Sermo CGGXLIX, cap. ii
DU BONHEUR ET IlU SOUVERAIN BIEN. H
les misères de cette vie? Cicéron les a déplorées comme il a|pu dans la Consolation sur la mort de sa fille; mais que ce qu*il a pu est peu de chose ! Car pour les objets qu'on nomme les premiers biens de la nature, quand, ou comment les peut-on posséder en cette vie, qu'ils ne dépendent de mille vicissitudes? A quelles douleurs, en effet, et à quelles inquiétudes, deux choses si contraires à la volupté et au repos, le corps du sage n'est-il point sujet? Le retranchement ou la débilité des membres s'oppose à l'intégrité du corps : la laideur à sa beauté, la maladie à sa santé, la lassitude à ses forces, la langueur ou la pesanteur à son agilité; et cependant qu'y a-t-il de tout cela que le sage ne puisse souffrir dans sa chair ? L'assiette et les mouvements du corps, quand ils s'accomplissent dans une juste mesure, sont aussi mis au rang des premiers biens de la nature. Mais que sera-ce si quelque indisposition ébranle les organes? Que sera-ce si l'épine du dos se courbe de telle sorte qu'un homme soit obligé de marcher à quatre pattes comme une bête? Cela ne détruira-t-il pas la droite stature du corps et ne rompra-t-il pas la beauté et l'harmonie de ses mouvements? Que dirai-je des premiers biens naturels de l'âme, le sens et l'entendement, dont l'un lui est donné pour percevoir la vérité, et l'autre pour la comprendre? Que reste-t-il du premier, si un homme devient sourd et aveugle; et du second, loi'sque la maladie trouble la raison et l'assoupit? Combien les frénétiques ne font-ils pas d'extravagances qui nous tirent les larmes des yeux, quand nous les considérons sérieusement! D'un autre c6té, combien défectueuse est la connaissance de la vérité ici-bas, où selon
la parole de la Sagesse, ce ce corps mortel et corruptible appesantit Tâme, et cette demeure de terre et de boue émousse la vigueur de Tesprit {Sag. ix, 151)! » De même, ces désirs indélibérés, qu'on met aussi au nombre des premiers biens de la nature, ne sont-ils pas dans les furieux la cause des mouvements et des actions qui nous inspirent de Thorreur? Enfin, la vertu elle-même qui se place au premier rang parmi les biens de l'homme, que fait- elle ici-bas qu'une guerre continuelle contre les vices, et contre des vices qui ne sont pas hors de nous, mais eu nous, qui ne nous sont pas étrangers, mais qui nous sont propres; surtout la tempérance qui réprime les appétits désordonnés de la chair, de peur qu'ils n'entraînent Tesprit à des actions criminelles? Effectivement, ne nous imaginons pas qu'il n'y ait point de vice en nous lorsque « la chair, comme dit l'Apôtre, convoite contre l'esprit; » puisqu'il y a une vertu qui est contraire au vice lorsque, selon le même apôtre, ce l'esprit convoite contre la chair. Car, ajoute-t-il, ces choses sont contraires l'une à l'autre, si bien que vous ne faîtes pas ce que vous voudriez (Ga/a/.v,17).» Or, que voulons-nous faire, quand nous voulons que le souverain bien soit en nous sans aucun manque, sinon que la chair ne convoite plus contre l'esprit, et qu'il n'y ait plus en nous de vice qui oblige l'esprit à convoiter contre la chair. Loin de nous donc la pensée que tandis que nous avons à soutenir cette guerre intestine, nous possédions déjà la béatitude qui doit être le fruit de notre victoire ! Que dirai-je de cette vertu qu'on appelle prudence? Toute sa vigilance n'estelle pas occupée à discerner le bien d'avec le mal, pour
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rochercher Tun et fuir l'autre? Et cela môme ne montret-il pas que le mal est en nous ou parmi nous? C'est la prudence, en effet, qui nous apprend que c'est un mal de consentir à nos mauvaises inclinations, et que c'est un bien d'y résister. Et cependant, ce mal auquel la prudence nous apprend à ne pas consentir, et que combat la tempérance, n'est détruit ni par la prudence ni par la tempérance. Ou encore la justice, dont le rôle consiste à rendre à chacun ce qui lui appartient, et qui maintient dans l'homme cet ordre équitable de la nature, par où l'âme est soumise à Dieu et le corps soumis à l'âme, et l'âme et le corps sont subordonnés à Dieu ; la justice ne montre-t-elle point par la peine qu'elle a à faire qu'il en soit ainsi, qu'elle n'est pas arrivée au terme * de son travail? Car l'âme est d'autant moins soumise à Dieu qu'elle pense moins à lui, et la chair est d'autant moins soumise à l'esprit qu'elle a plus de désirs qui lui sont contraires. C'est pourquoi, tant que nous sommes sujets à ces faiblesses et à ces langueurs, comment osons-nous dire que nous sommes déjà sauvés ? Et si nous ne sommes pas encore sauvés, de quel front pouvons-nous prétendre que nous sommes bienheureux? Quant à la force, quelque sagesse qui l'accompagne, n'est- elle pas un témoin irrécusable des maux qui accablent les hommes, et que la patience est obligée de supporter? Et certes je m'étonne que les Stoïciens aient la hardiesse de nier que ce soient des maux, en même temps qu'ils avouent que lorsque ces maux sont ri grands que le sage ne puisse ou ne doive pas les souffrir, il faut qu'il se donne la mort et qu'il sorte de la vie. Néanmoins telle est la vanité de ces philosophes,
i4 CHAPITRE VI.
qu'ils n*ODt pas hoDte de dire que leur sage serait heureux, quand il deviendrait aveugle, sourd, muet, impotent, affligé des plus cruelles douleurs, et même de celles qui Tobligent à se donner la mort. 0 vie heureuse, qui cherche la mort afin de n'être plus! Si cette vie est bienheureuse, que n'y demeure-t-on? Et si on la fuit à cause des maux qui la désolent, comment estelle bienheureuse? Ou comment ne point appeler maux des choses qui mettent la force à bout, et qui ne la contraignent pas seulement à céder, mais qui rendent insensé jusqu'à dire qu'une vie est heureuse et que pourtant on la doit fuir? Qui est assez aveugle pour ne pas voir qu'on ne la devrait pas fuir, si elle était heureuse? Que si les Stoïciens avouent qu'on la doit fuir |à cause des faiblesses qui l'accablent, que ne quittent-ils leur fierté pour avouer aussi avec humilité qu'elle est misérable? N'est-ce pas plutôt par impatience que par courage que ce fameux Caton s'est donné la mort, et pour n'avoir pu souffi:ir César victorieux? Où est la force de cet homme tant vanté? Elle a cédé, elle a succombé, elle a été tellement surmontée qu'il a abandonné, quitté, fui une vie bienheureuse. Est-ce qu'elle n'était pas encore bienheureuse ? Elle était par conséquent malheureuse. Comment donc des choses qui rendaient une vie malheureuse et insupportable, n'étaient-elles pas des maux? Aussi, les Péripatéticiens et les philosophes de l'ancienne Académie avouent-ils que ce sont des maux : en quoi ils sont plus raisonnables ; mais il y a heu de s'étonner de ce qu'ils soutiennent eux-mêmes que, nonobstant tous ces maux , on ne laisse pas d'être heureux.
Une vie, accablée par le poids de tant de maux et sujette à tant de vicissitudes, ne s'appellerait point heureuse, si ceux qui soutiennent qu'elle est heureuse se laissaient vaincre à la vérité comme à la douleur, et ne prétendaient pas jouir du souverain bien en un lieu où les vertus mêmes, qui sont ce que Thomme a de plus excellent ici-bas^ sont des témoins d'autant plus âdèles de nos misères qu'elles travaillent davantage à nous en garantir. De là vient que l'apôtre saint Paul, en parlant non point des hommes imprudents et vicieux, mais de ceux qui ont une véritable piété, et par conséquent de véritables vertus, dit : « Nous sommes sauvés en espérance. Or, quand on voit ce qu'on avait espéré voir, ce n'est plus espérance ; car qui espère voir ce qu'il voit déjà? Mais c'est la patience qui fait que nous espérons voir ce que nous ne voyons pas encore* [Rom. vui, 24 et 25) . » De mùme donc que nous sommes sauvés en espérance, nous sommes aussi bienheureux en espérance; notre bonheur non plus que notre salut n'est pas encore présent, mais à venir; et nous l'attendons par la patience, parce que nous sommes au milieu des maux qu'il faut supporter patiemment, jusqu'à ce que nous arrivions à la jouissance de ces biens ineffables qui ne seront traversés d'aucun déplaisir. C'est ce salut de l'autre vie qui sera aussi la béatitude finale ^
Les saints mêmes et les fidèles adorateurs du vrai Dieu ne sont pas à Tabri des misères, à cause des tromperies et des tentations multipliées du démon? Et cela ne leur est pas inutile pour exciter leur vigilance, et les porter