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EXPOSITION DE LA PHILOSOPHIE DE S. AUGUSTLX

LA CITBDS DIBXT OU I>A MOBAI>II I. DU BONHEVR ET DU SOUVERAIN BIEN

Tous les hommes veulent naturellement être heureux; tous ont ridée d'une vie heureuse, après laquelle ils soupirent.

Qu'est-ce que cette vie heureuse? Est- elle espérance? Est-elle souvenir? Est-elle' une réalité? Est-elle une chimère? A-t-ellc en Dieu ou hors de Dieu sa fin et sa consommation?

«Quand je vous cherche, mon Dieu, s'écrie saint Augustin, je cherche la vie bienheureuse, et je vous chercherai afin que mon àme vive, puisque c'est de vous que mon àme tire sa vie, comme c'est de mon àme que mon corps tire la sienne. Comment donc cherchc-je la n. I

2 CHAPITRE Vl.

vie bienheureuse? Car je ne la possède pas, jusqu'à ce que je puisse dire : je n'ai plus rien à désirer, et que j'aie un véritable sujet de le dire. Comment la cherchéje? Est-ce par mon souvenir, comme si je l'avais oubliée, et que je me souvinsse néanmoins de l'avoir oubliée? Ou est-ce par le désir d'apprendre une chose qui m'est inconnue, soit que je ne l'aie jamais sue, soit que je l'aie oubliée de telle sorte que je ne me souvienne pas même de l'avoir oubliée?

N'est-ce pas cette vie bienheureuse qui est désirée de tous les hommes sans en excepter un seul? Mais qui en a donné la connaissance à ceux qui la souhaitent avec tant d'ardeur? Où l'ont-ils vue pour l'aimer ainsi? Il faut sans doute que nous Tayons en nous-mêmes en quelque manière, quoiqu'il y ait une manière selon laquelle on ne peut la posséder sans être heureux. Il y a aussi des hommes qui ne sont heureux qu'en espérance ; et ceuxlà possèdent cette vie dont je parle à un degré trèsinférieur à ceux qui sont déjà effectivement heureux ; mais ils sont néanmoins en beaucoup meilleure condition que ceux qui ne la possèdent ni en réalité ni en es* pérance. Et pourtant, si ces derniers ne l'avaient en euxmêmes en quelque façon que ce puisse être, ils n'éprouveraient pas ce grand désir d'être heureux qu'il est indubitable qu'ils éprouvent.

J'ignore comment ils connaissent cette vie heureuse, et en ont une certaine idée : et je voudrais bien savoir si cette idée est dans la mémoire. Que si elle y est, il semble qu'il faudrait que nous eussions été autrefois heureux. Or, comment l'aurions-nous été ? Serait-ce chacun en particulier, ou seulement tous en général

dans ce premier homme, qui a été le premier pécheur, dans lequel nous sommes tous morts, et duquel nous sommes tous nés misérables?

Mais ce n*est pas ce que je cherche maintenant, n'étant en peine quR de savoir si la vie bienheureuse est dans la mémoire : car nous ne Taimerions pas si nous ne la connaissions point, tandis qu'il n*y a personne qui en l'entendant nommer n'avoue qu'il la désire. Et ce n*est pas le son du mot qui nous plaît, puisque lorsqu'un Grec entend nommer en latin la vie heureuse, il n'y prend aucun plaisir, parce qu'il ignore ce que cette parole si^ gnifie ; au lieu que nous y prenons plaisir, tout de même qu'un Grec y prendrait plaisir s'il l'entendait nommer en grec, parce que la chose en soi, après laquelle les Grecs, les Romains, et les nations de toutes les langues soupirent, n'est ni grecque, nilatine. Elle est donc connue de tous les hommes,|puisque si l'on pouvait, par un même mot que tous les hommes entendissent, leur demander s'ils voudraient être heureux, ils répondraient sans doute qu'ils le veulent : ce qu'ils ne feraient pas si la chose même qui est signifiée par ce mot de bonheur, n'était gravée dans leur mémoire.

Celui donc qui se souvient de la vie bienheureuse que Ton nomme félicité, s'en souvient-il comme celui qui a vu Carthage se ressouvient de Carthage? Non; puisque la félicité n'étant pas un corps, elle n'eM pas sensible à nos yeux. Ou bien s'en souvient- il comme nous nous souvenons des nombres? Nullement; puisque ceux qui les connaissent ne cherchent point à les posséder d'une façon plus particulière, au Ueu qu'encore que nous sachions ce que c'est que lafé«

licite, et que la connaissance que nous en avons nous la fasse aimer, nous ne laissons pas de désirer de Tacquérir afin d'être heureux.

Ou bien s'en souvient-il comme nous nous souvenons de l'éloquence? Non certes. Car quoique plusieurs qui ne sont pas éloquents se souviennent de l'éloquence aussitôt qu'ils en entendent proférer le nom, et qu'ils désirent même de l'acquérir (ce qui prouve qu'ils en ont quelque connaissance], néanmoins cela vient de ce qu'ayant connu parles sens du corps d'autres personnes éloquentes, le plaisir qu'ils y ont pris les a portés à désirer d'être eux-mêmes éloquents : encore qu'il soit vrai qu'ils n'eussent point ressenti ce plaisir, si l'expérience n'avait réveillé dans leur esprit unecertaine connaissance intérieure de l'éloquence , comme ils n'auraient point désiré de l'acquérir, si l'éloquence ne leur avait procuré du plaisir. Mais aucun de nos sens ne nous peut faire apercevoir en d'autres personnes la vie bienheureuse. Ou bien nous souvenons-nous de la vie bienheureuse comme nous nous souvenons de la joie? Cela pourrait être : car quoique je sois triste, je me souviens de ma joie passée, de même qu'étant malheureux, je me sou- YÎens d'une vie heureuse. Et cependant je n'ai jamais, par aucun de mes sens, ni vu, ni entendu, ni senti, ni goûté, ni touché la joie que j'ai eue ; mais je l'ai seulement ressentie dans mon esprit lorsque je me suis réjoui, et ensuite la connaissance que j'en ai eue s'est gravée dans ma mémoire en telle sorte que je puis, quand je veux, m'en souvenir, quelquefois avec dégoût, et quelquefois avec plaisir, selon la diversité des choses doot je me souviens de m'étre réjoui.

bU BONHKUR ET UU SOUVERAIN BIEN. 5

Mais en quel lieu et en quel temps ai-je connu par expérience que ma vie était heureuse, pour m'en souvenir, laimer et la désirer? Et ce désir du bonheur ne m'est pas commun avec un petit nombre de personnes seulement, puisque tous les hommes désirent d'être heureux, et que tous les hommes ne se rencontreraient pas dans une volonté si déterminée d'être heureux, s'ils n'avaient une connaissance certaine du bonheur.

Or, d'où vient que si Ton demande à deux hommes s'ils veulent aller à la guerre, il pourra arriver que l'un réponde qu'il veut y aller, et l'autre qu'il ne le veut pas? Mais si on leur demande s'ils désirent d'être heureux, ils répondront aussitôt et sans hésiter qu'ils le souhaitent de tout leur cœur, encore qu'il n'y ait point d'autre raison qui porte l'un à vouloir aller à la guerre, et qui empêche l'autre d'y vouloir aller, sinon le désir d'être heureux. Cela ne vient-il point de ce que l'un mettant son plaisir dans une chose et l'autre dans une autre, ils s'accordent toutefois dans le désir d'être heureux, comme ils s'accorderaient si on leur demandait s'ils désirent d'avoir des sujets de joie, et cette joie est sans doute ce qu'ils nomment félicité? Que si l'un l'acquiert d'une manière et l'autre d'une autre, ce n'est toujours néanmoins qu'à cette félicité que tous désirent de parvenir, afin d'être dans le contentement. Et parce qu'il n'y a personne qui dans le cours de sa vie n'ait ressenti quelque joie, chacun reconnaît l'image que sa mémoire lui en représente toutes les fois qu'il entend proférer ce nom de félicité.

Mais, ô Dieu que j'adore, ne souffrez pas que votre serviteur croie jamais que toutes sortes de joies soient

capables de nous rendre heureux. Car cela n'appartient qu'à cette joie qui n'est point connue des méchants {Isaîe^ xLviif, 22), mais de ceux qui vous servent sans intérêt, et dont vous-même êtes la joie. Et c'est en quoi consiste la vie bienheureuse, que de se réjouir en vous, par vous, et pour l'amour de vous : c'est en quoi elle consiste, et il n'y en a point d'aulre. Ceux qui en cherchent une autre cherchent aussi une autre joie, mais qui ne peut être que fausse et trompeuse : et cependant il est impossible que leur volonté ne soit attirée au moins par quelque ombre et quelque image de joie.

Il semble donc qu'il ne soit pas vrai, ô mon Dieu^ que tous les hommes veuillent être heureux, puisque ceux qui ne cherchent pas leur contentement en vous, on qui seul consiste la vie bienheureuse, ne désirent pas en effet la vie bienheureuse. Dirons-nous que tous la désirent^ mais que la chair combattant contre l'esprit et l'esprit contre la chair, ils ne font pas ce qu'ils veulent {Galat. v, 17); et qu'ainsi retombant dans les joies, qu'ils sont capables de se procurer à eux-mêmes, ils s'en contentent, parce qu'ils ne peuvent goûter les vraies joies ; et qu'ils ne le peuvent, parce qu'ils ne le veulent pas aussi fortement qu'il serait nécessaire pour le pouvoir?

En effet, que je demande à tous les hommes sur lequel des deux ils préfèrent se régler, ou de la vérité ou du mensonge? Et tous ils n'hésiteront pas plus à me répondre qu'ils aiment mieux se réjouir de la vérité, qu'ils ne font difficulté d'avouer qu'ils désirent d'être heureux, parce que la vie bienheureuse consiste à se réjouir de la vérité. Et cette joie est celle que Ton prend en vous, qui

êtes la vérité raéme {Jean, xiv, 6), qui êtes ma lumière, mon salut et mon Dieu [Ps. xxvi, 1). Tous désirent cette vie bienheureuse, tous désirent cette vie qui est seule bienheureuse ; tous désirent de se réjouir de la vérité.

Or, j'ai vu beaucoup d'hommes qui voulaient bien tromper les autres; mais je n'ai jamais vu personne qui voulût lui-même être trompé. Où donc les hommes ontils connu cette vie bienheureuse, sinon où ils ont connu la vérité, laquelle ils aiment aussi, puisqu'ils ne veulent pas être trompés. El lorsqu'ils aiment la vie bienheureuse, qui n'est autre chose que lajoie que donne la vérité, ils aiment aussi sans doute la vérité, et ils ne l'aimeraient pas s'il n'y en avait quelque idée dans leur mémoire.

Pourquoi, par conséquent, ne se réjouissent-ils pas de cette vérité ? Pourquoi ne sont-ils pas heureux? C'est parce que leur esprit est plus fortement occupé par d'autres objets qui peuvent plus pour les rendre malheureux, que ne peut, pour les rendre heureux, le faible souvenir qu'ils conservent de la vérité.

Répétons-le, il est certain que nous désirons tous d'être heureux, et il n'y a point d'homme qui n'admette cette proposition avant même qu'on la lui ait énoncée. Il s'agit de voir en quoi consiste le bonheur. Quant à moi, je crois que ni celui qui n'a pas ce qu'il aime, quoi que ce soit qu'il aime; ni celui qui a ce qu'il aime, si ce qu'il aime lui est mauvais-, ni celui qui n'aime pas ce qu'il a, encore que ce qu'il a soit excellent; que nul de ces trois, dis-je, ne peut être appelé heureux. Car celui qui désire ce qu'il ne peut acquérir est torturé, et celui qui a acquis ce qu'il ne devait pas désirer est malheu-

reuseiTient trompé, et celui qui ue désire pas ce qu'il devrait acquérir a l'esprit malade. Or, rien de semblable n'arrive à l'âme, qu'elle ne soit misérable ; et la misère et la félicité ne pouvant habiter ensemble dans un même homme, il s'ensuit qu'aucune de ces trois personnes n'est heureuse.

Il reste un quatrième état où la vie heureuse se peut trouver, qui est d'aimer et de posséder le souverain bien de l'homme. Car qu'est-ce proprement que jouir, sinon posséder ce qu'on aime? Aussi nul ne peut être heureux s'il ne jouit du souverain bien, et nul ne peut en jouir sans être heureux. Il est donc nécessaire que nous possédions notre souverain bien, si nous voulons vivre heureusement.

Nous sommes conduits à chercher ce qu'est le souverain bien de l'homme. Il ne peut être de pire condition que l'homme même, puisqu'on ne saurait tendre à quelque chose de pire que soi, sans par là empirer. Or, l'homme doit tendre au souverain bien. Il est donc impossible que ce souverain bien de l'homme soit pire que l'homme.

Peut-être qu'il sera de même qualité que l'homme. Il sera tel sans doute, s'il n'y a rien de meilleur dont l'homme puisse jouir. Mais si nous trouvons quelque chose de plus excellent que l'homme, et que l'homme puisse posséder lorsqu'il l'aimera ; qui doute que pour devenir heureux il ne doive s'efforcer d'acquérir ce bien, qui est d'une nature plus excellente que la sienne?

Car, si être heureux n'est autre chose qu'avoir obtenu un bien qui n'en ait point au-dessus de lui, et qui pour cela est appelé souverain, comment peut-on esti mer heureux un homme qui n'aura point encore obtenu

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son souverain bien? Ou comment un bien estril souverain, s'il y en a un qui le surpasse et que Ton puisse obtenir ?

Si donc un bien est souverain, il doit être tel qu'on ne puisse le perdre contre son gré ; car comment faire fond sur un bien que nous savons pouvoir nous être ravi, quoique nous désirions passionnément le conserver? Et si Ton n'est pas assuré du bien dont on jouit, comment peut-on être heureux, puisque l'on est troublé par la crainte de le perdre ?

Il faut donc chercher qu'est-ce qu'il y a de meilleur que l'homme, et pour le trouver plus aisément, il importe de considérer et d'exphquer ce qu'est l'homme même. Tout le monde demeure à peu près d'accord que nous sommes composés d'àme et de corps. Or, il n*y a rien de plus noble ni de meilleur que l'âme qui soutient le corps. Ce n'est donc pas la volupté, le plaisir, la privation de la douleur, la force, la beauté, la promptitude, ni quelque autre bien corporel, mais l'âme seule, qui est le souverain bien du corps, puisque c'est elle qui lui communique, par sa présence, ces qualités si relevées, et lui donne encore la vie qui est supérieure à tous ces biens ^ »

En conséquence, il n'y a plus qu'à se demander quel est le souverain bien de l'âme. Mais comment ne pas reconnaître que le souverain bien de l'âme consiste dans la vertu, laquelle lui vient de Dieu?

« Cest donc en tendant vers Dieu que nous mènerons une bonne vie; c'est en parvenante Dieu que nousmè-

I . CoHjesbionnm lib. X , cap. \x-i\iii. De Uoiibui Ewicàig caiholicxj lib. ly ca|i. m -VI.

oeroDS non-seulement une bonne vie, mais encore une vie heureuse ^ »

A la suite d'Augustin, développons par les textes ces données.

Avant tout, a c'est un point certain, pour quiconque use un peu de sa raison, que tous les hommes veulent être heureux ; mais qui est heureux, et d'où vient le bonheur? Voilà le problème qui exerce la faiblesse humaine et qui a soulevé parmi les philosophes tant et de si vives controverses ^. »

Et, ici, Augustin s'applique à faire ressortir l'inanité des théories qui ont été professées dans les écoles touchant le bonheur et la nature du souverain bien.

A son sens, ni les Épicuriens, ni les Stoïciens ne méritent qu'on prenne leurs doctrines morales au sérieux , encore qu'à ces doctrines se ramènent, en cette matière, toutes celles de la philosophie. <k Non solum Epicurei deridendi sunt, sed etiam ipsi Stoici ^. »

« Ceux qui ont cru que le souverain bien est en cette vie, ou dans le corps ou dans l'âme, ou dans l'âme et le corps à la fois, ceux-là ont été bien vains d'avoir placé leur béatitude ici-bas, et surtout de l'avoir fait dépendre d'eux-mêmes. La Vérité se moque d'eux quand elle dit par le Prophète : « Le Seigneur connaît les pensées des hommes, n et par la bouche de l'apfitre saint Paul : « Le Seigneur connaît la vanité des pensées des sages {Ps. xcni, I; Corinth. ni, 20). Quel fleuve d'éloquence, en effet, pourrait suffire à exprimer toutes

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