Confeaionum lib. IV, cap. xi
source de \ie qui est en vous-même, afin qu'en étant arrosés autant que nousen étions capables, nouspussions en quelque manière comprendre une si grande chose.
Et comme notre discours se terminait à cette considération : que la plus grande volupté des sens dans le plus grand éclat de beauté et de splendeur qui se puisse imaginer parmi les créatures corporelles , non-seulement n'était pas digne d'entrer en comparaison avec cette vie toute divine, mais ne méritait pas même d'être nommée , nous nous élevâmes vers cette immuable félicité par les mouvements d'une affection violente : nous traversâmes l'un après l'autre tous les êtres corporels, et ce ciel même d'où le soleil, la lune et les étoiles répandent leur lumière sur la terre : nous allâmes encore plus avant, en vous considérant, en parlant de vous, et en admirant vos ouvrages : nous entrâmes dans nos âmes, et passâmes outre pour arriver à l'abondance inépuisable de cette heureuse région, où la vérité est l'aliment incorruptible dont vous repaissez éternellement vos saints et vos élus, et où la vie est cette sagesse qui a fait tout ce que nous voyons, tout ce qui a été, et tout ce qui sera jamais, cette sagesse qui n'est point créée, mais qui est telle qu'elle a toujours été et qu'elle sera toujours, ou pour mieux dire qui n'a point été et qui ne sera point, mais qui est simplement, parce qu'elle est éternelle ; car ce n'est pas être éternel que d'avoir été et de devoir être.
En parlant ainsi de cette vie si heureuse, et en la recherchant avec ardeur , nous parvînmes jusqu'à la sentir et à la goûter en quelque sorte par un prompt élancement de notre cœur : puis soupirant de n'en
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pouvoir encore jouir autant que nous eussions voulu, il ne nous resta qu'à y demeurer unis par cet esprit dont nous avons reçu les prémices , notre propre faiblesse nous forçant bientôt de retourner aux paroles extérieures, et au son de cette voix qui se forme dans cette bouche. Et qu'y a-t-il en cela de semblable à votre pa* rôle éternelle, mon Dieu , laquelle en demeurant immuable ne vieillit jamais et donne à toutes choses une face nouvelle ?
C'est pourquoi nous disions : S'il se trouvait une Ame en qui fissent silence les impressions tumultueuses de la chair ; en qui fissent silence les fantômes de la terre, et des eaux, et de l'air ; en qui les cieux fissent silence , et qui , se faisant silence à soi-même , sans penser à soi passât hors de soi ; en qui enfin fissent silence les songes et les images qui remplissent l'imagination, toutes les voix, tous les signes, tout ce qui passe ; car si quelqu'un écoute ces choses , elles lui diront toutes : Nous ne nous sommes pas faites nousmêmes, mais nous tenons l'être de celui qui subsiste éternellement ; si donc toutes ces choses se taisaient après nous avoir ainsi parlé, et nous avoir rendus attentifs à écouter celui de qui elles tiennent l'être, et que lui seul nous parlât, non plus par elles, mais par lui-môme, en sorte que nous entendissions sa parole, non par une langue mortelle, ni par la voix d'un ange, ni par le bruit du tonnerre, ni par l'énigme d^une parabole ; mais que hii-raême que nous aimons en elles nous parlât sans elles ; comme à présent notre âme s'élève par le vol impétueux de sa pensée jusqu'à cette sagesse éternelle, qui possède un être immuable au-dessus de tout.
si cette sublime contemplation continuait , et que , toutes les autres vues de l'esprit qui sont d'une nature entièrement différente ayant cessé , celle-là seule absorbât Tàme, et la comblât d'une joie intérieure, et que la vie éternelle ressemblât à ce ravissement en Dieu que nous venons d'éprouver pour un moment, et après lequel notre âme soupire encore ; ne serait-ce pas là l'accomplissement de cette parole de l'Écriture : « Entrez dans la joie de votre Seigneur* ? »
Quelles connaissances, dès lors, comparer à cette connaissance de la destinée de l'âme , surtout quand elle est confirmée par la religion? Il est, à coup sûr, bien préférable de savoir que l'âme , qui est née une seconde- fois et qui a été renouvelée dans le Christ, est appelée à un bonheur éternel, que d'apprendre tout ce que nous ignorons de la mémoire, de l'intelligence, de la volonté. Augustin, d'autre part, affirme que ce qu'il y a de principal et d'excellent dans cette connaissance nous échapperait, si nous ne croyions aux divines Écritures^. Éclairé par cette lumière, il ajoute que s'il y a des degrés dans la sanctification comme dans la damnation , il y a aussi, avec un souverain bien un souverain mal, lequel sera éternel. Vainement voudrait-on mitiger cette doctrine et y voir beaucoup plus une menace qu'une vérité. Si le malheur des méchants doit finir, pourquoi la félicité des bons n'aurait-elle pas un terme? Tout ce qu'il est permis d'accorder, si l'on veut, c'est qu'il y ait des adoucissements et comme des répits