‹ La philosophie de st. AugustinChapitre 35 sur 539 · De Vera JRf/ir/fOWC, llb. I, cap. il · texte numérisé non relu

De Vera JRf/ir/fOWC, llb. I, cap. il

les fausses images des choses matérielles, lesquelles, passant de ce monde sensible dans notre corps et faisant par lui impression dans notre esprit, y forment un nombre infini d'opinions et d'erreurs ; qu'il faut donc premièrement guérir notre âme afin de pouvoir contempler la forme immuable des choses, et cette beauté qui demeure toujours en même état et qui en tout est semblable à elle-même, qui ne reçoit ni d'étendue par les lieux, ni de changement par les temps, mais qui se conserve toujours une et la même en tout ce qu'elle est, cette beauté enfin que les hommes s'imaginent n'être point, et qui cependant possède elle seule l'être souverain et véritable ; que tous les autres êtres naissent et meurent, s'écoulent et se perdent ; et que néanmoins en tant qu'ils sont, ils ne subsistent que par ce Dieu éternel qui les a tous créés par sa vérité ; que parmi ces êtres, il n'y a que la seule âme raisonnable et intellectuelle qui puisse jouir et être touchée de la contemplation de son éternité, qui en puisse tirer son lustre et son éclat, et qui soit capable de mériter la vie éternelle; mais qu'étant blessée par l'affection qu'elle met aux choses qui naissent et qui périssent, et par la douleur qu'elles lui causent, et s'attachant à la longue accoutumance de cette vie et aux sens du corps, elle se perd dans le vague de ses imaginations chimériques, jusqu'à se moquer de ceux qui disent qu'il y a quelque être qui ne s'aperçoit point par les yeux du corps et que ne représentent point les fantômes de l'imagination , mais qui ne se découvre que par les seules lumières de la raison; si donc un disciple de Platon, touché de

ces discours de son maître, lui eût adressé cette question : s'il se trouvait un homme excellent et tout divin qui persuadât aux peuples qu'ils devraient croire ces vérités, s'ils n'étaient pas capables de les comprendre, ou qui fit que ceux qui les comprendraient ne se laissassent point emporter aux opinions du vulgaire, et aux erreurs communes des esprits ; s'il se trouvait, dis-je, un homme de cette sorte, le jugerait-il digne des honneurs divins? Platon sans doute lui répondrait: qu'il était impossible que cet homme accomplit ce qu'il disait, à moins que la vertu même et la sagesse de Dieu ne l'eût choisi pour l'unir à soi en même temps qu'elle le fonnerait, et qu'après l'avoir éclairé dès son berceau , non par des instructions humaines, mais par l'infusion d'une lumière secrète et intérieure, elle n'embellit son âme de tant de grâces, ne le fortifiât d'une constance si ferme, et enfin ne l'élevât à un tel point de grandeur et de majesté, que, méprisant tout ce que les hommes vicieux désirent, souffrant tout ce qu'ils craignent, et faisant tout ce qu'ils admirent, il pût changer le monde entier, et le porter à une créance si salutaire, par son amour et une autorité souveraine; que pour ce qui était de la manière dont on devrait honorer un homme si excellent, il était inutile de lui en demander son avis, puisqu'il était aisé de reconnaître quels hommages étaient dus à la sagesse de Dieu, par le soutien de laquelle il travaillerait à donner un véritable salut à la nature humaine, méritant ainsi d'être honoré d'une manière particulière, cl élevé au-dessus de tous les honneurs qu'on rend aux hommes.

Oue si ce que Platon eût pu dire alors est arrivé vé-

ritablement; si tant de livres et tant d'ouvrages le publient ; si d'une des provinces de la terre, qui était la seule qui adorât le seul Dieu véritable, et dans laquelle devait exister cet homme admirable dont je viens de retracer l'image, Dieu a choisi des hommes et les a envoyés par tout l'univers, pour y allumer les flammes de Tamour divin par leurs paroles et par leurs miracles ; si après avoir établi cette excellente doctrine, ils ont laissé après eux la lumière de la foi répandue dans le monde entier : et pour ne point parler des choses passées, qui peuvent n'être pas crues de quelques-uns, si l'on prêche pubUquement aujourd'hui dans tous les pays et à tous les peuples : « Que le Verbe était au commencement, que le Verbe était en Dieu, que le Verbe était Dieu, et qu'il était dès le commencement en Dieu ; que tout a été fait par lui et que rien n'a été fait sans lui; » si, pour guérir les âmes malades, afin qu'elles deviennent capables de connaître, d'aimer ces vérités sublimes et d'en jouir; et fortifier les esprits faibles, afin qu'ils puissent, sans être éblouis, supporter l'éclat d'une si grande lumière , on dit aux avares : <c N'amassez point de trésors sur la terre, où les vers et la rouille les corrompent, et où des voleurs les découvrent et les dérobent ; mais amassez des trésors dans le ciel, où les vers et la rouille ne les peuvent corrompre, ni les voleurs les découvrir et les dérober, car votre cœur est où est votre trésor; » si Ton dit à ceux qui sont vicieux : a Celui qui sème dans la chair, recueillera de la chair une moisson de corruption ; celui qui sème dans l'esprit, recueillera de l'esprit la moisson delà vie éternelle ; » si l'on dit aux superbes : « Celui qui

s'élève sera abaissé, et celui qui s'abaisse sera élevé ; » si l'on dit aux colères : a Lorsque vous avez reçu un soufflet sur une joue, préparez-vous à en recevoir encore un sur l'autre; » si l'on dit aux querelleurs : « Aimez vos ennemis; » si l'on dit aux superstitieux : « Le règne de Dieu est en vous ; » si l'on dit aux curieux : « Ne recherchez point les choses visibles, mais les invisibles : parce que les choses visibles sont temporelles et les invisibles éternelles ; « et finalement, si l'on dit en général à tous lesliommes : « N'aimez point le monde, ni ce qui est dans le monde; parce qu'il n'y a rien dans le monde qui ne soit ou concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou ambition du siècle; » si l'on enseigne maintenant cette doctrine à tous les peuples de l'univers ; s'ils l'écoulentavec respect et plaisir; si après tant de sang que les martyrs ont répandu, après tant de tourments et de supplices qu'ils ont soufferts, les églises en sont devenues d'autant plus fécondes et se sont multipliées avec plus d'abondance jusque dans les pays barbares ; si l'on n'admire plus maintenant des millions de jeunes hommes et de jeunes vierges, qui méprisent le mariage et qui vivent dans la continence, au lieu que Platon, ayant vécu quelque temps de cette sorte, appréhenda tellement la fausse opinion de son siècle, qu'on dit qu'il fit un sacrifice à lu nature, si nous en devons croire l'histoire, comme pour expier cette faute; si ces maximes sont tellement reçues, que comme c'était une extravagance auparavant de les proposer, c'est une extravagance aujourd'hui d'en douter; si dans tous les endroits de la terre où il y a des hommes, un promet et on s'oblige

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de garder ces maximes pour entrer dans la religion chrétienne; si on les lit tous les jours dans les églises, et si les évéques les y expliquent; si ceux qui tâchent de les pratiquer, frappent leur poitrine ; s'il y a un si grand nombre de personnes qui les suivent, que les lies qui étaient autrefois désertes, et les plus affreuses solitudes sont remplies de toutes sortes de personnes, qui ont abandonné les honneurs et les richesses de ce monde pour consacrer toute leur vie au service du seul Dieu véritable et du souverain Maître de toutes les créatures; et enfin, si dans les villes, dans les châteaux, dans les villages, dans les campagnes môme et dans les maisons des particuliers, on prêche si ouvertement et si puissamment de détacher son cœur de toutes les choses d'ici-bas et de le tourner tout entier vers le seul et vrai Dieu, qu'aujourd'hui, par tout l'univers, presque tous les hommes répondent d'une voix : « Qu'ils ont le cœur élevé vers le Seigneur; » pourquoi demeuronsnous encore dans l'assoupissement de nos ignorances et de nos erreurs, et pourquoi allons-nous chercher les oracles de Dieu dans les entrailles des botes mortes? Et lorsqu'il est question de parler de ces matières, pourquoi aimons-nous mieux avoir Platon à la bouche, que Dieu dans le cœur?

Que si donc il y a des hommes qui pensent qu'il soit mal ou superflu de mépriser ce monde sensible, de purger son âme par l'exercice de lu vertu pour la mettre sous le joug et la dépendance de Dieu, c'est par d'autres moyens qu'il les faut réfuter, si toutefois il convient de discuter avec eux. Mais que ceux qui avouent que cela est bon et désirable, que ceux-là connaissent Dieu,

qu'ils cèdeot au Dieu par qui ces choses sont déjà tombées dans la créance de tous les peuples et leur ont été persuadées. Eux-mêmes enseigneraient ces mêmes maximes, s'ils en avaient seulement la force ; ou sinon, on devrait les accuser d'envier la vérité à leurs semblables. Qu'ils cèdent donc à Celui par qui s'est accompli ce changement, et que la curiosité ou une vaine jactance ne les empêche pas de reconnaître quel abtme il y a entre les timides conjectures d'un petit nombre et le salut manifeste, le redressement des peuples. Car si ces sages revenaient à la vie, ces sages dont les noms sont un sujet d'orgueil, et qu'ils trouvassent les églises remplies, les temples déserts, qu'ils vissent le genre humain, désabusé des biens temporels et passagers, placer son espoir dans la vie éternelle et les biens spirituels et intelligibles où on l'appelle et y courir; ces sages diraient peut-être (s'ils étaient tels qu'on les représente) : Ce sont là les vérités que nous n'avons osé persuader aux peuples, et nous avons fléchi à leurs habitudes plutôt que de les gagner à notre foi et à nos désirs.

C'est pourquoi, si ces sages pouvaient de nouveau vivre avec nous, ils comprendraient assurément à quelle autorité il faut avoir recours pour agir sur les hommes avec efficace, et, en changeant un petit nombre de mots et de maximes, ils deviendraient chrétiens, comme l'ont fait de nos jours la plupart des Platoniciens. Ou si ne consentant point à un tel aveu, à une telle conviTsion, ils demeuraient dans l'orgueil et l'envie, je ne sais s'ils pourraient revoler vers les biens qu'ils proclam^iient souhaitables et désira-

bles, empêchés qu'ils seraient par ces souillures et par cette glu *. »

L'orgueil, voilà eu effet le vice profond des philosophes auxquels la Providence a infligé Terreur comme châtiment, a Parmi les philosophes, quelques-uns ont découvert de grandes choses, soutenus qu'ils étaient par l'appui divin ; mais, arrêtés dans leur essor par la fSEÛblesse humaine, ils sont tombés dans l'erreur; juste répression de la divine Providence, qui a voulu surtout punir leur orgueil et montrer par l'exemple de ces puissants esprits que la véritable voie qui conduit aux régions supérieures, c'est l'humilité '^. » À cet orgueil, qui est sans amour, et qui, pour ne compter que sur soi-même, s'égare, il est nécessaire d'opposer l'humilité dont le Sauveur a donné au monde l'instructif exemple, a L'humilité, voilà ce qui importe par-dessus tout ; l'humilité, et encore l'humilité. » <c Ea est autem prima, humilitas ; secunda, humilitas; tertia, humiliias ^. D Toute philosophie se ramène donc à la philosophie chrétienne, dont l'essence est Thumilité, et qui compte beaucoup moins, afin de s'élever jusqu'à Dieu, sm*ses propres forces que sur l'assistance de la grâce. En somme, Augustin professe sans détour que la foi d'un bon chrétien est fort au-dessus de toute la science des philosophes ^.

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