‹ La philosophie de SocrateChapitre 53 sur 73 · CONSIDÉRÉ SURTOUT GOMME MÉTAPHYSICIEN · texte numérisé non relu

CONSIDÉRÉ SURTOUT GOMME MÉTAPHYSICIEN

a II suffit d'être au courant des études historiques de notre temps pour voir qu'il y avait une importante lacune à combler dans le domaine de la philosophie grecque. Platon, Aristote, les Alexandrins avaient été successivement l'objet de laborieuses et savantes recherches. Le philosophe à qui l'histoire assigne le rôle d'initiateur et de promoteur de tout le grand mouvement philosophique qui commença

^ Nous indiquerons en note les principaux changemenls et éclaircissements que nous avons apportés à notre mémoire primitif.

la réfutation de la sophistique et finit aux derniers Alexandrins, Socrate restait un mystère, sinon dans sa vie et sa mission, du moins dans sa doctrine, et surtout dans la partie la plus haute et la plus profonde de cette doctrine, dans sa métaphysique. Qu'est-ce que Socrate? N'est-ce que Fadversaire des sophistes, opposant une méthode modeste, mais sûre, à un étalage de fausse dialectique et de captieuse rhétorique, ou bien encore un bon sens imperturbable à des paradoxes fondés le l)lus souvent sur des équivoques et des jeux de niotsl N'est-ce qu'un sage venant apprendre a celte société d'Athènes, si légère et si mobile, comment on vit et comment on meurt pour rester en paix avec sa conscience? N'est-ce qu'un grand moraliste qui aurait ramené à l'étude de l'homme et à la science des mœurs la philosophie égarée jusqu'à lui par l'effort ambitieux d'une explication universelle des choses? Ou, enfin, Socrate nVt-il pas encore, outre ces mérites incontestés, un mérke supérieur, bien que moins apparent, celui d'être un métaphysicien qui aurait eu pour véritables disciples, même en métaphysique, Platon, Aristote, les sloïciciis eux-mêmes? En sorte qu'on pourrait dire, s'il en était ainsi, comme Leibnitz Ta dit de certain disciple fameux de Descaries, que toutes ces écoles n'ont fait que cultiver les semences de la philosophie socratique.

« Tel est lo problème livré par l'Académie à la sagacité de la critique; problème d'autant plus

difficile à résoudre, que Socrate n'a pas écrit une ligne de sa doctrine, et que les témoignages où elle s'est conservée sont très-divers et parfois contradictoires ; problème si obscur encore, après tant d'études sur la philosophie grecque, que la recherche d'une métaphysique socratique a, même aujourd'hui, aux yeux de bons esprits et de savants critiques, quelque peu l'air d'un paradoxe historique.

« Après le concours que vous êtes appelés à juger, le problème est résolu; le paradoxe est devenu une claire et incontestable vérité. Le métaphysicien est enfin apparu, dégagé des préjugés historiques qui avaient réduit Socrate à n'être qu'un dialecticien, un moraliste et un sage; nous retrouvons un vrai, un grand métaphysicien, père de toutes les écoles si métaphysiques qui ont rempli la seconde et même la troisième période de la philosophie grecque.

« Le sujet a tenté la curiosité d'un grand nombre de concurrents. Huit Mémoires ont répondu à votre appel ; plusieurs sont des travaux considérables qui ne craindraient pas l'épreuve de la publicité. Le meilleur de tous, d'un mérite vraiment rare, nous semble destiné à prendre rang parmi les livres les plus remarquables publiés, depuis trente ans, sur l'histoire de la philosophie ancienne.

« L'auteur de ce Mémoire a trop bien compris la pensée du programme de votre section pour ne pas le suivre, non-seulement dans toutes ses par-

lies, mais encore dans Vordre de ces parties elles* mêmes, tel que le programme ravait tracé. Sobre sur la biographie de Socrate et sur tous les incidents historiques qui se rattachent plus ou moins directement au sujet, l'auteur a surtout cherché, surtout vu en Socrate le métaphysicien sous le dialecticien, le moraliste et le théologien, subordonnant toutes les questions du programme à ce problème capital. Logique, psychologie, morale, théodicée, religioD, esthétique, il parcourt toutes les parties de la doctrine de Socrate pour dégager et produire au jour la pensée métaphysique qui en fait, à son sens, Tesprit et rame tout à la fois. Avant d'avoir lu ce vaste travail de près de 1,400 pages, on est tenté de se demander comment il a pu fournir une telle carrière avec un philosophe qui n'a pas laissé une seule ligne, sans agrandir ou enrichir son œuvre par des digressions et des développements plus ou moins étrangers au sujet. Quand on Ta lu tout entier, l'étonnement cesse, et on comprend qu'un esprit de cette trempe ait fécondé un pareil sujet de façon à en tirer une composition très-sévère, très-bien ordonnée jusque dans ses.plus amples développements, l)uisquc toutes les parties qu'elle contient concourent également à la solution du problème qu'il s'est posé. Ce grand Mémoire rsl la démonstration d'une vérité unique qui se retrouve partout, sous toutes les analyses et sous toutes les critiques de l'auteur, sans qu'il tombe pour cela dans les répétitions qui sont recueil d'une pareille méthode. Il avoue lui-

même, au début de son œuvre, qu'il n'a pas vu d'abord comment il pourrait trouver ce que le programme de l'Académie lui prescrivait de chercher avant tout, un Socrate métaphysicien. Ce n'est qu'à mesure qu'il avance dans l'analyse et l'explication des textes qu'il découvre ce qui lui avait échappé jusqu'ici, et ce qui échappera toujours à une analyse moins sagace, à une critique moins pénétrante, à une préoccupation moins ardente du problème que la sienne.

« Son entreprise s'annonce tout d'abord dans la méthode qu'il compte appliquer à ce délicat et difficile sujet, méthode large et hardie dont il nous livre le secret par un mot : accoucher Socrate. C'est la maieutique du maître appliquée à sa propre doctrine. On ne peut se taire une juste idée de cette méthode qu'en la voyant expliquée par l'auteur luimême. Le début en est parfaitement sage : c'est Xénophon qu'il prendra pour base de ses analyses de la doctrine socratique; mais c'est Platon qu'il prendra pour guide et pour flambeau dans l'interprétation des textes qui leur sont communs; quant au sens littéral, Âristote interviendra comme arbitre entre les textes obscurs et contradictoires des deux prenii( rs, chaque fois qu'il a bien voulu dire son mot sur la question en litige. Jusqu'ici rien de bien original dans la manière de traiter un pareil sujet. ^ Mais avec les ressources d'esprit que l'auteur compte déployer dans l'application, voici le résultat qu'il en espère. Il faut citer textuellement :

« — Le vrai Socrate, le Socrate complet, cdv « dont rinfluence est toujours vivante, et dont h « mort fut un triomphe, non une défaite, est le So- « crate de Platon. Celui de Xénophon est vrai aussi, c( mais seulement a moitié. Celui-là, on ne Taurail « pas mis à mort. Sans doute, dans tous les chds- « d' œuvre de Platon, il y a autre chose que Socrate; « il y a Pythagore et Parniénide, et surtout il y a c( Platon lui-même. Mais aussi, Socrate y est tool

c( entier, sinon tel qu'il a été toujours, du moins tel « qu'il eût voulu être, tel qu'il s'est efîorcé d'ètrCt c< Et on ne s'efforce d'être explicitement que ce « qu'on est déjà implicitement. Encore une fois, « on trouve dans Platon, sinon le Socrate absoluce ment réel^ du moins le Socrate rrat, dont l'autre « n'est que la réalisation vivante. Pour emprunter « à Platon son propre langage, je dirai qu'il a su « admirablement nous faire contempler Tldée de

« Socrate »

« La première impression de ces fortes et quelque peu téméraires paroles sur la section de philosophie a été, nous devons le dire, un sentiment d'inquiétude. La force a son écueil comme la faiblesse. L'auteur du précédent Mémoire s'était trompé eu restant fort en deçà de la vérité. Celui-ci ne risquerai t-il point de se tromper en se laissant entraîner au delà par l'essor de sa pensée ? N'y avait-il pas à craindre qu'un esprit de cette portée, armé d'une méthode qu'on pouvait juger aventureuse, sous l'expression hardie et même paradoxale que lui donnait

Tauteur, ne nous fit un Socrate imaginaire avec celte prétention de nous montrer un Socrate idéal? Vais nous ne l'avons pas plutôt vu à Tœuvre, que nous avons compris à quel esprit nous avions affaire, don moins solide que hardi, non moins profond ju*élevé, non moins rigoureux et démonstratif dans ;es analyses et ses critiques que décidé dans ses conclusions. Et à mesure que nous avancions dans sette œuvre si savamment élaborée, nous éprouvons une véritable satisfaction à reconnaître que ['auteur n'affirme rien qu'il ne prouve, qu'il n'ima- ;inc et ne devine rien, et que toutes ses thèses re* |)osent sur une analyse exacte et une interprétation ingénieuse, mais toujours sûre des textes.

« C'est, ainsi qu'il le promet au début, toujours Cénophon qui lui sert de point de départ; c'est de •Cénophon lui-même qu'il aime à dégager les hautes ;t profondes idées qu'il attribue à la philosophie de Socrate. Pour cela, il est vrai, il ne se borne point, :x)mme l'auteur du N*" 2, à citer les texte, sans les interpréter ni les expliquer; il les interroge, il les fait parler un peu comme Socrate faisait parler la conscience et la raison de ses audieturs.

« Mais, en examinant ce travail avec l'attention la plus vigilante, la plus défiante même, pourrionsnous dire, nul de nous ne l'a trouvé en flagrant délit d'erreur ou même d'inexactitude. Si parfois son interprétation semble dépasser la lettre , elle reste presque toujours dans l'esprit et dans le fond de la pensée socratique. Ce que l'auteur cherche et

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découvre dans les textes y est réellementconteoiJte bien qu'il Taille une faculté d'analyse comme klfl sienne pour l'y retrouver. Socrate n'est plus sin-j plement le naître de Xénophon, c'est-à-dire rhabiklK dialecticien et le moraliste consommé; c*est knim maître de Platon et même d'Aristote, le père véri-lili table de cette doctrine spiritualiste que Platon ellli Aristote ont développée, chacun selon fîon géniep propre. Car il faut ajouter à la louange, de Yvtmt teur que, s'il restitue à Socrate tout ce qui hâli appartient, il n'enlève rien à l'originalité d^'Sesli grands disciples. En montrant comment les plus|t hautes théories de Platon ont leur racine dansU méthode et la doctrine socratiques, il ne manque jamais de l'aire voir en môme temps où finit l'œuvre du maître, et où commence celle du disciple, dans cette élaboration commune de la grande métaphysique à laquelle le puissant disciple a attaché son

nom.

« Est-ce à dire que, même avec une science aussi exacte et une critique aussi forte, un tel esprit el une pareille méthode ne soient pas quelque peu sujets à des explications trop ingénieuses qui transfo^ ment plus ou moins la pensée de l'original? Le compte rendu qui va suivre vous montrera combien il est diflicile à un esprit aussi original de garder toujours la juste mesure, en cherchant constamment le côté nouveau et profond des choses, et comment on risque parfois, en accouchant les textes, d'en faire sortir de ces idées qui font penser au pré-

ndu mot de Socrate sur rinfidélité de son disciple aton*.

a L'auteur a divisé son Mémoire en trois parties ec une introduction : 1° logique et pëychologie ; morale et théodicée; S** histoire de Socrate et conision. [/introduction est déjà un savant et pro- .id travail qui prépare î"parfaitement à Tintellince de îa philosophie socratique. L'auteur y traite ; questions avec une supériorité qui est de bon gure pour le reste de l'ouvrage. L'esquisse des ctrrnes antésocratiques y est tracée d'une tout Ire main que dans les Mémoires précédents. Sans irrêter aux détails, il va droit aux principes qu'il ractérise et définit d'une manière aussi sûre que écise, faisant ainsi connaître en quelques traits la lysionomie générale de chaque école. Toutes les vaétés de Tempirisme ionien et atomistique y sont menées à leurs formules radicales. Déjà un savant storien de la philosophie ancienne, Ritter, avait duit les doctrines cosmologiques de ceâ écoles à ux points de vue : le mécanisme, qui explique ut être organisé par une simple agrégation d'élé- 3nts; le dynamisme, qui explique toute organisa- •n par le développement d'un germe primitif, luteur a-t-il eu raison, en reconnaissant celte >tinction féconde, de substituer à la formule de ;ter, qui paraissait consacrée, sa formule propre

On a essayé, dans ce travail, soit de confirmer par des textes Lveaux, soit de ramener à une expression plus exacte les in tertalions qui avaient motivé celte critique.

de la génération et de la nutrition? On peut en douter d'autant plus que ces deux mots expriment habituellement des ordres de phénomènes que l'histoire naturelle a toujours considérés comme de même nature, et tout à fait inséparables dans leur succession, tandis que mécanisme et dynamisme sont des termes qui répondent à des ordres de phénomènes essentiellement différents, et ne pouvant s'expliquer par les mêmes principes. Il ne pourrait faire rentrer récole atomistique dans sa formule de la nutrition qu'en confondant le germe avec ratomeou molécule simple, et l'accroissement par assimilation avec l'accroissement par simple juxta-position. Peut-être aussi pourrait-on trouver impropre le mot (le panthéisme appliqué indistinctement à toutes les écoles antésocratiques. Il ne suffit pas, pour justifier cette formule, de dire qu'aucune de ces écoles, sauf celle d'Anaxagore, n'a nettement distingué et surtout sépare la Nature de son principe. Si l'école ionienne peut s'y prêter, en raison de son vague naturalisme, il est manifeste que l'école atomistique s'y refuse absolument. C'est une école d'athéisme pur, non de panthéisme. Nous n'aurions pas relevé ces inexactitudes dans un travail excellent, si nous n'y avions vu les premiers symptômes d'une tendance aux formules originales qui s^accusera par de nombreux exemples , dans tout le cours de ce vaste ouvrage ^

« Sur la sophistique, sur le vrai caractère de la ré-

^ Cette partie du travail a été supprimée.

forme socratique, sur les maîtres de Socrate^ il n'y a qu'à louer des études où la sagacité de Tauteur ne se trouve pas plus en défaut que sa connaissance des textes, où il juge les sophistes sans passion et sans complaisance, tenant compte à certains, comme Protagoras et Prodicus, de la valeur réelle de leur pensée et de leur science, à tous de ce que leur rôle de vulgarisateurs a pu avoir d'utile en même temps que de malfaisant; où il apprécie la révolution socratique comme Tavénement, non pas seulement d'une nouvelle méthode, mais encore et surtout d'une grande doctrine qui aura pour caractère propre de substituer des principes vraiment métaphysiques aux principes purement physiques des écoles antérieures, dans l'explication universelle des choses. C'est ce que l'auteur résume fortement dans la formule suivante : « L'unité de la morale et de la métaphysique dans la notion pratique et spéculative tout ensemble de la cause finale. » Seulement, dans ce même chapitre, n'est-ce pas faire Socrate un peu trop subtil que de dire « que, pour lui, la pensée univenelle est la mesure de tout ce qui est*? » Encore s'il se fut borné à dire la pensée divine, ainsi que l'a compris Platon. On pourrait croire alors qu'il

' Nous ne voulions pas parler de la pensée présente à l'univers, mais de la pensée humaine en tant qu'elle juge l'universel ou le général, la pensée universelle pour opposition à la sensation particulière. Voir tome 1", p. 101 et suivantes, les textes où Aristote dit que Socrate recherchait par la définition l'élément universel de la pensée : Tb optîieaôai xaôoXcu. — Voir aussi, dans le Théélèle, la réfutation de Protagoras qui faisait de la sensation la mesure de tout ce qui est. I. 26

n'y a pas bien loin de la pensée du disciple à celle du maître.

<c La logique est la première partie de la philosophie socratique où s'est déployée dans toute sa force la faculté d'analyse de l'auteur. On voit par cette profonde étude que la méthode de Socrate n'est pas une chose aussi simple qu'on serait tenté de le croire au premier abord. L'auteur en a parfaitement démêlé, décomposé, défini tous les procédés. Il en montre d'abord les deux parties bien distinctes sous les noms historiques d'ironie et de maietdique : 1* Méthode réfutative, réduction à l'absurde, analyse proprement dite ; 2^ méthode d'invention comprenant les trois procédés de la division , de l'induction, de la définition. On a plaisir à le suivre dans la discussion et l'explication des textes où il accouche véritablement Socrate , sans violence et sans trop d'effort, en se bornant à presser doucement les textes pour en faire sortir tout ce qu'ils contiennent réellement. Pendant qu'il est en train de faire cette opération où il excelle, ne se laisse-t-il pas déjà entraîner un peu au delà de l'exacte vérité? Il est difficile d'en juger, parce que l'auteur, aussi habile que hardi , entend souvent attribuer à Socrate le germe d'une doctrine plutôt que la doctrine ellemùme passée à l'élat de formule et de théorie. Pourtant on a quelque peine à le suivre dans des conclusions abstraites comme celles-ci : « L'époque socra- « li(iuc est la période de synthèse où la logique et c< l'ontologie s'enveloppent mutuellement dans la

« théorie de la définition... L'essence véritable de- « demeure l'objet propre de la métaphysique*. « Cette essence est l'individualité dont l'intuition « n'est point relative à un contraire comme la c( notion logique. » Il y a ici un mot qui serait l'expression d'une erreur capitale, s'il fallait le prendre à la lettre ; c'est le mot individualité que ni Platon ni môme Aristote n'ont jamais confondu avec ce qu'ils ont appelé, chacun dahs un sens particulier, l'essence des choses. Que Socrate et Platon aient défini par l'espèce aussi bien que par le genre, tandis qu'Aristote a eu le mérite propre de définir par la propriété essentielle, et par conséquent de substituer la définition scientifique à la simple définition logique, c'est ce qui paraît résulter delà comparaison attentive des trois méthodes et des trois doctrines. Mais qu'aucun de ces philosophes n'ait songé à assigner à la science un autre objet que le général, c'est ce qui n'avait point semblé douteux jusqu'ici, et ce que l'auteur lui-même n'a pas eu sans doute l'idée de mettre en question autrement que par la formule paradoxale par laquelle il conclut*.

« Sur la psychologie de Socrate, l'exposition de l'auteur n'est pas moins remarquable, et se résume dans les quatre points suivants : 1° Fondements psy-

* Ceci est un jugement cTAristote. Voir t. I*', p. 104-107.

• II y a ici une méprise par laquelle nos phrases se sont trouvées confondues avec des textes et des formules d' Aristote, qu'on trouvera au tome I'% p. 104 et suivantes. Nous avons essayé, du re^te, d'éclaircir tout ce passage.

chologiqucs de la méthode socratique; 2^ fondements ontologiques; 3^ psychologie proprement dite; 4° théorie de la volonté. Peut-être pourrait-on relever dans ce travail un petit défaut de plan, en ce qu'il semble que la première et surtout la deuxième partie se rattachent bien plus naturellement à la logique qu'à la psychologie elle-même. Quoi qu'il en soit, l'auteur a supérieurement expliqué les fondements psychologiques de la méthode socratique, en montrant, par des textes comparés de Xénophon et de Platon, que le principe même de cette méthode est Vinnéilé de la science. Or, de Vinfiétié à la réminiscence y il n'y a qu'un pas. L'auteur a trop le sens critique pour le franchir, et attribuer ainsi au maître ce qui n'appartient qu'au disciple. Mais il a le droit d'aller jusqu'à dire, en ce sens, que la pensée de Socratc est grosse de la théorie de Platon. Quant aux tondements ontologiques de la méthode socrati(iue, tout en reconnaissant ici comme partout la puissance d'analyse de l'auteur et sa merveilleuse habileté à mettre les textes du côté de sa thèse, il est diflicile de ne pas éprouver un peu de défiance, en le voyant s'engager dans une analyse d'un caractère métaphysique aussi abstrait, et aboutir à la conclusion suivante : « La raison, avec les principes innés « qu'elle porte en elle, a son origine dans a qucl({ue communication mystérieuse de la raison « universelle et divine : celle-ci est comme un « Dieu en elle. Voilà, sous les formes abstraites et « techniques de la philosophie moderne, la doc-

« trine de Socrate sur Torigine de la connaissance. » N'est-ce pas là un nouvel exemple de l'abus des fonnules appliquées à la philosophie de Socrate*?

« Sur la doctrine psychologique de Socrate, votre section de philosophie n'a pu que louer sans réserve un exposé excellent, complet, fait sur les textes comparés et conciliés de Platon et de Xénophon.

« Mais c'est particulièrement sur l'analyse de la théorie de la volonté qu'elle a dû apprécier tout le mérite d'un travail où cette théorie apparaît avec une clarté, une profondeur, une originalité que nulle étude antérieure n'avait fait ressortir à ce point. On savait que Socrate n'avait guère vu dans l'âme que la raison à laquelle obéit irrésistiblement le Ov[j-oç, éclairé par elle, et dans la vie que la doctrine. Mais Tauteur, en poursuivant cette vue psychologique exclusive de Socrate en a compris et montré le principe métaphysique : « Nul doute, dit-il, que « Socrate n'admît la tendance naturelle de l'âme vers « le bien conçu par la raison, et qu'il n'y fit consister « rcsscnce du vouloir. » C'est déjà la doctrinequi fera le fond de toute la psychologie platonicienne transmise par saint Augustin à la philosophie du dix-septième siècle. Le libre arbitre méconnu par Socrate et Platon, reconnu, mais réduit par saint Augustin et Malebranchc à la faculté de mal faire, n'est point considéré, dans cette doctrine, comme le caractère propre et le type de la volonté, pas plus dans

* Nous avons remplacé c«?s formules par des textes de Xénophon.

rhomme qu'en Dieu. La vraie volonté, au contraire, est cette volonté sans contingence, dont la nécessité morale fait la véritable liberté, et qui est identique avec la pensée et le désir du Bien. Socrate s*est-il aussi bien rendu compte de la portée de sa théorie que l'auteur paraît le croire? On peut encore en douter, même après l'analyse du Mémoire N** 8. Ce qui résulte certainement de cette belle et forte étude, c'est que toute une grande tradition est en germe dans la doctrine de Socrate.

« Du reste, le sens psychologique de l'auteur n'est pas moins à remarquer ici que son sens métaphysique. Tout en admettant au fond le principe de la théorie socratique de la volonté, il reproche à Socrate de méconnaître, dans sa sublime mais excessive confiance, la limite qui sépare en ceci la nature humaine de la nature divine. « Socrate, dit-il, n'a pas « compris que cette identité de la science et de la voce lonté est un idéal réalisé en Dieu seul, de même « que l'identité du bien et du bonheur. » Pourquoi n'a-t-il pas ajouté que cette illusion était bien digne d'un sage qui mesurait la nature humaine sur sa propre nature, et pour lequel voir et vouloir le bien était une seule et môme chose? Socrate est bien le père de cette école de moralistes qui ne comptent point avec des passions qu'ils n'ont jamais connues, ou qu'ils ne connaissent plus à ce moment de haute sagesse où ils enseignent la vertu.

* Nous avons encore ajouté de nouveaux documenls à noire premier travail.

« L'étude tout entière de l'auteur sur la morale socratique est un chef-d'œuvre d'analyse et de critique. Tandis que les auteurs des précédents Mémoires, d'accord avec plusieurs historiens de la philosophie ancienne, avaient cru retrouver dans l'identité du bien et de l'utile constamment professés par Socrate le principe de la morale utilitaire de certains philosophes modernes, notre auteur y découvre, au contraire, le caractère idéal et sévère jusqu'au paradoxe de la doctrine platonique. Science et vertu, science et bonheur : toute cette morale est là. Mais quelle science? Ici l'auteur montre trèsbien, par ridée que s'en fait Socrate, comment la science devait avoir une si grande part dans la vie pratique. La science, en effet, dont parle Socrate, c'est la science du bien en toutes choses, c'est-à-dire la science de toutes choses au point de vue du bien; c'est, selon la traduction ingénieuse de Fauteur, « la science de la valeur rationnelle et absolue de chaque chose. » Ici la faculté d'interprétation libre qui distingue l'auteur nous a paru d'une heureuse application. On sait que Socrate, au témoignage d'Âristote, ne séparait point les idées des choses, ainsi que l'a fait Platon. Il s'ensuit que le monde sensible est pour Socrate quelque chose d'intelligible, c'est-à-dire de rationnel et d'idéal, au moins dans une certaine mesure, tandis qu'il n'est pour Platon qu'une sorte de représentation illusoire du monde transcendant des idées. Si le Bien absolu, le Dieu de Socrate habite à part et au-dessus du Gos-

mos, sa Providence qui n'en est que Taction incessante et universelle est partout et préside à toul dans le monde de la réalité! Ce monde est plein de lois, de raisons, d'idées qui toutes se ramènent à h loi, a la raison, à l'idée du Bien. De là un optimisme très-décidé qui recevra plus tard son complet développement dans la doctrine stoïcienne. Ce n'est pas Socrate qui eût désavoué cette belle parole : // n'y a rien de vil dam la maison de Jupiter. L'auteur n'a donc point exagéré la portée de la doctrine socratique, quand il a dit, sous une formule un peu trop hégélienne peut-être : « L'antithèse de la nature et de la raison ne pouvait paraître à Socrate définitive ; il cherche la synthèse, et sa dialectique la lui fait découvrir. La raison est dans la nature des choses dont elle constitue l'essence définissable. » N'est-ce pas déjà le loyoç (TTrepixaTtxoç des Stoïciens, et l'auteur ne sera-t-il pas en droit de dire plus tard que Socrate est bien réellement le père de toutes les grandes écoles dont il fut le précurseur, du stoïcisme aussi bien que du péripatétisme et du platonisme?

« Voilà pour le principe de la morale socratique. Quant aux détails, l'auteur ne laisse rien à dire sur la division, la définition et le rôle des vertus, dans l'œuvre totale de la moralité humaine. Il explique comment la morale pratique de Socrate conserve son caractère de parfaite pureté, du moment qu'au lieu de procéder de Tutile au bien, elle procède du bien à l'utile : méthode aussi forte que juste dont le

De officiis de Cicéron nous offre une admirable application , dans la savante discussion des rapports de l'utile et de Thonnête : « Faire le bien, selon Socrate, » dit notre auteur, dans sa fidèle interprétalion de la doctrine, « c'est faire dubien à soi-même, et « c'est aussi en faire aux autres. » Il n'est pas jusqu'à la maxime antique : « Faire du bien à ses amis, faire du mal à ses ennemis, » répétée par Xénophon, que l'auteur n'çxplique de manière à la faire rentrer de la façon la plus naturelle dans l'idée de la stricte justice. Pour Socrate, comme pour Platon, l'ennemi étant le méchant, le mal qu'on lui fait est une peine qui lui est infligée, par conséquent un bien qu'on lui fait, et qu'il doit désirer s'il a conservé le sentiment de la justice. Encore un fruit de la philosophie socratique, qui, pour avoir presque la nouveauté d'une révélation, n'en est pas moins le légitime produit d'un accouchement naturel.

« De la morale de Socrate à sa théodicée, la transition est simple et nécessaire. Elles ont le même objet, sous des noms différents : le Bien est Dieu, comme Dieu est le Bien. La connaissance du Bien se résout dans la connaissance de Dieu, de même que la connaissance de Dieu se résout dans la connaissance du Bien. Voilà comment la morale et la théologie, la vertu et la piété se confondent, selon Socralc, en ayant leur principe commun dans l'idée métaphysique du Bien absolu. L'auteur montre à merveille comment Socrate est métaphysicien à sa manière, nullement à celle des physiciens des écoles

antérieures, en se préoccupant en toutes choses de la cause finale, tandis que les spéculations des philosophes ioniens, atomistes et même éléates, ont pour unique objet la recherche de la cause élémentaire, matérielle, comme dit Aristote. Or, pour Socrate déjà, comme plus tard pour Aristote, la vraie cause, la cause réellement efficiente, c'est la cause finale, dans Tordre cosmique tout entier, aussi bien que dans Tordre des choses humaines.

« Socrate, Tauteur du Mémoire N** 8 le reconnaît, n'a pas dépassé le Démiurge, le second Dieu du Timéc qui fait et gouverne le monde, les regards fixés sur l'archétype des idées^ le Bien absolu : a L'époque « de Socrate, dit-il, était Tenfance des causes finales; « le Dieu artiste de Socrate ressemble encore trop aux c( dieux des Grecs. Dieu n'est pas une sorte de Pygma- « lion qui descend dans le temps et dansTespace pour (( animer Targilc. » Ce n'est donc pas encore le Dieu d'Aristote qui meut et organise tout par la simple attraction du Bien, encore moins le Dieu de Leibnitzqui est c< un ouvrier d'oi^mer*, et non simplece ment un ouvrier d^œuvres^ » puisqu'il crée des monades, c'est-à-dire des forces capables de se mouvoir spontanément ; c'est le Dieu d'Anaxagore, TEntelligence, avec cette différence à son avantage que Socrate la fait intervenir dans les plus menus détails do Torganisalion cosmique, tandis qu'Anaxagore la laisse planer seulement sur le monde livré à Taction des causes naturelles. Mais Socrate n'en reste pas moins le père de cette grande école métaphy-

siquequi, à rencontre des philosophes mécanistes et matérialistes, cherche en tout et partout, en théologie comme en psychologie, la cause des mouvements et des actions dans une raison finale, dans une force intentionnelle, dans une attraction du bien. En ce sens, l'auteur a raison de dire queSocrale est gros d'Aristote, et même de Zenon, comme il est gros de Platon. L'optimisme deSocrate, sans être aussi savant, aussi développé que celui d'Aristote, ni même que celui des Stoïciens, en peut être considéré comme le principe générateur,

« Sur la religion de Socrate, l'auteur nous donne des explications qui font parfaitement comprendre pourquoi Socrate a encouru les anathèmes des dévots de son temps. S'il n'entend nullement se poser en novateur et en réformateur de la religion, il est certain qu'il ne néglige aucune occasion d'interpréter, de corriger même les traditions de la religion nationale à l'aide du sentiment moral et de l'idée Ihéologique qui faisaient le fond de sa doctrine. En fait, c'était transformer la religion de son pays, sans toucher aux pratiques du culte. Xénophon n'a donc qu'à moitié raison, même si l'on s'en tient à son seul témoignage, quand il essaye de justifier son maître de l'accusation d'impiété portée contre celui-ci. Tout en reconnaissant que ce point de vue de Tauteur n'est pas nouveau, et que c'est l'explication de plusieurs des Mémoires précédents, d'accord avec la plupart des historiens de la philosophie, il n'en faut pas moins le louer d'y avoir insisté avec

uno force et une netteté toutes particulières, et surtout d'avoir trouvé dans les textes de Xénophon lui-môme le hardi théologien que ron avait coutume de chercher exclusivement dans certains diah)guos de Philon, tels que ITirf^ypArort

« Reste un dernier problème de la philosophie de Soorate : c'est la manière dont il faut entendre son Dhnou. Ce qui est vraiment original dans l'étude do Tauleur sur ce sujet, ce n'est point rexplîcation elle-même, connue, et on pourrait même dire, acceptée généralement par la critique, malgré l'autorité de savants physiologistes; c'est la méthode vraiment ingénieuse, en vertu de laquelle l'auteur lait sortir cette explication, non de quelques textes seulement, mais de l'analyse complète de la doctrine* de la pei^onne et de la vie même de Socrate. C/est ainsi qu'il lait voir comment cette croyance à un déîuon lamilier n*est que la conséquence naturelle (le Tinspiration, de Tamour, de la profonde rê- IlexioiK de la force de contemplation et d'intuition intérieure* de la crovance à Taction divine, tantôt générale, tantôt particulière, que Socrate entendait par Providence, entin de toutes les idées théoriques et de tontes les habitudes pratiques qu'on peut rociioillir dans la doctrine et dans la vie de Socrate. r»ion qu'on ne puisse, sans forcer un peu Tesplkation, assimiler tout :> fait ce phénomène, où h superstiliiMi a une Cr.Mtaine )Virt, au pliénomèae lionî il vient d'être question, ainsi que semble le t'ai! Tauteur, il est certain quVn le Dc'plataut

l'ensemble de tous ces phénomènes, au lieu de Tenvisager à part, la méthode de l'auteur a singulièrement contribué à éclaircir le mystère. Si l'avertissement de son génie n'est ni une inspiration, ni un simple effet de la sagesse socratique douée d'une extraordinaire faculté de prévoyance, mais un véritable pressentiment de l'avenir dans des cas déterminés, et tous dépendants de la volonté humaine, on ne peut nier que ce sentiment ne soit en parfait accord avec toute la doctrine et toute la personne de Socratc. L'auteur n'a-t-il pas donné parfois une trop grande portée métaphysique à son explication, selon son habitude? On serait tenté de le croire, en lisant certains passages de cette remarquable étude, qu'il résume, du reste, par la conclusion suivante : « Socrate, vivant à une époque encore peu instruite c( des lois de la nature, et ayant l'imagination exal- « tée par le sentiment religieux, attribua à la Pro- « videncc toutes ces inspirations instinctives, et les « appela des voix divines. Ce n'est point là une hal- « lucination physiologique, mais, si l'on veut, une « hallucination psychologique. » Hallucination n'est pas un mot juste ici, puisque c'est l'état physiologique seul qui constitue l'hallucination proprement dite. La métaphore du savant Stapfer vaut mieux : le démon de Socrate n'est qu'une sorte d'illusion d'optique psychologique. Du reste, entre les physiologistes et les moralistes qui diffèrent d'opinion sur ce sujet, il ne s'agit point de savoir si Socrate était un fou ou un sage. Les premiers,

Ai A APPENDICE.

notre confrère, M. Lélut, en tête, s'accordent à rendre hommage à la profonde sagesse du philasopbe athénien. La question, entre eux, se réduit à savoir au juste si Socrate a réellement cru entendre la wnx de son démon, au sens littéral du mot ; auquel cas il eût été véritablement halluciné, malgré toute sa raison. Peut-être, par parenthèse, en fut-il ainsi de Jeanne Darc et de certaines femmes mystiques, chei lesquelles Texaltation patriotique ou religieuse ne supprimait nullement les facultés de bon sens on de haute intelligence dont elles étaient naturellement douces. Il ne semble pas que cette concession puisse être faite à propos de Socrate; et c'est parce qu'il est difficile de prendre ici le mot voix à la lettre, dans les divers passages de Xénophon et de Platon où il figure, que la critique s'est décidée pour rinterprétation métaphorique du mot, et par suite pour Tcxplication psychologique du phénomène. L'auteur du Mémoire N"* 8 aura beaucoup contribué à assurer cette conclusion par sa savante discussion des textes où il est question de la voix démouique. Nous devons ajouter que notre savant confrère, M. Lélut, regrette de ne pouvoir, sur ce point délicat, partager entièrement Tavis de votre section, et s'en tient à la conclusion de son livre bien connu sur le démon de Socrate,

« L'esprit dont l'auteur du Mémoire N* 8 a pénétré son ;îiuilyse et sa crilique, dans le cours de cette longue ox|)Osition, en fait pressentir la conclusion. Le gr.md problème du sujet est résolu. Si la substi-

tution de la cause finale à la force mécanique ou physique, pour l'explication des phénomènes naturels aussi bien que des phénomènes moraux, est le caractère propre de la philosophie socratique, il n'est plus possible de méconnaître le métaphysicien dans ce Socrate, connu surtout pour un dialecticien, un moraliste, un sage par excellence. Quand on ne pense qu'à des métaphysiciens tels que Platon, Plotin, Malebranche, Spinoza, Schelling, Hegel, on hésite à donner le même titre à Socrate, dont la méthode et la doctrine ne rappellent guère le genre de spéculations familier à ces puissants génies de l'abstraction. Mais il suffit de nommer Aristote et Leibnitz, pour faire comprendre comment Socrate a pu faire de la vraie métaphysique sans se perdre dans les spéculations obscures, lui que notre auteur nous montre si bien comme le père de la grande tradition spiritualiste, dont ces deux philosophes peuvent passer pour les plus fidèles organes. Si métaphysique veut dire une philosophie dont le caractère propre soit d'expliquer toutes choses, dans Thommc et dans la nature, par des principes d'un ordre supérieur à l'ordre physique, il n'est pas de philosophe plus métaphysicien, en ce sens, que Socrate, dont le spiritualisme absolu va jusqu'à remplacer partout et toujours les causes naturelles par des raisons tirées de l'ordre moral.

(( C'était la pensée de la section de philosophie et de son président, quand elle vous a proposé de mettre ce sujet au concours ; pensée dans laquelle

aucun Mémoire n'est entre aussi profondément que le Mémoire N" 8. Lors donc que Fauteur de ce Mémoire se recueille, dans sa conclusion, pour fixer la place et le rôle de Socrate dans ce grand développement de la philosophie ancienne et moderne, et pour montrer Tà-propos d'une telle recherche dans les circonstances philosophiques actuelles, cette préoccupation semble toute naturelle au sujet. On trouve très-simple et nullement inutile que l'auteur remonte jusqu'à Socrate pour retrouver le premier anneau de cette chaîne de doctrines qui, sous le nom de spiritualisme, se succèdent depuis Platon jusqu'à notre temps.

c< Socrate apparaît enfin sous son vrai jour. Ce n*esl plus l'adversaire de la dialectique sophistique; ce n'est plus le moraliste d'une conscience si sûre el d'une sagesse si parfaite : c'est le fondateur d'une tradition immortelle, dont le flambeau, allumé par le génie d'un Socrate, d'un Platon, d'un Àristote, entretenu par Descartes, Malebranche, Leibnits, s'est ranimé, après un siècle de langueur, entre les mains de Maine de Biran, de Victor Cousin, de Jouffroy, de Damiron, pour ne parler que de nos maîtres, et ne semble pas devoir s'éteindre sous le souffle de l'esprit scientifique et positif aujourd'hui si puissant. Assurément, il serait puéril d'instituer une comparaison entre des époques qui diffèrent infiniment plus qu'elles ne se ressemblent. La physique moderne ne rappelle pas plus la physique ancienne que la critique contemporaine ne fait sou-

venir de la sophistique grecque. Mais si des données de la science pure on s'élève aux considérations philosophiques qui dominent la partie positive des sciences de la nature, ne retrouve-t-on pas la même méthode elles mêmes principes d'explication universelle? N'est-ce pas toujours la même prétention des physiciens anciens et modernes à ramener la solution du problème à la question du comment^ c'est-à-dire à l'explication par des causes naturelles, tandis que les métaphysiciens anciens et modernes maintiennent toujours, au-dessus de ces causes que l'expérience ne leur permet pas de méconnaître, la question du pourquoi et des causes finales?

Ceci fait comprendre qu'il n'était peut-être pas sans à-propos de ramener sur la scène et de mettre de nouveau en présence l'une de l'autre, sous des noms antiques, les deux grandes doctrines qui s'appellent le matérialisme et le spiritualisme. Telle est la pensée qui inspire toute la conclusion du Mémoire N*" 8. En rattachant à Socrate, dans son esquisse historique, toutes les écoles spiritualistes anciennes et modernes par une filiation très-naturelle, l'auteur n'a fait que répondre à une préoccupation d'autant plus légitime de la section, que la philosophie traverse en ce moment une crise sérieuse, marquée par une recrudescence manifeste de naturalisme.

Si l'auteur n'eût jamais attribué à Socrate d'autre portée métaphysique que celle-là, nous n'aurions point eu à mêler quelques rares observations à notre

il8 APPENDICE.

approbation sans réserve de la pensée dominante du Mémoire. N'a-t-il pas un peu trop obéi à son propre instinct, quand il a cru découvrir chez Socrate une spéculation d'un ordre encore plus abstrait? Votre section conserve quelques doutes à ce sujet. Ainsi, il semble qu'il ait trop rapproché la théorie socratique de la raison de la dialectique platonicienne et de la théorie des idées révélées par la réminiscence. L'innéité d'une certaine science démontrée par l'épreuve de la maïeutique ne paraît pas avoir une telle portée dans l'opinion de Socrate \ De même, quand il va chercher la pensée du maître sur l'identité de la science et de l'être dans des dialogues abstraits et savants comme le Sophiste^ on peut douter que l'auteur soit suffisamment autorisé à dire que « dans cette doctrine platonicienne « du bien, comme unité de la pensée et de l'être, « Socrate eût reconnu son enfant légitime *. » Et cette autre assertion n'est-elle pas bien hardie : « Toute amc porte en elle, à l'état latent, pour ainsi « dire, les grands secrets de la nature ; toute pen- « sue enveloppe obscurément la grande pensée de « la création. » Voilà une profession de méthode spéculative dont Socrate semble avoir eu d'autant moins conscience qu'il n'a jamais entrepris de spéculer sur la nature, dans la véritable acception du mot. Enfin, Socrate eut-il reconnu sa doctrine dans

* Nous avons essayé de mieux marquer la part réeUe de Socrate.

Celle formule et les suivantes ont été supprimées.

cette phrase de la plus haute abstraction métaphysique : « Il a donc la gloire d'avoir entrevu la vraie « nature des substances, qui est d'envelopper Tinc< fini, et de se développer dans le temps par une « série d'existences de plus en plus élevées? » Ce sont de ces propositions qui ne vont, ce semble, ni à la philosophie de Socrate, ni peut-être même à la philosophie de Platon.

Si admirateur que soit l'auteur de la doctrine socratique et platonicienne, c'est un esprit trop indépendant et trop doué du sens critique pour accepter toutes les idées de cette doctrine, alors même qu'elles ne font qu'exagérer un principe vrai et qui lui est cher. Ainsi, tout en reconnaissant la vérité et la beauté de la théorie de l'amour platonique, il ne l'accepte qu'en faisant une réserve d'une certaine gravité. On sait que cette théorie se résume en un mot : l'amour de l'idéal, seul objet vraiment digne de Tàme humaine, dont la vie primitive a été, cl dont la vie future sera la contemplation unique des idées. L'auteur trouve cette doctrine trop abstraite. L'idéal, selon lui, est la raison, non l'objet de l'amour, lequel est toujours un être réel; l'amour pur a pour objet l'être réel parfait, c'est-àdire Dieu. Cette distinction est juste; mais l'auteur est-il bien sûr que Socrate et Platon aient pensé différemment? Et n'est-il pas bien sévère pour Socrate, pour Platon et pour toutes les écoles platoniciennes, quand il dit : « L'oubli de la liberté a com- « promis leur doctrine de l'amour et l'a réiiuite à

120 API'ENDICE.

« rabstraclion ^ » Ni Socrate, ni Platon, ni aucun philosophe de leur école n'a voulu dire autre chose que ceci : L'amour pur a pour objet Têlre parfait. Or il ne faut pas que l'auteur oublie que, dans Tidéalisme platonicien, les idées sont des êtres, les seuls véritables, et que l'idée des idées est Dieu, c'est-à-dire la suprême existence. La critique de Tauleur ne pourrait donc s'adresser qu'à cette espèce d'idéalisme qui, séparant la perfection de la réalité, ferait de la première seule l'objet de Tamour '.

Une autre théorie de Socrate et de Platon, sur laquelle TadiTiiralion de l'auteur n'exclut pas la critique, c'est la théorie de la volonté. Déjà, dans son aualyse de cette partie de la psychologie socratique, il nous avait expliqué comment le principe de l'idontiléde la raison et de la volonté, de la science cl tic la vcitu, ne trouve son application que dans uno vie idéale et vraiment divine. Reprenant la quosliou au même point de vue, il s'efforce de montrer (ju'( n effet le type véritable de la volonté et de la liberté n'est point, comme on serait tenté de le croire au premier abord, la contingence du libre arbitre, mais bien la nécessité morale, loi de l'être

* Voir, pour r éclaircissement de cette proposition, la Philosophie de Platon, t. II, Théorie de V amour; voir aussi La liberté et le déiermhnLsme, "2* partie.

' Filtre cet idéalisme abstrait et la Uiéorie qui admet la liberté dans Tamour, se plaçait selon nous, comme intermédiaire, la doctrine platonicienne, qui donne à i*amour un objet réel, mais non penonnd et libre.

parfait, essentiellement distincte de la nécessité physique. Tandis que la seconde a pour principe l'action des causes efficientes, la première a pour principe l'action des causes finales. Entendue ainsi, et c'est la pensée d'Aristote et de Leibnitz, peut-être de Socrate et de Platon, la doctrine socratique de la volonté n'a rien d'absolument contraire à la liberté morale. Seulement, l'auteur reconnaît qu'elle fait abstraction d'un phénomène de la vie réelle, connu sous le nom de libre arbitre, que le témoignage invincible de la conscience ne permet pas d'écarter. C'est même pour expliquer ce fait qu'il imagine une théorie fort ingénieuse, subtile môme, qui a paru quelque peu obscure à votre section, peut-être faute d'un développement suffisant*.

Tout entier à la recherche d'une démonstration métaphysique de la liberté, l'auteur parcourt la série historique des théories sur ce point capital, depuis Socrate jusqu'à Kant, sans pouvoir arriver à une solution qui le satisfasse. Aucune des preuves de la liberté qui s'y rencontrent ne trouve grâce devant sa vigoureuse critique, pas même la preuve psycliologique : « C'est au témoignage de la con- « science, dit-il, qu'en réfèrent en dernier lieu « tous les arguments qui précèdent. iMais, malgré « toute l'autorité de la conscience, le fataliste peut « toujours argumenter contre elle, tant qu'il n'y a

* On trouvera celle théorie développée dans un ouvrage spécial : La liberté et le déterminisme. Nous Tavons donc supprimée dans la conclusion de la Philosophie de Socrate.

« pas idcutito parfaite entre le sujet et Tobjet. Or « cette identité n'est point établie dans la question « do la liberté telle que la posent nos philosophes. « Je crois être libre, voilà le fait de conscience que « personne ne songe à nier, et qui est tout subjee* « tif ; mais suis-je libre en réalité, et dans Tabsolu « des choses? c'est une question. On n'a jamais nié « que Thomme pense, parce que penser est une « identité de sujet et d'objet. Mais la liberté estce elle un simple phénomène? N'est-elle pas Pacte « d'une cause absolue, en tant qu'elle enveloppe « dans sa puissance deux contraires, et les réalise « par clle-mcmc? Kant Ta parfaitement fait voir : « affirmer qu'on est cause première d'une série « d'clïets, c'est affirmer plus qu'un phénomène^ « c'est passer à un noumène. Dès lors l'apparence « du libre arbitre ne suffit plus pour en affirmer la « réalité, si on ne trouve pas un moyen terme entre « le subjectif et l'objectif. » Ce moyen terme, l'auteur croit l'avoir trouvé dans le sentiment même de la liberté, sentiment qui influe sur nos actes, et leur communique un caractère propre auquel Socralc et les socratiques n'ont pas réfléchi. « Ce sen- « timeiit est une force, dit l'auteur; si je l'ai, il « deviendra pour le moment de l'action une force « nouvelle déterminante, en devenant une idée fixe « (^t i)uissaute par la réflexion. Donc, la seule con- « ci^ptioii de ma liberté, comme d'une puissance (( venant de moi et capable de côntre-balancer ma « j)assion, pourra en effet pai*venir à la contre-

RAPPORT A L'ACADÉmE. 423

a balancer. Brisant la ligne uniforme et fatale de « mes pensées et de mes sentiments, elle aura rendu « possible un acte qui, à ne considérer que la force « intrinsèque et naturelle des motifs et des mo- « biles, n'eût pu aucunement se produire... C'est « comme une armée à qui Ton persuade qu'elle a peut vaincre, si elle le veut. »

Voilà comment l'auteur passe du sentiment de la liberté à la chose elle-même, du phénomène au nx)U'' mène, pour parler le langage de Kant, qui croyait avoir forcé le dogmatisme, à l'endroit de la liberté, dans ses derniers retranchements. Au fond, c'est de Tanalysc psychologique que notre auteur fait sortir sa nouvelle démonstration de la liberté. Seulement, ce qui était, dans la doctrine des psychologues, la base même et le principe inébranlable de la liberté réelle et objective, n'est plus, dans celle de Tauteiir, que le moyen terme à l'aide duquel il croit pouvoir passer de l'apparence à la réalité. Mais ce moyen terme est tout, car il est le principe générateur de la liberté. En un mot, l'auteur fonde l'existence de la liberté sur l'idée même de la liberté ^ Mais cela ne suffit point à un esprit aussi porté vers les explications métaphysiques. D'où vient cette idée, dit l'auteur, sinon de l'idée même du bien? La liberté est jugée bonne; elle est jugée un bien : c'est donc une raison d'action. S'élevant alors (le la liberté humaine à la liberté divine, l'au-

* Celle idée était pour nous un moyen terme propre à rapprocher es doctrines adverses. Voir La liberté et h déterminisme.

leur cherche dans celle-ci le principe, l'essence même de celle-là. « Être libre, dit-il, c'est être la « raison de ses actes, c'est trouver en soi-même ce « qui rend l'action intelligible ; c'est, par sa raison « même, lui fournir une raison d'être; c'est « lui fournir tout ensemble l'intelligibilité et la « réalité. Qu'on y songe, la liberté en soi n'est rien (( moins que l'absolu. Seul, en effet, l'absolu a en « lui-même la raison et la cause de ce qu'il est et de « ce qu'il fait. Mais cet absolu, qui n'a besoin que « (le lui-môme, n'est-il pas la suprême liberté? Je « vous défie de concevoir un être plus parfaitement « libre que celui qui peut se dire en lui-même : La « raison qui rend mon existence intelligible et « réelle, c'est moi; la raison qui produit ma con- « naissance, c'est moi; la raison qui explique mon « activité infinie, c'est moi. Car je suis la raison « même, je suis l'être, je suis la puissance. Si la « liberté n'est pas dans ce moi qui s'affirme éter- « nellement et voit dans son être même sa raison « d'être, où donc est-elle? Ainsi, en dernière ana- « Ivse, l'idée innée de Dieu comme bien absolu, où « l'être et la raison intelligible sont un, passant « peu à peu à l'acte sous rinfluence des choses « extérieures, éveille les puissances de notre âme, « y suscite la vague notion de liberté, puis l'amour « de cette liberté, et enfin la liberté même qui n'y c( existait d'abord qu'en puissance... L'attrait du « bien ou de Dieu est la grâce; cette grâce, au lieu « de détruire ma liberté, me fait, au contraire,

« désirer d'être libre, parce que je conçois l'absolu « comme un caractère du bien, et que j'entends « réaliser en moi le bien. »

Telle est, fondée sur l'harmonie du bien et de la liberté, la théorie que, dans la pensée de l'auteur, ni Socrate ni Platon, ni les écoles métaphysiques, ni les écoles psychologiques du passé n'ont su concevoir. Votre section rend pleine justice aux facultés philosophiques déployées par l'auteur dans l'exposé historique de la question de la liberté, et dans l'ingénieuse théorie par laquelle il essaye de la résoudre. Elle reconnaît que cette théorie conserve parfaitement le caractère propre qui fait la responsabilité et la moralité des actions humaines, c'està-dire le sentiment indestructible de notre libre arbitre. Elle admire plutôt encore qu'elle ne goûte la méthode un peu subtile par laquelle l'auteur retrouve et ressaisit cette liberté réelle dont sa discussion ne nous avait d'abord laissé que le sentiment, en faisant voir comment ce sentiment seul, invincible comme il est, devient une nouvelle force qui peut être considérée comme le principe générateur de l'initiative volontaire. Toutefois, jusqu'à plus complète démonstration, il lui semble difficile d'admettre que ce sentiment ne perde pas de son intensité et de sa vertu, du moment que la réalité ellemême est laissée en doute. En tout cas, elle ne croit pas devoir suivre l'auteur dans des explications métaphysiques qui lui paraissent moins claires et moins concluantes pour le problème de la liberté que les

simples analyses et les descriptions expérimentales de la pure psychologie*. Quand elle entend Fauteur affirmer qu'être libre, c'est être la raison de ses actes, c'est trouver en soi-même ce qui rend l'acticm intelligible; quand elle le voit conclure qu'il n'y a de liberté que dans l'absolu, parce que l'absolu seul a en lui-même la raison et la cause de ce qu'il est et de ce qu'il fait, elle craint que l'auteur ne perde un peu de vue la liberté humaine pour s'attacher i cette liberté toute divine qui ne serait que la nécessité du bien% et que tant de métaphysiciens et de théologiens désignent indifféremment par les mots de volonté, de sagesse, d'amour. Votre section se d(''lie un peu de ces hautes et abstraites définitions d'iicles et de facultés qui lui semblent exclusivement ressortir du témoignage de la conscience, et elle trouve que chercher si loin et si haut les vrais caractères et les propriétés intimes de pareils phénomènes*, ce n'est peut-être pas puiser la lumière à sa meilleure source, en de pareilles matières, k son sens, le type de la volonté, de la liberté, dont nous n'aurions pas plus l'idée sans la conscience

* Si nous ne nous sommes pas borné aux descriptions expérimenUIes de la pure psychologie, c'est que nous les avons crues insufnsantes pour résoudre le problème de la liberté, qui concerne la puissance absolue que riiomme a ou n\i pas sur ses déterminations morales.

' iSous n'admettions la nécessité que comme dérivée de la liberté même.

^ Si nous n'avons pas considéré la liberté comme un phénomène, c est que nous avons cru, avec Kant, que Tidée de liberté et Tidée de phénomène, qui implique celle de lois nécessaires» sont contradictoires^

que nous n'aurions l'idée de la couleur sans la vue, ne doit être cherché ni au-dessous ni au-dessus de la nature humaine, mais dans le sein de cette nature elle-même ^

Sur d'autres points de morale et de théodicée, tels que Torigine du mal et la nature de l'optimisme socratique, nous aurions trouvé peut-être encore à faire quelques réserves, tout en exprimant notre satisfaction*.

Mais il faut finir. Sans jamais vouloir raisonner et discuter avec l'auteur du Mémoire N** 8, la section de philosophie a cru nécessaire d'entrer un peu avant dans le travail d'un esprit de cette trempe, pour donner une idée suffisante des mérites d'une pareille œuvre et des qualités d'une pareille intelligence. La citation par laquelle nous terminerons ce rapport aura l'avantage de mettre encore en relief la manière de penser et d'écrire de l'auteur : « Si le spiritualisme de nos jours veut ré- « sister au courant qui emporte la philosophie, il « ne faut pas qu'il revienne aux doctrines du moyen « âge. Il doit opposer à ses adversaires une idée « nouvelle de la Providence, assez large pour em- « brasser tout ce que les théories mêmes qu'il comc( bat renferment de positif. L'idée socratique du « Bien et l'idée chrétienne de la Bonté sont assez

* Voir sur ce point La liberté et le déterminisme , où nous avons cherché la liberté, non pas au-dessus ni au-dessous de nous-mêmes, mais dans notre moralité propre.

* Ces parties du Blémoire ont été supprimées.

« compréhensives pour concilier l'antinomie de la « Providence et de la liberté humaine. Montrer que « ces deux choses, loin de s'exclure, peuvent se « déduire l'une de l'autre, sera la tâche de l'ave-

a nir Science, amour, volonté, ne sont au fond

« qu'une seule et même chose ; et comme Tattribut « le plus manifeste de la Providence est la science « du Bien, Socrate a placé dans cette science toute (( la vertu de l'homme. Par là^ il introduit en nous « une image de la Providence , une perfection vi^ a tuelle qui a besoin du temps indéfini pour se réa- « User. L'âme enveloppe naturellement la science, « et avec la science tous les biens ; la dialectique « développe les puissances de l'àme, descendant et « remontant tour à tour l'échelle des genres et des c( espèces ; elle définit toutes choses en pensées et « actions, et manifeste sous ses diverses formes « l'harmonie fondamentale du rationnel et du

« réel Dans cet enthousiasme du bien et de la

« science, Socrate n'aperçoit pas la liberté intime de « l'âme ; il accorde à son optimisme idéal une réac( lilé trop immédiate; il rapproche trop le terme « suprême de la dialectique : l'unité de la science « et du bien. Pour compléter la pensée de Socrate, « il n'est besoin que de pénétrer plus avant dans « sa propre doctrine, comme le firent Platon et Aricc stotc, l'un s'attachant à mettre en lumière Tidéal (( du Bien réalisé en Dieu, l'autre saisissant dans « l'âme l'activité maïeutique qui amène toutes nos « puissances à la réalité... »

Que Fauteur ait résolu le problème proposé par vous à la sagacité des concurrents, Socrate métaphysicien, cela ressort avec la dernière évidence de la lecture de son Mémoire. L'a-t-il résolu dans la juste mesure de la vérité, sans jamais exagérer la portée et la profondeur de la métaphysique socratique? Les réserves de votre section sont suffisamment exprimées dans ce rapport pour que l'auteur voie les corrections à faire, dans ses formules encore plus que dans ses pensées, ainsi que les réductions à opérer dans les vastes proportions de son œuvre. Modérer quelques affirmations sur la pensée du philosophe que Tau leur s'est proposé d'accoucher; restreindre un peu l'ampleur, peut-être même l'exubérance des développements; sacrifier quelques formules obscures ou trop abstraites dans lesquelles il est difficile de reconnaître la pensée socratique ; en un mot, se défier un peu plus de sa force, dans le fond et dans la forme, comme d'autres peuvent avoir à se défier de leur faiblesse : tel serait le conseil que votre section, en lui assignant le premier rang dans un concours vraiment fort, croirait utile de donner à l'auteur du Mémoire N° 8, s'il se décide à publier ce travail*.

Au nom de la section de philosophie :

Le Rapporteur j

Et. Vacherot.

* iNoiis avons essayé de incltre à profit ces conseils bienveillants, en publiant noire Mémoire.

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