‹ La philosophie de Socrate [microform]Chapitre 44 sur 64 · LIJ,.JJ-*I · texte numérisé non relu

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c( pour lui-même \ » Ce dernier seul mérite le nom de bien; et Platon nous apprend, dans le Banquet, qu'il est par rapport à nous la béatitude. C'est ce que Socrate eût également admis.

Tendre à ce bien, ajoute Platon, conformément à l'esprit de Socrate, c'est l'essence de toute volonté. Est-il un seul homme qui ne recherche le bonheur, et ne le recherche par la loi même de sa nature? C'est donc Tamour qui lait le fond de toute volonté, de toute activité : il est le principe du mouvement dans les êtres, que ce mouvement soit libre, c'est-à-dire accompagné de la conscience, comme chez l'homme; ou fatal et inconscient, comme dans la nature.

En outre, le bien auquel tend toute volonté, ce n'est pas tel ou tel bien, mais le bien en général. Nous aimons donc le bien et le bonlieur, non pour quelque temps et dans certaines limites, mais pour tous les temps et d'une manière indéfinie. C'est ce que Socrate admettait. Platon en conclut que le désir du bien se confond par là même avec le désir de l'immortalité.

Cette explication socratique de l'amour, qui en est la déiinition vraiment générale, rend possible, pour Platon, l'explication des sentiments auxquels on donne plus particulièrement le nom d'amour. « On « a dit que chercher la moitié de soi-même, c'est « aimer; pour moi, je dirais plutôt qu'aimer, ce

* lî/s/*- p, C4, d.

c( n'est chercher ni la moitié ni le tout de soi- « même, quand ni cette moitié ni ce tout ne sont « bons, témoins tous ceux qui se font couper le bras c( ou la jambe à cause du mal qu'ils y trouvent, bien « que ces membres leur appartiennent. En effet, ce « n'est pas ce qui est notre que nous aimons, je « pense ; à moins que l'on n'appelle sien et person- « nel tout ce qui est bon, et étranger tout ce qui est « mauvais; car ce qu'aiment les hommes, c'est « uniquement le bon. — Oui. — Comment! ne « faut-il pas ajouter qu'ils aiment que le bon soit à « eux? — Oui. — Et plus encore, qu'il soit toute jours à eux? — Soit. — Ainsi, en résumé, l'a- « mour consiste à vouloir pomder toujours le bon? « — Piien de plus juste. — Tel est l'amour, en « général. » Toute cette théorie est déduite logiquement des principes socratiques, bien qu'elle les dépasse en portée et en grandeur. « Mais quelle est « la recherche et la poursuite particulière du bon, « à laquelle s'applique proprement le nom d'amour? « que peut-ce être?... Je vais te le dire : c'est la (( production dans la beauté , selon le corps et selon « l'esprit, » La production selon le corps est la Vénus populaire; l'autre est la Vénus Uranie. Ici va se montrer la doctrine vraiment propre à Platon.

« Tous les hommes sont féconds selon le corps « et selon l'esprit; et à peine arrivés à un certain c( âge, notre nature demande à produire. Or, elle « ne peut produire dans la laideur, mais dans la « beauté. L'union de l'homme avec la femme est

« production ; et cette production est œuvre di- « vine; fécondation, génération, voilà ce qui fait « rimmortalité de l'animal mortel... Or, d'après ce « que nous avons reconnu précédemment, il est « nécessaire que le désir de l'immortalité s'attache « à ce qui est bon, puisque l'amour consiste à vou- « loir posséder toujours le bon. D'où il résulte « évidemment que l'immortalité est aussi l'objet « de l'amour. »

« N'as-tu pas observé, Socrate, dans quelle crise « étrange se trouvent tous les animaux volatils et « terrestres, quand arrive le désir d'engendrer? « comme ils sont malades et en peine d'amour, « d'abord quand ils ont à s'accoupler entre eux; « ensuite quand il s'agit de nourrir leur progéni- « ture ; toujours prêts pour sa défense, même les € plus faibles, à combattre contre les plus forts et f( à mourir pour elle, s'imposant la faim et mille « autres sacriiices pour la faire vivre? A l'égard des « hommes, on pourrait dire que c'est par raison « qu'ils agissent ainsi : mais les animaux, pour- « rais-tu me dire d'où viennent ces dispositions si « amoureuses?... C'est encore ici, comme précé- « demment, le même principe, d'après lequel la c( nature mortelle tend à se perpétuer autant que « possible et à se rendre immortelle. Les êtres pé- « rissables ne restent pas constamment et absoluce ment les mômes comme ce qui est divin, mais « ceux qui s'en vont et vieillissent laissent après « eux de nouveaux individus semblables à ce qu'ils

c( ont été eux-mêmes. » C'est ainsi que l'amour, enchaînant les êtres les uns aux autres, imite dans le domaine du temps l'immobilité de l'Idée éternelle. « Ne t'étonne donc plus, Socrate, que natu- « rellement tous les êtres attachent tant de prix à « leurs rejetons ; car l'ardeur et Tamour dont cha- « cun est tourmenté sans cesse a pour but l'immor-

(( talité \ »

Voilà l'explication de la Vénus terrestre; mais toute terrestre qu'on l'appelle, elle aussi est divine. Il semble au premier abord qu'elle ait pour objet une jouissance grossière et une fin toute matérielle ; mais, sous le regard du philosophe, elle se transforme et s'élève au-dessus de la matière, poursuivant l'éternel et l'infini. Un désir immense de l'immortalité travaille la nature, et c'est ce désir qui fait sa vie. Il n'est pas un seul être qui échappe à cette puissance de l'amour, pas même les plus vils des animaux. Aussitôt qu'ils aiment, ne voyez-vous pas quelle force divine les arrache à leur égoïsme individuel, et les pousse à se dévouer pour l'objet de leur amour! L'homme se reconnaît lui-même en eux, comme dans une image imparfaite, mais encore touchante, de sa propre personnalité; ou plutôt il reconnaît, en eux comme en lui, quelque chose de supérieur à lui-même, quelque chose qui vient d'en haut. Ce désir qui tourmente la nature, est-ce donc encore la Vénus terrestre? n'est-ce pas déjà la Vénus du ciel?

Conv., p. 210.

2Z0 THÉORIE Di^ L'AMOUR.

Xénophon avait dit lui-mcmc, comme nous venons de le voir : — « Y a-t-il une seule V('nus ou deux, Fune céleste, l'autre populaire, je ne le sais; car Jupiter, quoique toujours le même, a bien des noms. » Platon considère le développement du monde entier comme une série de degrés divers dans un môme amour.

Il y a, ajoute Platon, une fécondité plus belle que la fécondité selon le corps ; c/est celle de l'àme. L'ame aussi engendre, pour acquérir l'immortalité; mais cette immortalité est celle de la gloire, et les productions qu'engendre Fâme, ce sont ses vertus. Voilà le véritable désir qui enflammait Admète, et Achille, et Codrus. Les grandes âmes recherchent des âmes qui leur ressemblent, pour s'unir à elles par des liens invisibles et impérissables. Leur lien est plus intime que celui de la iïimille, et leur affection bien plus forte, puisque leurs enfants sont plus beaux et plus immortels. Considérez, en effet, quels enfants Lycurgue a laissés à Sparte, sa patrie. Selon à Athènes, Homère et Hésiode à l'humanité ! De tels enfants leur ont valu des temples; mais les enfants des hommes, issus d'une femme, n'en ont jamais fait élever à personne.

Pénétrons maintenant avec Diotime, ou plutôt avec Platon, dans les derniers mystères de l'amour. Platon va découvrir à nos yeux cette échelle dialectique dont le premier degré touche à la terre, et le degré suprême au royaume des dieux. Pour s'éle-

ver de l'un à Fautre, l'amour doit suivre une marche régulière et sûre comme la marche de l'intelligence; celle-ci avait besoin de points d'appui, et s'élevait d'hypothèse en hypothèse jusqu'à la vérité suprême; Famour, lui aussi, s'élèvera de beauté en beauté jusqu'au principe absolu d'où toute beauté découle. La méthode socratique des défmitions générales, acquérant une puissance que Socrate soupçonnait à peine, devient une méthode d'amour en même temps que de science.

Ce qui attire d'abord Fadmiration de Fâme, ce sont les belles formes, les belles couleurs, les beaux sons, en un mot la beauté physique, surtout celle du corps humain. En F apercevant, une émotion smulaine s'empare de nous, sans que nous puissions en dire la cause, sans que nous puissions comprendre la transformation inattendue qui s'accomplit dans notre être. A la vue de Fobjet aimé, nous demeurons frappés d'étonnement et de joie, comme si nous le reconnaissions. Il semble que nous retrouvions un bien trop longtemps perdu et presque oublié, mais dont l'absence nous causait une incessante inquiétude. Et ce n'est pas là une apparence trompeuse ; la beauté est vraiment notre bien, et nous l'avons jadis possédée. Mêlées au chœur des bienheureux, nos âmes, à la suite de Jupiter, avaient contemplé dans la vie antérieure le plus magnifique des spectacles, celui des essences éternelles, parmi lesquelles brille la Beauté. (( Tombés en ce monde, nous l'avons reconnue

« plus distinctement que tontes les autres, par « Fintermcdiaire du plus lumineux de nos sens. La « vue, en effet, est le plus subtil des organes du « corps, et cependant elle n'aporroit pas la sagesse! « De quel ineffable amour la sagesse emplirait nos « âmes, si son image se présenlair à nos yeux aussi « distinctement que celle de la beauté. Mais, seule, « la beauté a reçu en partage d'être à la fois la « chose la plus manifeste comme la plus aimable *. » A la vue d'un visage qu'elle éclaire d'un de ses rayons, l'amant frémit, ses souvenirs s'éveillent, quelque chose de ses anciennes émotions lui revient, puis il contemple cet objet aimable, et le révère à l'égal d'un dieu ; et s'il ne craignait de voir traiter son enthousiasme de folie, il sacrifierait à son bien-aimé comme à l'image d'un dieu, comme à un dieu méme\

Mais ce serait confondre l'image avec la réalité, le reflet avec la lumière, l'objet qu'on aime pour ce qu'il tient d'un autre avec celui qu'on aime pour lui-même. La beauté qui réside dans un corps n'estelle pas sœur de la beauté qui réside dans les autres? Ne faut-il pas ramener toutes ces beautés éparses à une seule et même définition, à un seul et même type qui les contient dans son unité : la beauté sensible. Une fois pénétré de cette pensée, l'amant dépouille sa passion de ce qu'elle a d'exclusif, et admire la beauté des formes partout où elle brille

* Phèdre, 250. Voir tr. Cousin, 58.

^ Phèdre, 250, e.

à ses regards. Il remonte, selon la dialectique même de Socrate, du particulier au genre. Alors il s'aperçoit que ce qui donne aux formes leur grâce, c'est qu'elles expriment les qualités de l'âme. N'est-ce pas la vie, le mouvement, la riche variété, et en même temps l'ordre et l'unité que nous admirons dans le corps? Et d'où viennent la vie et l'unité, sinon de l'âme, principe du mouvement et de l'harmonie? Élevez-vous donc de l'effet à la cause, et que votre amour s'attache, non plus à la beauté du corps, mais à celle de l'âme. Puis, reconnaissez de nouveau que toutes les belles âmes sont belles par la même beauté; et concevez une définition universelle, un type universel de la beauté morale. Ce n'est pas tout, l'âme apparaît d'abord comme principe d'activité, et ce sont les belles actions qui excitent nos premières amours. Mais, sous l'action, n'apercevons-nous pas quelque chose de plus intime, dont elle n'est que la manifestation extérieure? Une action noble et généreuse ne fait que traduire au dehors la noblesse et la générosité des sentiments. Passons donc de la sphère de l'activité dans celle du sentiment, qui lui est supérieure. Sommes-nous arrivés au terme de notre marche? Pas encore. Car un sentiment n'est beau que par la pensée qui l'engendre. Le cœur ne s'émeut que de ce qui est aperçu par l'intelligence avec plus ou moins d'obscurité. Montons donc plus haut, et des beaux sentiments passons dans la sphère des belles connaissances. Là est le domaine propre de toutes les sciences et de la

234 TIIÉORIK DE L^yîOUR.

philosophie, dont la vue seule peut satisfaire l'intelligence, et où Socrate semble s'être arrêté, puisqu'il n'admettait rien de supérieur à la science. Pourtant, ce n'est pas encore, selon Platon, le dernier degré de Tinitiation dialectique; car, si la science du beau et du bien satisfait la raison, il faut au cœur autre cliose encore : le cœur veut la possession même du beau et du bien ; entraîné par la force de l'amour, il ne peut se reposer dans la sphère de la science et de la philosopliie, où il serait encore séparé de ce qu'il recherche; plus haut, plus haut encore! il faut qu'un dernier élan unisse l'àme amoureuse à l'objet même de son amour, qui est la beauté universelle et immuable, fin suprême de la pensée et du désir : « 0 mon cher Socrate, ce qui i( peut donner du prix à cette vie, c'est le spectacle « de la beauté éternelle... Je le demande, quelle ne « serait pas la destinée d'un mortel à qui il serait « donné de contempler le beau sans mélange, dans « sa pureté et sa simplicité, non plus revêtu de « chair et de couleurs humaines, et de tous les vains « agréments condamnés à périr, ta qui il serait « donné de voir face à face, sous sa forme unique, « la beauté divine ^ ! »

On voit ce qu'est devenue dans Platon la théorie de Socrate : elle a pris, comme toujours, un développement métaphysique qu'elle n'avait point d'abord. Platon insiste sur Vobjet transcendant de l'amour,

* Co??y.,p. 212.

TFIÉORIE DE LWMOIJR. 255

sur Vidée qui le produit, sur la réalité du Bien intelligible auquel toute âme aspire. Socrate insistait davantage sur le côté psychologique et comme subjectif : il observait surtout les effets bienfaisants de l'amour dans l'âme humaine. Pourtant, ici encore, comment méconnaître la paternité de Socrate à l'égard des spéculations môme les plus élevées de Platon? Cette conception d'un bien auquel toute âme, toute pensée, toute volonté, tend nécessairement, et que nous poursuivons à travers mille erreurs, sous mille formes qui le révèlent et le cachent à la fois, n'est-ce pas la conception socratique par excellence? N'est-ce pas aussi Socrate qui a considéré le Bien comme le seul véritable lien des âmes, comme l'objet qui rapproche les hommes sans jamais les séparer, parce que le vrai bien est â la fois celui de chacun et celui de tous? D'où Socrate concluait que la poursuite d'un même bien, pourvu qu'il soit un bien véritable, est une raison de rapprochement, d'amitié et d'amour.

Platon n'a donc fait que s'approprier et développer par une puissante analyse ces deux principes fondamentaux de son maître :

Premièrement, le bien est la fin essentielle de toute volonté, et l'amour du bien en général est le fond de tous nos amours ;

Secondement, ce sentiment particulier qu'on appelle amitié ou amour, n'est réel, durable et fécond, que si un commun amour du bien engendre un amour réciproque des personnes.

En un mot, le bien est l'origine et la fin de tout amour : amour, science, vertu, bonheur, viennent s'identifier dans la notion du bien. Grande vérité métaphysique que Socrate et Platon auraient pu traduire dans la pratique par cette règle morale : — Aimez le bien pour vous aimer les uns les autres; aimez-vous les uns les autres pour aimer le bien.

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