‹ La philosophie de st. AugustinChapitre 258 sur 539 · Enchiridion, cap. XCTI · texte numérisé non relu

Enchiridion, cap. XCTI

biens et les maux de cette vie, Dieu a voulu qu'ils fussent communs aux uns et aux autres, afin qu'on ne désirât point avec ardeur des biens qu'on voit que les méchants possèdent de même que les bons, et qu'on n'évitât pas comme honteux des maux dont les bons sont affligés h Tégal des méchants. Il y a pourtant une très-grande différence dans Tusage que les uns et les autres font de ces biens et de ces maux. Car les bons ne s'élèvent point dans la bonne fortune, et ne défaillent pas dans la mauvaise ; au lieu que les méchants se laissent abattre dans l'adversité, parce que la prospérité les a corrompus. Souvent néanmoins. Dieu montre plus clairement qu'il agit lui-même dans la dispensation des biens et des maux. Effectivement, si tout péché était puni dès cette vie d'une punition manifeste, on croirait qu'il ne resterait plus rien pour le dernier jugement ; et si Dieu ne punissait maintenant aucun péché de peines sensibles, on croirait qu'il n'y a point de Providence. Il en est de même des biens temporels. Si Dieu, par une libéralité visible, ne les accordait à quelques-uns de ceux qui les lui demandent, nous dirions que ces biens ne sont pas à sa disposition ; et s'il les donnait à tous ceux qui les lui demandent, nous croirions qu'il ne le faudrait servir que pour ces récompenses , et les hommages que nous lui rendrions n'entretiendraient pas en nous la piété, mais l'avarice et l'intérêt. C'est pourquoi, lorsque les bons et les méchants sont également affligés, il ne faut pas s'imaginer qu'il n'y ait point entre eux de différence, parce qu'il n'y a point de différence entre les peines qu'ils souffrent. La différence de ceux qui sont châtiés subsiste malgré

la ressemblance du châtiment, et la vertu et le vice ne sont pas identiques pour être exposés aux mômes souffrances. Comme un même feu fait briller l'or et noircit la paille, et comme un même fléau écrase le chaume et purge le froment, et comme encore la lie ne 80 mêle pas avec l'huile, quoiqu'elle soit tirée de Tolive par le même pressoir : ainsi un même malheur venant à fondre sur les bons et sur les méchants, éprouve, purifie, illustre la vertu des uns, et, au contraire, condamne, ruine, anéantit les autres. Et c'est pour cela qu'en une même affliction les méchants blasphèment Dieu, et les bons le prient et le bénissent. Tant il est important de considérer non les maux que Ton soufl^re, mais Tesprit dans lequel on les soufl^re. Car ce peut être par un même mouvement qu'on remue de la boue et des parfums, et pourtant la boue exhale une odeur infecte, et les parfums charment notre odorat ^ »

Eh ! quoi, en voyant les méchants au sein du bonheur et de l'abondance, comblés d'honneurs, ivres de succès, nous nous laisserions troubler et nous pourrions nous persuader que les choses humaines sont livrées au .souffle du hasard! Les méchants ressemblent aux plantes parasites, qui verdissent pendant l'hiver; mais vienne la chaleur de l'été et elles se dessécheront, tandis qu'à la féconde lumière du soleil fleurira la gloire des justes^. Qi^'est-ce, après tout, que la vie d'un homme? Ajoutez les années aux années, supposez la plus longue vieillesse. Cette vie aura certainement un

1, De Civitale Dèi, lib. 1, cap. vni.

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