‹ La philosophie de st. AugustinChapitre 158 sur 539 · Sermo (U'XUl , eap. iv · texte numérisé non relu

Sermo (U'XUl , eap. iv

les ignorer? Mais, me répoDdrez-vous peut-être : vous ne serez pas sage, si vous les ignorez. Pourquoi les savoir? Puis-je, à un moment quelconque, être meilleur que lorsque je serai au ciel? Si au ciel, alors que je serai meilleur et plus parfait, j'oublie tout ce que j*ai appris ici-bas, de même ici-bas, je serai meilleur en ignorant ces choses; laissez-moi donc les ignorer. Vous dites qu'habitant le ciel j'oublierai tout, laissez-moi sur la terre oublier toutes ces choses. Puis, je vous le demande, ces âmes, dans le ciel, savent-elles qu'elles souffriront de nouveau les misères de cette vie, ou ne le savent-elles pas? Choisissez celle des deux hypothèses que vous voudrez. Si elles savent qu'elles souffriront de si grandes misères, comment sont-elles heureuses, en songeant à leurs malheurs à venir? Comment sont^lles heureuses si elles sont sans sécurité? Mais je vois bien l'hypothèse que vous choisirez; vous direz qu'elles sont dans Tignorance de l'avenir. Vous louez donc cette ignorance, que pourtant vous ne voulez pas présentement souffrir en moi, puisque vous m'apprenez, sur la terre, ce que vous prétendez que j'ignorerai dans le ciel. Vous parlez de l'ignorance de ces âmes. Mais si elles sont ignorantes, et si elles ne croient pas devoir souffrir, leur erreur fait donc leur félicité. Car ce qu'elles doivent souffrir, elles pensent qu'elles ne le souffriront pas ; mais ne point penser juste, qu'est-ce autre chose qu'errer? Encore une fois, leur erreur fera donc leur félicité ; leur bonheur ne sera point un bonheur éternel, mais un faux bonheur... Cependant, voici quelque chose de pire encore, quelque chose de lamentable ou plutôt de risible. Voyons, sage, voyons, philosophe (et supposez que j'interroge un Py-

thagore, un Platon, un Porphyre ou quelque autre de leurs pairs), pourquoi philosophez-vous sur la terre? Pour arriver à la vie heureuse, répondra-t-il. Et quand posséderez-vous cette vie heureuse? Lorsque j'aurai, dira-t-il, laissé ce corps sur la terre. Ici-bas donc on mène une vie malheureuse, mais avec Tespoir d'une vie heureuse ; au ciel on mène une vie heureuse, mais avec Tespoir d'une vie malheureuse. En conséquence, Tespoir que nous avons malheureux est bonheur, tandis que Tespoir que nous avons heureux est infortune. Quel délire. Et quelle pitié qu'on estime de semblables folies I . • . Nos adversaires prétendent que, par amour des corps, les âmes purifiées, épurées, assagies, retournent aux corps. Est-ce donc ainsi qu'aime une âme purifiée? Et un tel amour n'est-il point une extrême souillure ^ ? »

Ne parlons point , par conséquent, de toutes les inepties de la métempsycose, de celte nécessité, par exemple, qui ramène le même homme, un nombre indéfini de fois, par une série indéfinie de transformations. «Socrate a été, Socrate sera encore une infinité de fois, conversant avec les mêmes interlocuteurs, disant à la même place, en des instants pareils , les mêmes choses ^ ! p

Une doctrine est jugée, qui ne peut promettre aux Ames des justes qu'une félicité menteuse, ou plutôt une misère véritable. Nul ne saurait donc accepter cette dure condition de vivre sans cesse, à laquelle Platon assujettit même les gens de bien ^. Elle a paru si étrange à Por-

1. Strmo CCXLU , cap. v, vi. — Cf. De Trinitate, lib. IV, cap. x?i, et De Civiiaie Dei , lib. Xll , cap. xiil. 3. De Civilate Dei, lib. Xil, cap. xiii. 3. Ibid,, lib. XI H, cap. xix.

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phyre, tout Platonicien qu'il était, a qu*il en a eu honte, et a pris le parti non-seulement d'exclure les âmes des hommes du corps des bétes, mais d'assigner aux âmes des gens de bien, une fois délivrées du corps, une demeure éternelle au sein du Père \ »

a Or, après avoir brisé ce cercle chimérique de révolutions, rien ne nous oblige plus à croire que le genre humain n'a point de commencement, sous le prétexte, désormais vaincu, que rien ne saurait se produire dans les êtres qui leur soit entièrement nouveau^. » « Reconnaissons de même qu'il n'est rien de plus conforme à la piété que de croire que Dieu peut, quand bon lui semble, faire de nouvelles choses, son ineffable prescience mettant sa volonté à couvert de tout changement. Quant à savoir si le nombre des âmes à jamais affranchies de leurs misères peut s'augmenter à l'infini, je le laisse à décider à ceux qui sont si subtils à déterminer jusqu'où doivent aller toutes choses. Pour nous, quoi qu'il en soit, nous trouvons toujours notre compte. Dans le cas de l'affirmative, pourquoi nier que Dieu ait pu créer ce qu'il n'avait pas créé auparavant, puisque le nombre des âmes affranchies, qui auparavant n'était pas, non- seulement est fait une fois^ mais ne cesse jamais de se faire? Dans l'autre cas, s'il ne faut pas que les âmes passent un certain nombre, ce nombre, quel qu'il soit, n'a jamais été auparavant, et il n'est pas pos- »Ui)le que ce nombre croisse et arrive au terme de sa grandeur sans quelque commencement; or, cecommen-

1. De CivitateDei, lib. XHI, cap. xix. Cf. Ibid., lib. X, cap. xxx. 2« Ibid,, Vih, XII, cap. xx.

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cernent n'avait jamais été non plus, et c'est pour qu'il fût que le premier homme a été créé '• »

« En définitive, si Platon, observe Augustin, avait persuadé à Porphyre cette vérité, que sa raison avait conçue, que les âmes mêmes des hommes justes et sages retourneront en des corps humains ; et si Porphyre eût fait part à Platon de cette autre vérité qu'il avait établie , que les âmes des saints ne reviendront jamais aux misères d'un corps corruptible, je pense qu'ils auraient bien vu qu'il s'ensuit de là que les âmes doivent retourner dans des corps, mais dans des corps immortels et incorruptibles^. »

Augustin n'a pas même assez de réfuter les Néoplatoniciens. Il se tourne ensuite vers les Manichéens et prend un facile plaisir à démontrer combien vaine, combien ridicule est leur doctrine qui, d'une part, confond l'âme et Dieu ; qui, d'autre part, explique les alternatives de la vie et de la mort par une circulation de cette âme à travers les plantes et les animaux^.

La vie future est donc définitive.

Mais si telle est, en réalité, la fin de Tàme, quelle est la voie qui y conduit?

tt Quand Porphyre, en terminant son premier livre Du Retour de FAmey assure que la voie universelle de la délivrance de Tâme n'a encore été indiquée, à sa connaissance, par aucune secte ; qu'il ne la trouve ni dans la philosopliie la plus vraie, ni dans la doctrine et les règles morales des Indiens, ni dans les systèmes des

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