu vois que nous « sommes ouvriers de la philosophie par nom-
« fnêmes (riiiâç i^ôpàç ccvzovpyovç rtvaç rriç çtXocoytaç
« Smaç). » Dans ce passage, Socrate ne parle pas seulement de lui, mais encore de ses compagnons : îk s'occupent ensemble, dit-il, à produire par euxmêmes la philosophie. Cette expression met en relief le caractère personnel et original de la philosophie socratique : ce n'est point un ensemble d'idées venues du dehors et dont la mémoire seule se serait chargée, mais le fruit intime de l'âme conçu dans son union avec h vérité; ce n'est point une sorte de denrée intellectuelle achetée au comptoir des so-
' lénoph., Banquet^ 5. — Cf. Platon, LachèSy 186, c.
phistes, mais l'œuvre commune de Socrate et de ses amis.
Est-ce à dire que Socrate p'ait pas eu de maîtres dans sa jeunesse, et qu'il n'ait suivi les leçons de personne? C'est la conclusion que les critiques allemands, surtout Ritter*, ont voulu tirer du passage cité plus haut ; mais ils ont exagéré l'importance d'une expression isolée, qui s'applique au groupe entier de Socrate et de ses am'is. Quand le Socrate moderne. Descartes, parle de construire lui-niéme toute la philosophie, faut-il en conclure qu'il n'ait eu ni professeurs ni livres à sa disposition? Nous ne trouvons dans le passage de Xénophon qu'une opposition ironique enlre les coûteuses leçons des sophistes et les entretiens gratuits de Socrate; Xénophon ne veut pas nier pour cela l'instruction que Socrate avait dû recevoir dans la première partie de sa vie.
Quand on parle des mattres de Socrate, il faut bien interpréter cette expression. Socrate a pu entendre beaucoup de philosophes et lire beaucoup d'ouvrages philosophiques sans être à proprement parler le disciple de personne. Qu'il cherchât à connaître les doctrines des sages et à se perfectionner en communiquant personnellement avec eux, c'est chose si probable qu'on l'admettrait même en l'absence de témoignage précis. Socrate allait conversant avec tout le monde, et de préférence
* Hiitoire de laphiL anc,, t. Il, p. 15. (Trad. Tissot.)
.»-wi.«*l^1»V
avec les hommes les plus célèbres ; il apprenait d'eux beaucoup de choses et leur en apprenait à son tour. Il avait autant de maîtres que d'interlocuteurs instruits; ses compagnons eux-mêmes étaient à Toccasion se^ maîtres : un Simmias l'initiait aux spéculations des pythagoriciens; un Euclide lui faisait connaître les subtilités de la dialectique éléate; un Platon lui confiait ses propres spéculations, et lui en faisait accepter une partie, rejeter l'autre. I^ socratiques étaient des compagnons, des amis, et plus encore; de là un enseignement mutuel préparé par une mutuelle sympathie. L'un avait entendu dire ceci à un philosophe ou à un sophiste illustre, Tautre avait pensé cela par lui-même; on demandait à Socrate son avis; on examinait le pour et le contre : on élaborait en commun des idées qui avaient parfois une origine étrangère, et que Socrate, au besoin, savait s'assimiler.
En outre, Athènes était devenue à cette époque un centre où toutes les doctrines venaient se produire, une arène où elles entraient en lutte. Socrate ne manquait jamais d'assister aux séances ou aux entretiens scientifiques, à moins qu'il ne fallût payer trop cher les Protagoras ou les Prodicus. Encore déboursait-il quelque chose en faveur de ce dernier, qui avait des leçons « à tous les prix ». Socrate se trouva ainsi en rapport, directement ou indirectement, avec toutes les idées qui avaient pris naissance dans les diverses écoles philosophiques. Et il ne dédaignait pas plus les livres que les discours. « Je
a m'en vais scrutant avec mes amis tous les tré- « sors que les anciens sages , rm traXae orof ûv , a nous ont laissés par écrit dans leurs livres, et « si j'y trouve quelque chose de bon, j'en fais mon « profit^ »
Cependant, il ne faudrait pas croire que Socrate ne reçut jamais d'enseignement plus précis et plus régulier. D'abord, il eut pour maître de mmiqvs Damon, au témoignage de Platon lui-même V L'éducation primitive, à Athènes, se divisait en deux branches : la gymnastique pour le corps, la musique pour l'esprit. Ce dernier mot n'avait pas la signification limitée qu'il a de nos jours. La musique comprenait au début tout ce qui dépendait du domaine des neuf Muses: elle enseignait, non-seulement à se servir de la lyre ou à remplir un rôle dans un chœur, mais encore à apprendre et à réciter des compositions poétiques, à'acquérir une prononciation exacte et élégante, qualité importante dans une langue rhythmée et accentuée. A mesure que le cercle des idées s'élargissait, la musique comprit une instruction plus ample et plus variée. Au cinquième siècle avant Jésus-Christ, les maîtres de musique possédaient toute l'instruction et tout les talents de l'époque : ils enseignaient ce qu'on connaissait en astronomie, en géographie et en physique ; ils étaient capables de soutenir des discussions avec leurs disciples sur tous les pro-
* Xénophon, Mémorables, T, iri, 45.
* Platon, Phèdre, 96.
Mêmes qu'agitaient alors les hommes adonnés aux choses de l'esprit. Tel était le rôle de Lampros, d'Agathoclès, de Pythoclide, deDamon*. Les deux der- Biers furent maîtres de Périclès, et Damon fut banni d'Athènes, non-seulement à cause de son illustre disciple, mais à cause de ses propres spéculations, trop larges et trop libres *. Damon était le digne compagnon d'Ânaxagore et en partie occupé aux. mêmes études, le champ des connaissances n'étant pas encore assez large pour être divisé en domaines fixes et exclusifs. C'est ainsi que le poète Euripide partageait les idées philosophiques d'Ànaxagore; c'est ainsi que le rival d'Euripide dans la tragédie,* Ion de Chios, qui fut l'ami de Cimon, exposait une théorie physique des trois éléments'. Damon, outre la connaissance des doctrines d'Ànaxagore, n'était pas étranger aux théories musicales et métaphysiques des Pythagoriciens*; comme ces derniers, il attachait une grande importance morale à l'harmonie, et il allait jusqu'à dire : « On ne saurait toucher aux règles de la musique, sans ébranler en même temps les lois fondamentales de l'État*. » Croit -on que les leçons d'un tel maître soient
* Voy. Grote, Histoire de la Grèce, t. XII, p. 168.
« Voy. Plat., Protag., 316 d; Lâchés, \SOd\ Ménex., 236 a; Alcib. wuj., 188 c; Plutarq., Péricîès, cb. iv. Cf. Xén., Mém., 1,2, 46.
» Isoc., Or.j XV, De permut. «., 287. Cf. Brandis, Gesch. der Gr, Ram. PhiL, part. I, s. 48, p. 196.
♦ Heindorf, ad Plat. Protag., p. 490. V. Plat., Rép., 1(1,400; et ÏV, p. 424.
■ Rép,, lY, p. 424.
restées sans influence sur Socrate? Ce dernier, déjà vieux, étudiait encore la musique avec Connos^
Outre les arts phonétiques^ Socrate s'était familiarisé avec les arts plastiques. Son père lui avait appris la sculpture, et on montrait au Parthénon des Grâces voilées, ouvrage de Socrate*. Dans les Mémorablesy ce dernier parle de sculpture avec Cliton et de peinture avec Parrhasius,
En fait de sciences proprement dites, Socrate apprit la géométrie avec Théodore de Cyrène', et il avait une instruction plus qu'ordinaire en mathématiques et en astronomie, études auxquelles il n'attachait pourtant que peu d'importance. C'est Xénophon lui-même qui nous apprend ce fait.
Socrate assista aussi à plusieurs leçons de Prôdicus sur la valeur et le sens des mots. Il le répète en beaucoup d'endroits dans les dialogues de Platon *. Dans le Ménon, il se dit provisoirement le disciple de Pro-' dicus, non sans quelque ironie. Dans le Cratyle, on lui fait dire plaisamment qu'il pourrait expliquer la nature des noms, s'il avait entendu les leçons de Prôdicus à cinquante drachmes par tête, mais qu'il n'a reçu que la leçon à une drachme. Or, en dépit de ces plaisanteries, il est certain que les études de
* Plat., Euthyd., p. 272 ; Ménexène, p. 335.
* Pausanias, I, 22, 8.
* Xénoph., Memor.y IV, tu, m 3 et ss.
* Protagorasy 341, a. Ménon, 96, d ; P. HippiaSt c. 282, c; Charmide, i(3, d; Cratyle, 384, b.
Prodicus lui furent utiles : les définitions des mots, dans lesquelles le sophiste se montrait fort versé, conduisaient aux définitions des choses. Quand Prodicus, par exemple, distinguait c^^sirar et vouloir^ la distinction n'était pas trop méprisable, quoique ' Socrate la tourne en ridicule dans le Protagoras; \ nous aurons même lieu de regretter que Socrate I n'ait pas mieux compris cette distinction. Outre ses études sur les mots, Prodicus s'occupait aussi de I morale. Dans les MémorabteSj Socrate dit qu'il se • tournent du fameux apologue de Prodicus: Hercule I entre la vertu et le vice*. On ne peut nier l'élévat tien des pensées dans cette allégorie*, bien que ce fût peut-être un morceau d'apparat. Sans prétendre que Socrate doive beaucoup à Prodicus, nous croyons cependant, s'il est permis de le dire, qu'il en a eu au moins pour son argent.
Socrate, on le voit, ne négligeait aucune occasion de s'instruire , fût-ce auprès de quelque sophiste : sa curiosité était universelle.
Parmi ceux qu'il entendit dans sa jeunesse et qui durent produire sur lui une grande impression, il faut compter Parménide. Platon répète à
i Mém„ II, I, 12.
' c Cependant, dit le professeur Maurice (Moral and metaphysical jMùiophy, IV, 2; I, n, 109), Teffet de la leçon est bon ou mauvais : à Hercule vise seulement à être le plus fort des hommes en résistant à Tenchanteresse, il aurait mieux valu , pour le monde et pour luimtoe, qu'il cédât à ses séductions. » Sans doute la leçon de Prodicus pomait être prise du mauvais côté, mais il en était ainsi des leçons de Socrate même.
iO PREMIÈRES ÉTUDES DE SOCRATE.
trois reprises * que Socrate très-jeune entendit Parménide très-vieux, et un fait attesté trois fois par Platon est certainement historique. Fùlleborn*, Schleiermacher% et M. Cousin*, ont prouvé qu'il n'y a là aucune impossibilité chronologique*. On peut admettre que Socrate avait dix-sept ou
» Théétèle, 483, e; Sophiste, 217, e; Pawiénide, 127, b. -- « Je « crains que nous n*ayofis mauvaise grâce à critiquer Mélisse et « ceux qui soutiennent que tout est un et immobile ; mais je Tapprèfc hende moins pour eux tous ensemble que pour le seul Parménide. « Parménide me paraît tout à la fois respectable et redotdablej pour « me servir des termes d'Homère. Je Tai fréquenté, moi fort jeune, lui « "étant fort vieux ; et il m*a semblé qu'il y avait dans ses discours une c profondeur tout à fait extraordinaire. J'ai donc grand'peur que nous « ne comprenions point ses paroles et encore moins sa pensée. > Théétète firad. Cousin, p. 154. — « Pythodore me raconta qu'un jour « Zenon et Parménide arrivèrent à Athènes pour les grandes Panathénées. Parménide. déjà vieux et blanchi par les années (il avait « près de soixante-cinq ans), était beau encore, et de l'aspect le plu^ « noble. Zenon approchait de la quarantaine ; c'était un homme bien « fait, d'une figure agréable, et il passait pour être très-aimé de Par- (( ménide. ils demeurèrent ensemble chez Pythodore, hors des murs, « dans le Céramique ; et c'est là que Socrate vint, suivi de beau- « coup d'autres personnes, entendre lire les écrits de Zenon, car c'é- « tait la première fois que celui-ci el Parménide les avaient apportés « avec eux à Athènes. Socrate était alors fort jeune. » (Parménide, tr. Cousin.)
^ Beitrâge zur Geschichte der Philosophie r t. VI^ p. 12.
^ Arguments.
* Fragments de philos, ancienne, art. Zenon d'Élée.
^ Seulement M. Cousin croit que Socrate devait avoir dix ans environ à l'époque de cette entrevue. Cette assertion, si peu vraisemblable en elle-même, n'est appuyée que sur des raisons d'une extrême faiblesse. D'après Diogène, Zénou florissait vers la soixante-dix-neuvième olympiade, (uiog. Laert., IX, 28.) M. Cousin en conclut que c'est vers cette époque qu'il est venu à Athènes ; Socrate aurait eu « au plus dix ans. » Mais pourquoi supposer que Zenon n'a fleuri que vers sa quarantième année? N'est-il pas probable, au contraire, qu'il était
dîi-huît ans à l'époque de Tentrelien. Rien d'ctonoant à ce qu'il ait subi l'influence des hautes spécubtions éléatiques. En tout cas, comme il connaissait Pythodore, qui avait payé cent mines les leçons deParménideS ainsi, que Callias, tous les deux de-
célèbre inen auparavant? c Zenon, dit il. Cousin, arrive à Athènes à fige de près de quarante ans, y jeta un grand éclat pendant son se joar, à ce que Platon nous apprend. Il y donna des leçons à Tclite de h jeunesse athénienne. Plularque assure même qu'il enseigna à Péridéi la philosophie de Parménide. Ainsi cette époque peut être considérée comme la plus brillante de sa vie. et, par conséquent, c'est à ttUe-lâ que peut très-bien se rapporter ce que dit Diogèiie, que Zenon leorità la soixante-dix-neuvième olympiade. » — Hypothèse gratuite. Diogène peut tout aussi bien avoir reculé d'une dizaine d'années le moment à partir duquel Zenon dut jeter de Téclat. Très-célèbre ù quarmte ans, ce philosophe dut commencer à Tètre au moins à trente ; ttt-il vraisemblable qu'un enfant de dix ans au plus ait assisté à on entretien philosophique? Toute la chronologie do M. Cousin dans son article nous semble être en retard d'une dizaine d'années. Nous pensons avec MM. Fynes, Clinton, Brandis, Karsten et Grote, que le témoignage de Platon est une preuve meilleure, au sujet du temps où vécurent huménide ou Zenon, qu'aucune des vagues indications qui semblent le contredire dans Diogène et ailleurs. M. Clinton (Fasl. //., vol. II. 4fp. C, 21, p. 3G4) croit que Socrate avait une quinzaine d'années au moment de l'entretien. M. Grote trouve cet ago encore trop jeune.
• Les convenances antûiues ne permettaient pas une conversation avec
• on éminent philosophe à un âge aussi tendre que celui de quinze
• ans, où Socrate n'était pas encore inscrit sur le registre des citoyens,
• et n'avait aucune qualité pour la plus petite fonction militaire ou ci-
• vile. Je ne puis m'empéclier de croire que Socrate dut avoir alors
• plus de vingt ans. (Hist. gr., l. XII, p. 1C2.) On peut objecter qu'il n'était pas nécessaire d'être inscrit sur U\ rci^istre des citoyens pour conterser avec Parménide. 11 était naturel d admettre conmie assistants des jeunes hocnmes tout occupés de philosophie et pour qui Fentrelien était une leçon. Les philosophes de l'antiquité, et Socrate tout le premier, conversaient beaucoup avec les jeunes gens, et à un Ige où ceux-ci n'avaient pas encore de barbe.
* Voy. le Premier Alcibiade et le Commentaire d'Olympiodore. « Py-
12 PREinËRES ÉTUDES DE SOGRATE.
venus habiles^ il a dû entendre parler bien des fois des principes éléatiques.
Socrate, dans la suite, dut encore mieux connaître la philosophie d'Élée par Tintermédiaire d'Euclide, qui s'attacha à lui après s'être déjà occupé des ÉléatesV Euclide poussait là dialectique de Zenon jusqu'aux subtilités contentieuses, ce qui lui attira le blâme de son nouveau maître*. Il est vraisemblable qu'il faisait partie de ces anciens disciples de Socrate qui n'avaient pu rejeter complètement leurs premières opinions*.
La trace de la dialectique d'Élée se retrouve certainement dans Socrate : considérer un problème sous toutes ses faces, ne négliger aucun côté de l'hypothèse, exposer les motifs de négation aussi librement que les motifs d'affirmation (ce qui est essentiel au progrès philosophique), suivre ainsi la ligne négative et la ligne affirmative d'arguments avec une égale persévérance, sans se laisser détourner par les sarcasmes de la foule ; — voilà ce que Parménide conseille à Socrate dans le dialogue de Platon, et ce que Socrate mit en pratique*. Dans ce
thodore, fils dlsolochus, et Gallias, fils de Galliade, qui, pour cent mincj, sont tous deux devenus très-hahiles dansFécole de Zenon. • Trad. Cousin,p. 72.
^Diog., II, 106; m, 6. Cic, QuœsL acad,, II, 42. Âristocles, op. Euseb. Pr. ev,, XIV, 17.
* Diog., I!, 30.
s Ritter, HUL de la ph, , II, 109. Musée ph. du Rhin, 2* année. 3* liv., p. 4. — Cf. Deyks , de Meg. dod. — Henné, École de Még.
♦ Parmén,, 135, 136.
b^lr «J« ^r
passage du ParménidCy Platon semble lui-même
nttacher en partie la dialectique de son maître à
celle de Zenon.
Outre toutes ces influences que Socrate subit plus
MI moins dans sa jeunesse, nVt-il point reçu des levons plus suivies de quelque philosophe auquel il se serait attache? Les critiques allemands s'accordent à le nier. Pourtant des témoignages nombreux nous apprennent que Socrate s'attacha au disciple d'Anaxagore, Ârchélaûs.
On croit x\rchélaûs Athénien plutôt que Milésien*. lia tradition le fait enseigner la philosophie, d'abord à Lampsaquc, puis à Athènes*, et cela à l'époque même de Socrate. N'est- il pas probable, a priori, que Socrate dut s'efforcer de se mettre en rapport avec le disciple de cet Anaxagore qUeDamon avait connu et fréquenté? Damon, Périclès, Anaxagore, Archélaûs, Euripide, Socrate, — entre tous ces personnages il y avait un lien plus ou moins étroit.
Cette intimité probable de Socrate et d'Archélaûs est attestée par un bon témoin contemporain. Ion de Chios, dont nous avons parlé plus haut, et qui lui-même s'occupait de physique et dephilosophie^ Ce témoignage a échappé à Ritter, qui n*a vu que celui de Diogène d'après Aristoxène. Ce dernier même, quoique fort enclin à la calomnie, ne doit
* Simplic.y Phys. fol., 6, b.
* Eusèb., X, 14.
' Ion de Chios, Fragm., 9. (Didot, Fragm. histor, grxc)
pas être dédaigné à l'excès. Il tenait beaucoup de détails de son père Spintharus*.
On fait aussi remonter à Timon le syllographe la tradition qui donne à Socrate Ârchélaùs pour maître*. Cette tradition était très-répandue dans toute l'antiquité', et Cicéron la reproduit dans les Tmculanes. « Âb antiqua philosophia usque ad Socratem, « qui Archelaum, Anaxagorae discipulum, audierat, ce numeri motusque tractabantur, et unde omnia
> Nous admettons avec Luzac (Lect. atticœ, II, 27, sqq) tout ce qu'il y a de malveillant et de faux dans ses insinuations ; mais on peut accepter certains faits sans en accepter pour cela Tinterprétation odieuse. Quand Àristoxène nous dit que Socrate fut lié avec Àrchélaûs, nous n'avons pas de raison pour nier la chose ; mais quand il ajoute que cette liaison fut suspecte, nous rejetons cette appréciation calomnieuse, en nous rappelant TextrêiAe laideur physique de Socrate jointe à sa pureté morale. De même, nous ne croirons pas Aristoxène quand il appelle Socrate un homme sans éducation, ignorant et incontinent (ÂTrat^eUTOv, xai àfia6^ xxt ducoXa^Tcv. Âlex. Strom,, I, 300). Ce sont là de vagues injures qui ne peuvent rien prouver. Socrate se donnait lui-même comme fort ignorant et affectait toujours de ne rien savoir ; il avouait aussi qu'il était naturellement porté à Tincontinence et qu'il avait dû se vaincre par l'habitude de la vertu. Qu'ei^ peut-on conclure relativement à son instruction? Rien. — C'est aussi l'avis de M. Grote, I. XII, 252, et de Tychsen, Ueber demProzess der Socratest dans la « Bibliothek der alten Literatur und Kunst. » Ërstes Slûck, p. 43.
On a de même accusé Descartes de manquer d'érudition, parce qn^il prétend toujours faire à lui seul sa philosophie. Biais Descartes, au contraire, avait beaucoup lu. (Disc, de la méth,^ !'• partie.) — Remarquons encore que Socrate fit des vers dans sa prison, qu'il causait poésie avec les poètes, rhétorique avec Âspasie, etc. Coounent prendQS au sérieux sa profession d'ignorance T
* Clém. Alex., Strom., I, 301. V, iv.
5 Eusébe, Pr(Bpar. evang.y X, 14. Sextus Empir., oe^t;. ifattA., IX, 360; Tliéodoret, Grœcarum affect. curatio., serm. 2 ; t. IV, p, 489. Augustin, CtviM)ci., VIII, 2.
« orireiitur, quove reciderent; studioseque ab his « siderum magnitudines, intervalla, cursus, inqui- « rebantur, et cuncta cœlestia. » On sait que Socrate est accusé par Aristophane d'avoir recherché, loi aussi, les choses célestes, rà ovpdvia ; et que le poète comique lui prête toutes les doctrines d'Ànaxagore. Socrate, nous le verrons, se plaint, dans TApologie platonique, d'avoir été confondu avec ce dernier; mais nous verrons aussi un passage du Phidon où il avoue son ancienne passion pour toutes les études physiques. L'intimité avec Archélaûs kphysicieny nous explique parfaitement la comédie d'Aristophane, si difficile à comprendre quand on rejette ce fait. Socrate, dans la suite, se forma une philosophie originale , fondée sur la connaissance de l'âme; faut-il nier pour cela qu'il ait été physicien avant d'être métaphysicien?
On objecte le silence absolu de Xénophon et de Platon sur Archélaûs; mais les deux apologistes de Socrate devaient se garder de rappeler trop clairement les premières études dont leur maître était accusé ; d'ailleurs, ils considéraient avec beaucoup de raison la philosophie de Socrate comme étant son œuvre propre.
Socrate dit lui-même dans IcPhédon: «Ayant entendu quelqu'un lire dans un livre, qu'il disait être d'Anaxagore, que l'intelligence est la régie et le principe des choses, j'en fus ravi. » Celte phrase nous apprend d'abord que Socrate n'entendit pas Anaxagore en personne, comme
16 PREMIÈRES ÉTUDES 0£ SOGRATE.
Tont prétendu quelques écrivains*, et ensuite qu'il entendit quelqu^un lire les ouvrages d'Anaxagore. N'est-ce pas là une .allusion fort vraisemblable à Archélaùs dont Socrate avait suivi les leçons?
Nous pensons donc, contrairement à Ritter, à Bayle* et à V. Cousin, que la tradition conservée dans Tantiquité, loin d'être fausse, jette une grande lumière sur la première période des études socratiques. Aristophane a représenté Socrate comme occupé de physique, d'astronomie, de géométrie, de géographie, ayant autour de lui des cartes et des instruments de mathématiques. Il l'a représenté aussi comme un disciple d'Anaxagore. Enfin, il nous le montre occupé d^ logique, de distinctions de mots et d'idées, discutant, analysant, examinant toutes les faces d'un problème, les raisons pour, les raisons contre. Par là il exprime bien cette tendance aux études logiques qui dut se manifester de bonne heure chez Socrate. Ce dernier avait écouté Prodicus, Zenon, Parménide, qui, pour Aristophane, n'étaient que des sophistes * ; il se mêlait à tous les entretiens et s'exerçait à parler et à raisonner; il n'en fallait pas davantage
1 Brucker, Historia critica phiL, t. I, p. 525.
« kriide Archélaùs.
3 Damoii était appelé sophiste, comme Ânaxagore; Isocrate (Or.» XT, de Permut,, s. 251) leur donne à tous les deux ce nom, par lequel on désignait tous les maîtres de la jeunesse, musiciens, physiciens, grammairiens et rhéteiu^. Plutarque appelle également Damon un sophiiie : dbcpoc aof iotvk (Périclèêf c. nr).
pour qu'un poète comique l'accusât d'apprendre i Élire triompher la mauvaise cause.
n. — Dans un passage du Phédon évidemment historique \ Socrate raconte lui-même quelle fut la direction de ses premières études, et on va voir combien les spéculations sur la nature le préoccupèrent d'abord. « Pendant ma jeunesse, il est incroyable « quel désir j'avais de « connaître cette science Îk qu'on appelle la physique. Je trouvais quelque tt chose de sublime à savoir les causes de chaque « chose^ ce qui la fait naître^ ce qui la fait mourir, « ce qui la fait être ; et je me suis souvent tour- « mente de mille manières, cherchant en moia même si c'est du froid ou du chaud dans l'état « de corruption, comme quelques-uns le préten- « dent » (les Ioniens : Anaxagore et Archélaûs'), a que se forment les êtres animés ; si c'est le sang a qui nous fait penser » (Empédocle'), a ou l'air » (Anaximène*), « ou le feu » (Heraclite); « ou si ce « n'est aucune de ces choses, mais seulement le a cerveau*, qui produit en nous toutes nos sensa-
* Cest ravis de tous les critiques, notamment de Ritter et de ■.Cousin.
■IHog.,t.lI, p. 9, i6.
» Ib., VU, 159.
•ifr.
* C'était une opinion alors très-répandue, et qui rappelle le maté* rialisme de Cabanis et de Broussais. Yoy. Diog., Viïl, 50. Elvai $ï
ko^îa K''p^« oLÙTii;, iyi:oiçy[ivt 6u|i.ov, 9ptva( ^i, xai vcOv ta, iv tû
iyw^éXtù. — Diogène attribue cette opinion aux Pythagoriciens. I. 2
« lions, celles de la vue, de Touïe, de l'odorat, qui ce engendrent à leur tour la mémoire et Timac( gination, lesquelles, reposées, engendrent enfin (c la science*. Je réfléchissais aussi à la corrup- « tion de toutes ces choses, aux changements c< qui surviennent dans les deux et sur la terre. »
Ce passage est, dans une certaine mesure, la justification des iVtiees d'Aristophane. D'après Platon, Socrate avait étudié d'abord toutes les doctrines des Ioniens sur le principe matériel. Il avait recherché ce qui se passe dans les deux, sur la terre, et on peut ajouter avec Aristophane sous la terre (rà oùpavia x«« ri uTTo yriq). D'aiUeurs, ce qu'il demandait déjà à la physique, c'étaient les principes métaphysiques, les causes de ce qui naît, devient, existe.
Vainement on oppose au Phédo7i les pages de VApologie où Socrate prétend ne s'être jamais occupé de physique. D'abord un plaidoyer n'exige pas l'exactitude absolue, et on sait qu'il y a dans V Apologie plus d'un argument très-faible; en outre, Socrate avait le droit d'opposer aux accusations de ses ennemis la seconde partie de son existence, si longue et si sérieuse, dans laquelle il avait constamment montré peu de confiance dans la physique. Socrate ne se sentait pas véritablement responsable d'une ardeur de jeune homme qui avait bientôt cédé la place à une excessive modestie et à des études toutes mo-
* On reconnaît toute la psychologie matérialiste : le cerveau ébranlé par les nerfs sensibles, conservant les images dans la mémoire» et pos-* sédant la science lorsque ces images se fixent et se reposent.
ndes. Au reste, dans Y Apologie même, Platon prête
i Socrate ces paroles : « Je ne dis pas cela pour dé-
t précier ce genre de connaissances, s'il est quel-
« qu'un qui y soit habile. » Si donc Socrate délaissa
les spéculations cosmologiques ou astronomiques, il
ne faut pas voir là, comme on le fait d'ordinaire, un
mépris absolu de toute spéculation, mais plutôt le
résultat d'une sage méthode qui place le facile avant
le difficile, les choses htimaines avant les choses
célestes.
a Je me trouvai, dit Socrate, plus malhabile dans « toutes ces recherches qu'on le puisse être. Je vais tf t'en donner une preuve bien sensible : c'est que « celte belle étude m'a rendu si aveugle dans les « choses mêmes que je savais auparavant avec le a plus d'évidence, comme cela me paraissait du a moins à moi et aux autres, que j'ai désappris tout <k ce que je croyais savoir sur plusieurs points, a comme sur celui-ci par exemple : D'où vient que « l'homme croit. Je pensais qu'il était clair à tout a le monde que l'homme ne croît que parce qu'il « boit et mange ; car, par la nourriture, les chairs « étant ajoutées aux chairs, les os aux os, et ainsi « dans une égale proportion toutes les autres parties t à leurs parties similaires^ il arrive que ce qui n'c- « tait d'abord qu'un petit volume, s'augmente, et « que, de cette manière, un homme, de petit qu'il a était, devient grand. » — Cette explication physique par l'addition des parties similaires rappelle les homœoméries de l'école d'Anaxagore et d'Arche-
laûs; Socrate fait peut-être allusion à ce qu'il aurait entendu dans la bouche de ce dernier. — Voilà ce que je pensais alors. Cela ne te paraît-il pas assez raisonnable ? — Assurément, dit Cébès. — Écoute la suite. Quand un homme debout, auprès d'un autre homme petit^ me paraissait grand, je croyais suffisant de savoir qu'il avait la tête de plus que l'autre; et ainsi d'un cheval auprès d'un autre cheval ; ou bien, ce qui est plus clair encore, dix me paraissaient plus que huit, parce qu'ils renferment deux de plus ; enfin, deux coudées me semblaient plus grandes qu'une coudée, parce qu'elles la surpassent de moitié. » Ici Socrate, après avoir montré l'insuffisance des raisons physiques, semble se retourner contre les mathématiciens pour montrer aussi l'insuffisance de leurs raisons. Platon veut sans doute opposer à la physique ionienne et aux mathématiques pythagoriciennes la philosophie morale de Socrate. « Et « qu'en penses-tu maintenant? dit Cébès. — Par c( Jupiter, reprit Socrate, je suis si éloigné de me « faire seulement la moindre idée des causes d'au- « cune de ces choses, que je crois ne pas même « savoir, quand on ajoute un à un, si c'est cet « un auquel on en ajoute un autre qui devicsnt « deux, ou si c'est celui qui est ajouté et celui aù- « quel il est ajouté, qui ensemble deviennent deux, et à cause de cette addition de l'un à l'autre; car ce « qui me surprend, c'est que, pendant qu'ils étaient « séparés, chacun d'eux était un et n'était pas
« deux, et qu'après qu'ils sont rapprochés, ils de- « Tiennent deux, parce qu'on les met l'un près de tf l'autre . De même, quand on partage une chose, a je ne puis comprendre davantage comment alors a ce partage est la cause que cette chose devient « deux ; car toilà une cause toute contraire à celle « qui fait qu'un et un font deux ; là, c'est parce qu'on « les rapproche et qu'on les ajoute l'un à l'autre ; et « ici, c'est parce qu'on les divise et qu'on les séo pare l'un de l'autre. Bien plus, je ne me flatte pas « même de savoir pourquoi un est un; ni, en un a mot, comment une chose quelconque naît, périt « ou existe, du moins d'après des raisons physi- « ques ; et j'ai pris le parti d'y substituer de moia même d'autres raisons, celles-là ne pouvant me a satisfaire ^ »
Xénophon exprime aussi, dans une page analogue à celle du Phédon^ cette défiance à l'égard de la physique et des mathématiques, qui marqua une nouvelle période dans la vie intellectuelle de Socrate. « Loin de disserter comme tant d'autres a sur toute la nature, loin de rechercher l'origine « de ce que les sophistes appellent le cosmos, et les a causes nécessaires qui ont donné naissance aux « choses célestes, il démontrait la folie de ceux « qui se livrent à de telles spéculations... Parmi a les fous, les uns ne craignent pas ce qui est re- « doutable, les autres redoutent ce qui n'est point « à craindre ; de même, parmi les philosophes, les
* Phédon, 96 et ss.
n PREMIÈRES ÉTUDES DE SOCRATE.
« uns croient qu'il n'y a pas de honte à tout dire, à « tout faire en public; les autres qu'il ne faut pas c< même se montrer aux hommes ; d'autres ne res- « pectent ni temples, ni autels, ni rien de ce qui c( est sacré; d'autres enfin révèrent les pierres, a les arbres, et jusqu'aux bêtes qu'ils rencontrent « (sans doute les Pythagoriciens, qui croyaient à la « métempsycose). Dans leurs recherches inquiètes c< sur la nature, les uns se figurent qu'il n'existe « qu'une seule substance (les Éléates), les autres c( qu'il y a des êtres à l'infini (les Ioniens et les Atoc( mistes) ; ceux-ci que tout est dans un mouvement « perpétuel (Heraclite), celui-là que rien ne se meut ce (Zenon) ; ceux-ci que tout naît et périt, ceux-là c( que rien ne s'engendre, que rien ne se détruit « (Anaxagore)^ » Xénophon exagère ici, dans l'intérêt de sa cause, Taversion finale de Socrate pour les études physiques ; mais l'énumération même qu'il fait des nombreux systèmes cosmologiques et cosmogoniques laisse à .entendre que Socrate les avait d'abord étudiés, critiqués, puis abandonnés*.
En résumé, si l'on rapproche les témoignages de Platon et de Xénophon, d'Aristophane même, en les tempérant l'un par l'autre, on reconnaît que Socrate a montré dès sa jeunesse les instincts et la curiosité d'un philosophe spéculatif, et même d'un
* Mém,, I, I.
* Voir plus loin, dans Texposition des doctrines de Socrate sur la sagesse, le vrai sens du jugement qu*il porte sur les spéculations des philosophes.
PRKMIÈBES ÉTUDES DE SOGRATE. 25
métaphysicien, si Ton entend par le terme très-général de métaphysique l'étude des premiers principes et des premières causes. Ces principes, Socrate les a d'abord cherchés, avec la plupart des philosophes de son époque, dans le monde physique, dans le domaine des causes nécessaires, appelées
par Xénophon ovayxat, et par Platon aiuai àvayxatat.
Ses premiers maîtres^ — c'est-à-dire les amis plus âgés dont il partageait les études, ou les professeurs dont il écoutait de temps en temps les leçons, — furent des physiciens et des sophistes, au sens large de ce dernier mot.
Il faut donc renoncer au préjugé vulgaire qui représente Socrate comme un bon homme d'une instruction médiocre, ennemi de toute spéculation trop haute, timide dans sa philosophie et faisant une profession assez sincère d'ignorance ; il avait appris une foule de choses, ne fût-ce qu'en conversant avec les uns et les autres. Dans les Mémorables comme dans les Dialogues^ il parle de tout et avec tous. S'il est revenu de sa première curiosité pour les choses célestes (ou qui se passent dans le ciel), il n'est jamais revenu de son ardeur pour les choses divines. La rancune même de Socrate contre les physiciens et les sophistes ferait supposer qu'il leur avait d'abord . demandé le secret des choses, et que sa curiosité ne fut point satisfaite. Alors seulement il résolut, comme Descartes, de construire lui-même sa philosophie. Cette période de maturité, où nous allons le suivre, ne devra pas nous faire oublier la période de jeunesse.