CHAPITRE VI
Souvent étrange au premier abord, mêlée d'erreurs et de sophismes, se plaisant à cacher l'enthousiasme sous l'ironie, la philosophie de Socrate ressemble à ces statues de silènes dont parle le Banquet, qui laissaient apercevoir en s'entr'ouvrant, sous la bizarrerie de leurs formes, l'image d'une
Divinité.
Les devanciers de Socrate, s'efforçant de trouver l'explication du monde, avaient placé au premier rang, soit le principe physique, soit le principe intellectuel. « Mais, dit Socrate, quelle puissance a « disposé les choses pour le mieux possible? C'est à (( quoi ils ne songent point ; ils ne reconnaissent pas « là la trace d'une puissance supérieure, et croient « trouver un Atlas plus fort, plus immortel et plus (( capable de soutenir le monde! et le principe « essentiel du bien, qui, seul, lie et soutient tout.
« ils le rejettent M » C'est ce principe du bien que Socrate, le premier, a placé au sommet de la pensée comme de l'univers.
Par là, Socrate a entrevu la plus haute des notions métaphysiques : unité de tous les biens particuliers dans le bien universel. Avec quelle énergie il refuse d'admettre qu'un bien véritable puisse s'opposer à un autre ! par exemple, que le bien de ma volonté diffère du bien de mon intelligence, ou encore que mon bien personnel diffère du bien des autres hommes. La région du bien suprême est, selon lui, celle de Tharmonie et de l'amitié, parce qu'il est ce qu'il y a de plus « général », et que toute chose tend vers lui comme à sa fin.
L'optimisme en Dieu et dans l'homme, c'est-àdire, selon une gradation dialectique commune à Xénophon et à Platon, la puissance produisant toujours et partout, par l'intermédiaire de la science, le plus grand bien : voilà l'idée dominante de Socrate \ Il est tellement préoccnpé de cet idéal qu'il le croit déjà réalisé, non pas seulement dans l'activité divine, mais encore dans l'activité humaine, au point d'exclure de notre àme le mal sciemment voulu : « Nul n'est mauvais volontairement. » La vraie science, qui a pour objet final le vrai bien, est a loute-puissante » dans l'homme comme en Dieu. L'homme est une providence sujette à
* Discours de Socrale dans le Phédon.
*Voir tome I, livre ii, Théorie de la volonté. Aûvaui;, ccçîa, à-^/.ôov;
l'erreur, image de la « Providence » infaillible.
Cette science qui contient en elle tous les biens, l'àme humaine l'enveloppe naturellement jusque dans son ignorance primitive. La dialectique met au jour les vérités dont l'àme est grosse; descendant et remontant tour à tour l'échelle des genres et des espèces, elle « définit toutes choses en pensées et en actions », et manifeste ainsi, sous ses diverses formes, riiarmonie fondamentale de l'intelligence et de l'activité, de la loi et do la nature, de la théorie et de la pratique.
Si, dans cet enthousiasme du bien et de la science, Socrate n'aperçoit pas la liberté intime de l'àme, c'est que, accordant à son optimisme idéal une réalité immédiate, il rapproche trop de nous et fait même descendre en nous ce qui ne sera pour Platon que le terme final de la dialectique : unité de la science et du bien. Ce monde régi par les idées, que Platon, selon l'expression d'Aristote, « posera à part » et au-dessus de nous, Socrate le place en nous.
Pour compléter la pensée de Socrate, il suffirait de pénétrer plus avant que lui-même dans sa propre doctrine. C'est ce que firent déjà dans l'antiquité et Platon et Aristote, l'un s'attachant à montrer l'idéal rationnel du bien réalisé en Dieu seul, l'autre saisissant dans notre àme l'activité féconde et en quelque sorte maïeutique qui amène toutes nos puissances à la réalité. Socrate lui-même n'a-t-il pas dit que la vraie perfection, comme la vraie
science, comme le vrai boiilieur, consiste à être soi-même «ouvrier » de son bonheur, de sa science, de sa perfection, et à les tirer du fond de son ame'^ En pénétrant davantage dans cette pensée, on reconnaîtrait que la vraie perfection morale, celle qui se fait elle même, c'est la perfection libre.
Mais ridée de la liberté manque à Socrate, comme à presque toute l'antiquité grecque. Socrate conçut trop le bien comme un objet neutre et impersonnel, extérieur et supérieur à nous, qui serait contemplé par notre intelligence et non produit par notre volonté ; il ne se représente pas le bien comme une bonté personnelle et libre, qui ne dépend point des objets et des fins extérieures, mais qui, étant à elle-même sa propre fin, impose cette fin à tout le reste.
Socrate, en voulant fonder la métaphysique sur la morale, indiquait a la philosophie sa véritable méthode. Car la moralité n'est telle qu'à la condition de ne pas être une conséquence, mais un principe ; elle ne doit donc pas être déduite d'un système métaphysique ou théologique; mais, au contraire, les croyances métaphysiques doivent être déduites de l'acte moral. Néanmoins Socrate croit encore, avec l'antiquité entière, que la moralité consiste à c( suivre la nature », tandis que la vraie moralité consiste à dépasser la nature et à s'en faire suivre. Le principe moral que Socrate plaçait au sommet de sa doctrine, le bien, n'était donc encore moral qu'à demi. A vrai dire, c'était un principe intel-
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lectuel et rationnel plutôt qu'actif et volontaire; c'était un objet de science nécessaire plutôt que de libre amour. La philosophie de Socrate aspire à dépasser la sphère de l'intelligence abstraite, sans réussir à atteindre la sphère de la vivante volonté.
Aussi l'avons-nous vue rester, comme à moitié clieinin, dans la région intermédiaire de l'utile et du beau. Socrate semble souvent se préoccuper à l'excès de l'utilité, quoiqu'il prenne ce mot dans un sens supérieur. Forcé de se demander ensuite quelle est la nature intime de ce a bien » suprême en vue duquel tout le reste est « utile », il ne parvient guère à concevoir le bien autrement que sous la forme de Tordre et de la beauté; pour lui, comme pour Platon, le souverain bien est plus esthétique encore que moral. Les Grecs étaient trop artistes, et ils se figuraient leurs dieux à leur image. Le Dieu du Timée copie un modèle qu'il semble trouver tout fait devant lui, et réalise l'optimisme idéal par un acte d'intelligence plutôt que de liberté; tel est aussi le sage de Socrate. Socrate et Platon ne se demandent point si le véritable et divin optimisme n'est pas quelque chose de plus que l'imitation infaillible de l'idéal, s'il n'est pas la création libre et inspirée de cet idéal même. Autre est l'esthétique, autre est la morale. Dans la production du beau, l'œuvre demeure distincte de l'ouvrier; dans la production du bien, l'œuvre se confond avec l'ouvrier lui-même.
Si la doctrine de Socratc, considérée dans son ensemble, était incomplète et périssable, elle n'en offre pas moins encore, pour ainsi dire, des vérités toujours vivantes. La philosophie contemporaine peut surtout lui emprunter, comme nous l'avons dit, deux principes de la plus haute valeur : — Subordonner, dans l'ordre philosophique, la science métaphysique à la science morale; subordonner, dans l'ordre politique, la science sociale à la science morale ; car la dernière raison de toutes choses est dans le bien.
Socrate disait aux Athéniens, dans son Apologiej que, s'il y avait dans l'autre monde des pliilosophes, des savants, des poètes, des orateurs, il recommencerait auprès d'eux la tache qu'il croyait lui avoir été imposée, comme une sorte de mission, par Dieu môme : « Mon plus grand plaisir serait « d'examiner et de sonder les habitants de ce séjour « comme ceux de la terre, et de distinguer ceux « qui sont sages de ceux qui croient Télre et ne le « sont pas. » Comme il se plairait, s'il était transporté dans notre société présente, à nous répéter que celui qui possède toutes les sciences et tous les arts, sauf la science du devoir et du droit, ne sait rien! Avec quelle opportunité il nous adresserait de nouveau les paroles qu'il prononce, on s'en souvient, dans le Clitophoii : « Où courez-vous, mortels? « Ne voyez-vous pas que vous ne faites rien de ce « que vous devriez faire? Le but de tous vos soins « est d'amasser des richesses et de les transmettre
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c( à vos enfants, sans vous inquiéter de l'usage « qu'ils en feront. Vous ne songez pas à leur trouce ver des maîtres qui leur enseignent la justice!... K Et quand, aivrès vous être instruits dans les let- « très, les arts des Muses et la gymnastique, — ce « que vous croyez être la parfaite éducation pour « devenir vertueux, — vous voyez que ni vous ni •ï vos enfants n'en êtes moins ignorant sur le meil- « leur usage à faire de vos richesses, comment « n'ètes-vous pas scandalisés de cette éducation, et (( ne cherchez-vous pas des maîtres qui fassent disc( paraître cette fâcheuse dissonance?... Vous pré- « tendez que l'injustice est volontaire et réfléchie, (( et qu'elle ne vient pas du manque de lumière et « de l'ignorance, et cependant vous soutenez que c( l'injustice est honteuse et haïe des dieux ; quel est ce donc celui qui choisirait volontairement un tel « mal? En vérité, nous devons, chacun de nous en (( particulier, et tous les États en général, nous c( montrer moins négligents que nous ne le sommes « aujourd'hui. »
Aux savants de notre époque, Socrate dirait sans doute ce qu'il disait à ceux de son temps : « Vous savez ce qui se passe dans le ciel et sous la terre; vous savez tout, hormis la seule chose qui donne un prix au reste : la nature du devoir et du droit! La science digne de ce nom, c'est la science du bien. » Il dirait aux orateurs : « Votre art de la parole est encore trop souvent ce qu'il fut à Athènes : un art de tromper les hommes, et de les faire
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servir à ses desseins. Que de fois vous parlez, comme Alcibiade, de ce que vous ne connaissez pas, devant des hommes qui ne le connaissent pas davantage ! La seule éloquence digne de ce nom, c'est l'expression émue de la vérité. » Il dirait aux politiques ce qu'il disait à Anytus : « 0 hommes divins, qui vous croyez si habiles, montrez-nous ce que vous avez fait de vos peuples : s'ils sont plus sages, plus puissants, plus heureux, n'est-ce pas souvent malgré vous plutôt que grâce à vous? La seule politique digne de ce nom, c'est le respect de la justice. »
La foi indomptable de Socrate à la toute-puissance du bien, voilà ce qui est impérissable dans sa doctrine, et ce dont on devra s'inspirer toujours. Nul n'a montré plus de confiance dans le triomphe final de la justice et dans l'amitié finale de tous les hommes au sein du bien universel. Autant il hésite et doute sur les questions qui lui semblent dépasser notre intelligence, autant il affirme et croit, quand il s'agit de ce qui doit être la loi de notre volonté : la justice. Ce fut là son vrai « génie » et son inspiration divine : l'enthousiasme du bien, lui faisant dédaigner les apparents triomphes de la force, semblait le transporter d'avance dans cette sphère supérieure où la seule force est celle de la vérité.
Les Athéniens, par sa condamnation, crurent avoir affermi leur religion nationale et leur politique. Au fait, on put croire d'abord qu'ils avaient réussi; car, quels que fussent les regrets et la douleur
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d'un petit nombre d'amis fidèles, l'opinion générale eut bientôt absous les juges. — Étaient-ce donc réellement Anytus et Mélitus qui triomphaient? — Oui, sans doute, aux yeux des contemporains et des politiques à courte vue; non, aux yeux de cette Justice adorée par Socrate, qui soumet toutes choses aux inévitables lois de sa dialectique. Le bien doit lot ou tard triompher, la vérité ne peut avoir tort. Toutes les grandes idées de Socrate revécurent après lui, et elles Uniront par dominer le monde. Socrate le savait, et il mourut en souriant.
TABLE Dl'^S MATIÈRES