L'IDÉE DE CAUSE FINALE
La cause, pour ainsi dire occasionnelle, qui provoqua dans l'esprit de Socrate une nouvelle direc- • lion d'idées, fut de son propre aveu la connaissance des livres d'Anaxagore : «Enfin, ayant entendu quelce qu'un lire dans un livre qu'il disait être d'Ânaxa- « gore, que l'intelligence est la règle et le prin- « cipe de toutes choses, j'en fus ravi d'abord; il c< me parut assez beau que l'intelligence fût le prince cipe de tout*. » On voit que la lecture d'Anaxagore fut, pour Socrate, une véritable révélation; il ajouterait volontiers à ces paroles ce que devait dire plus tard Aristote : ce Lorsque enfin un homme proclama l'intelligence comme principe de l'univers, il parut seul un sage parmi les fous. »
Cependant, à en croire Socrate, Anaxagore ne s'élevait au-dessus de la physique ionienne que pour y retomber immédiatement. hePhédonmeXid dans un
» Phéd.,9G.
NOUVELLE Dn\EGTION DES ÉTUDES DE SOCRATE. 25
frappant contraste l'esprit naturaliste des Ioniens, et l'esprit moral de Socrate. c< 11 me parut assez ce beau que l'intelligence fût le principe de tout ; c( s'il en est ainsi, disais-je en moi-même, l'intelcc ligence ordonnatrice a tout disposé pour le ce mieux. » Socrate subordonne donc immédiatement l'intelligence au bien, en vue duquel elle doit disposer toutes choses. Anaxagore s'était arrêté à la notion d'une intelligence qui est surtout motrice ; Socrate s'élève à celle d'une intelligence vraiment ordonnatrice, et de là à une idée supérieure encore, celle du Bien. Anaxagore rattachait l'intellectuel au physique par l'idée de cause efficiente; Socrate rattache l'intellectuel au moral par l'idée de cause finale'. « Si donc quelqu'un ce veut trouver la cause de chaque chose, comment ce elle naît, périt ou existe, il n'a qu'à chercher la ce meilleure manière dont elle peut être. » Qu'on ne croie pas que Platon prête ici ses conceptions à Socrate ; car l'idée de cause finale joue un rôle non moins grand dans Xénophon que dans Platon : il suffit de rappeler l'entretien de Socrate et d'Aristodème, et la manière dont y est expliquée toute l'économie du corps humain. Le pourquoi des choses, aux yeux de Socrate, c'est la fin bonne et utile en vue de laquelle elles ont été faites, ce En consécc quence de ce principe, je concluais que l'homme ce ne doit chercher à connaître, dans ce qui se rapce porte à lui comme dans tout le reste, que ce qui
* Sur Anaxagore, voy. notre Philosophie de Platon, t. IL
2*î NOUVELLE DIRECTION DKS ÉTUDES DE SOCRATE.
« est le meilleur et le plus parfait ; avec quoi il con- « naîtra nécessairement aussi ce qui est le plus « mauvais, car il n'y a qu'une science pour l'un « et pour l'autre. Je me réjouissais de cette pen- « sée, croyant avoir trouvé dans Anaxagore un maî- « tre qui m'expliquerait, selon mes désirs, la cause i< de toutes choses, et qui, après m'avoirdit d'abord c< si la terre est plate ou ronde, m'apprendrait la « nécessité et la cause de la forme qu'elle peut avoir, « s'appuyant sur le principe du mieux, et prouvant c( que c'est pour le mieux qu'elle doit avoir telle « ou telle forme; de même, s'il prétendait que la « terre occupe le centre, il m'expliquerait com- « ment c'est aussi pour le mieux qu'elle doit y « être ; et, après avoir reçu de lui tous les éclairci cissements, je me promettais de ne plus jamais « chercher aucune autre cause. Je me proposais « aussi de l'interroger sur le soleil, sur la lune et « sur les autres planètes, pour connaître les rai- « sons de leurs mouvements, de leurs révolutions « et de tout ce qui leur arrive, et comment c'est « pour le mieux que chacun de ces astres remplit « la tâche qu'il a à remplir ; carje ne croyais pas qu'ace près avoir avancé que c'est l'intelligence qui les « a ordonnés, il pût alléguer une autre cause de leur a ordre réel que sa bonté et sa perfection. Et je me ce flattais qu'après m'avoir assigné cette cause et en c( général et en particulier, il me ferait connaître (( en quoi consiste le bien de chaque chose en parce ticulier, et le bien commun à toutes. Je n'aurais
a pas donné pour beaucoup mes espérances. Je me a mis donc à l'ouvrage avec empressement: je lus (( ses livres le plus tôt que je pus, impatient de posée séder la science du bien et du mal. »
La nouvelle direction que Socrate donnait à ses études, par cela même qu'elle était profondément 7norale, était aussi plus profondément métaphysique que les spéculations ambitieuses de ses devanciers. L'idée de fin et de bien, en effet, n'est pas propre à la science des mœurs ; la métaphysique en fait, sous les noms du parfait et de l'absolu, son objet le plus élevé. Xénophon n'a guère vu que le côté pratique des doctrines de son maître; cependant, il nous montrera lui-même Socrate appliquant à la nature entière et à l'intelligence divine ce principe du mieux qui était la règle de sa conduite, et qu'il croyait tout-puissant sur la volonté humaine. D'autre part, Aristote s'accorde avec Platon et Xénophon pour retrouver dans la philosophie de Socrate la notion de cause finale. Socrate, selon Aristote, croyait que rien nest en vain'-, la vertu n'était pour lui qu'une imitation par l'homme de ce que font les Dieux, une recherche du mieux analogue à cette recherche du bien qu'on trouve dans la nature entière.
La notion de cause finale, où la métaphysique et la morale coïncident à leurs sommets, était tellement dominante chez Socrate qu'elle étouffa presque chez lui la notion des autres causes. Il exagéra jus-
* Magn, mot., I, 1.
qu'à Tinjustice la critique d'Anaxagore. Ce fut pour lui, dit-il, une vive déception de rencontrer un physicien à la place du moraliste qu'il cherchait. «Com- « bien je me trouvai déchu de mes espérances, lorsc( que, avançant dans ma lecture, je vis un homme « qui ne fait aucun usage de Tintelligence, et qui, « au lieu de s*en servir pour expliquer Tordonnance « des choses, meta sa place Pair, Téther, Teau, et « d'autres choses 'aussi absurdes ! Il me parut agir « comme un homme qui d'abord dirait : — Tout ce a que Socrate fait, il le fait avec intelligence — ; et a qui ensuite, voulant rendre raison de chaque chose «que je fais, dirait qu'aujourd'hui, par exemple, « je suis ici, assis sur mon lit, parce que mon corps « est composé d'os et de nerfs; que les os, étant c( durs et solides, sont séparés par des jointures, et c< que les muscles lient les os avec les chairs, et avec ce la peau qui les renferme et les embrasse les uns et « les autres ; que, les os étant libres dans leurs em- « boîtures, les muscles, qui peuvent s'étendre et « se retirer, font que je puis ployer les jambes « comme vous voyez ; et que c'est la cause pour lace quelle je suis ici, assis de cette manière. Ou bien ce encore, c'est comme si, pour expliquer la cause ce de notre entretien, il la cherchait dans le son de <c la voix, dans l'air, dans l'ouïe, et dans mille autres ce choses semblables, sans songer a parler de la véce ritable cause ; savoir que, les Athéniens ayant ce jugé qu'il était mieux de me condamner, j'ai ce trouvé aussi gu'il était mieiuc d'être assis sur ce lit
ce et d'attendre tranquillement la peine qu'ils m'ont ce imposée; car je vous jure. que depuis longtemps ce déjà ces muscles et ces os seraient à Mégare ou en ce Béotie, si f avais cru que cela fût inieux, et si je ce n'avais pensé qu'il était plus juste et plus beau de ce rester ici pour subir la peine à laquelle la patrie ce m'a condamné, que de m'échapper et de m'enfuir ce comme un esclave. Mais il est par trop ridicule ce de donner de ces raisons-là. Que l'on dise que, si ce je n'avais ni os ni muscles, et autres choses semée blables, je ne pourrais faire ce que je jugerais à ce propos, à la bonne heure ; mais dire que ces os et ce ces muscles sont la cause de ce que je fais, et non ce pas la détermination de ma volonté et le choix de ce ce qui est le meilleur, et dire qu'en cela je me ce sers de l'intelligence, voilà qui est de la dernière ce absurdité ; car c'est ne pouvoir pas faire cette ce différence, qu'autre chose est la cause, et autre ce chose ce sans quoi la cause ne serait jamais ce cause; et c'est pourtant cette condition extérieure ce du développement de la cause que la plupart des ce hommes, qui marchent à tâtons comme dans ce les ténèbres, prennent pour la cause elle-même, ce et appellent de ce nom qui' lui convient si
ce peu'. »
Cette critique des Ioniens, quelque perfectionnée qu'elle soit par Platon, ne révèle-t-elle pas chez Socrate un esprit vraiment spéculatif et une tendance toute nouvelle pour la philosophie d'alors?
» Phédon, 90 et ss.
c< Voilà pourquoi, continue Socrate, l'un envic( ronne la terre d'un tourbillon produit par le ciel « et la suppose fixe au centre (Empédoclc) ; Tautre « la conçoit comme une large huche, à laquelle il c( donne l'air pour base (Anaximène); mais quelle « puissance a ainsi dispose les choses pour le mieux « possible? C'est à quoi ils ne songent point ; ils ne c( reconnaissent pas là la trace d'une force supé- « rieure, et croient trouver un Atlas plus fort, plus « immortel et plus capable de soutenir le monde ! et « le principe essentiel du bien, qui seul lie et sou- « tient tout, ils le rejettent ! »
L'exagération même de cette critique d'Anaxagore est propre à faire comprendre la révolution opérée par Socrate dans la philosophie. Un principe nouveau y est introduit, et va exercer pendant quelque temps une^ domination trop exclusive, comme tout nouveau souverain ; c'est ce que Socrate appelle le principe du bien le plus grand ou le principe du mieux possible, en d'autres termes la cmise finale.
ce Quant à moi, pour apprendre ce qu'il en est de « ce mystère, je me serais fait volontiers le disciple c< de tous les maîtres possibles ; mais ne pouvant y c( parvenir ni par moi-même ni par les autres, veuxc( tu, Cébès, que je te raconte dans quelle voie nonce velle je suis entré? — Je brûle de l'apprendre, ce dit Cébès. — Après m'ctrc lassé à chercher la raic( son de toutes choses, je crus que je devais bien c( prendre garde qu'il ne m'arrivat ce qui arrive à
« ceux qui regardent une éclipse de soleil, s'ils c< n'ont la précaution de regarder dans l'eau, ou c( dans quelque autre milieu, l'image de cet astre. » La méthode propre à Socrate consiste en effet à regarder les choses divines dans l'âme humaine, au lieu d'aborder directement, avec l'audace de la physique ionienne, les problèmes de l'ordre universel. c( Je craignis aussi de perdre les yeux de « l'âme, si je regardais les objets avec les yeux du c( corps, et si je me servais de mes sens pour les c( toucher et pour les connaître : je trouvai que je c( devais avoir recours à la raison^ et regarder en ce elle la vérité des choses. » Ce passage s'accorde avec les pages bien connues de VAIcibiade, où Socrate conseille de regarder dans la partie la plus divine de l'âme, dans la raison, afin d'y découvrir la vérité. c( Peut-être que l'image dont je me sers pour ce m'expliquer n'est pas entièrement juste ; car c( moi-même je ne tombe pas d'accord que celui qui ce regarde les choses dans la raison les regarde pluce tôt dans un milieu que celui qui les voit dans leur ce apparence sensible. » — Ici perce le platonisme, qui considère la raison comme le seul organe de la vérité, ou plutôt comme identique à la vérité même. c( Quoi qu'il en soit, voilà le chemin que j|e pris ; ce et depuis ce temps-là, supposant toujours le prin- Ci cipe qui me semble le meilleur, tout ce qui me c( paraît s'accorder avec ce principe, je le prends ce pour vrai, qu'il s'agisse des causes ou de toute ce autre chose ; et ce qui ne lui est pas conforme,
« je le rejette comme faux. Mais je vais m'expli- « quer plus clairement, car je pense que tu ne « m'entends pas encore. — Non, par Jupiter, So- « crate, dit Cébès, je ne t'entends pas encore trop « bien. »
La doctrine de Socrate va s'éclaircir par celle de Platon, qui Fachève et la complète; un nouvel ordre de pensées commence; à la biographie intellectuelle de Socrate vont succéder les spéculations métaphysiques de son disciple et l'exposition de la théorie des idées. « Pour t'apprendre la méthode « dont je me suis servi pour m'élever à la connais- « sance des causes, je reviens à ce que j'ai déjà tant « rebattu, et je commence par établir qu'il y a quelce que chose de bon, de beau, de grand par soi- « même... Il me semble que s'il y a quelque chose « de beau en ce monde, outre le beau en soi, a tout ce qui est beau ne peut l'être que parce « qu'il participe au beau absolu, et ainsi de tout « le reste. M'accordes-tu cet ordre de causes ? » Évidemment, le cours des pensées est changé; au point qu'un esprit peu attentif n'apercevrait aucun rapport entre les confidences de Socrate et cette discussion abstraite sur les idées du beau, du bien, de l'unité, de la pluralité, et sur la combinaison des contraires. Cependant ce rapport existe, et n'est autre chose que la transition même de la doctrine socratique à la doctrine platonicienne. Tout à l'heure, il s'agissait de la cause finale ; maintenant il s'agit de la cause exemplaire^ de Vidée, La place
véritable de Socrate, entre Anaxagore et Platon, est nettement indiquée, et le Phédon nous fait assister à la génération des systèmes qui ont précédé et préparé la théorie des Idées. Les Ioniens ne connaissaient guère que la cause physique; Anaxagore conçoit la cause intellectuelle ; Socrate comprend que toute cause intellectuelle est morale et finale; enfin Platon conclut que la cause finale doit renfermer un modèle de perfection, un type du bien, en vue duquel agit la pensée ordonnatrice : la cause finale n'est donc autre chose, en dernière analyse, que la cause exemplaire, le bien en soi contemplé par l'intelligence, la perfection éternellement réelle et faisant tout semblable à elle-même : Travra lyiwnfjt -napi Tzlmicc eauTw. L'Idée est l'absorption de toutes les autres causes, physique, psychologique, morale, dans la cause métaphysique par excellence, dans la raison suprême des choses : le Bien parfait. Tel est le point de vue supérieur auquel Socrate ne faisait que tendre, et auquel Platon atteignit ; tel est le progrès historique et la dialectique vivante que le Phédon nous fait parcourir : chaque degré est occupé par un des prédécesseurs de Platon, qui seul est parvenu au degré suprême. Quant à Socrate, entre Anaxagore et Platon il a trouvé la transition nécessaire, le moyen terme de la cause finale, où sont confondues la pensée motrice du monde et la pensée contemplatrice des idées.
Ainsi, de même que la première époque de la philosophie grecque s'est pour ainsi dire résumée dans I- 3
la jeunesse de Socrate, la seconde période de sa vie annonce et résume cette philosophie'du bien et de l'intelligence qui devait succéder à la philosophie de la nature. Socrate ne fut ni exclusivement moraliste, comme le ferait croire la lecture du seul Xénophon, ni aussi métaphysicien que Platon le représente: son point de vue propre est l'unité de la morale et de la métaphysique dans la notion pratique et spéculative tout ensemble de la cause finale.