Mémoires de M, Fontaine, t. Il, p
que l'humilité. Philosophe , il soumet aux spéculations les plus téméraires les mystères qu'enseigue la théologie. Eq défendant TËglise, il lui arrive de ne pas respecter la conscience. AGn de sauver Tintégrité do la grâce, on dirait qu'il sacrifie le monde de la liberté. Manichéen , Dieu pour lui, c'est tout mal; adversaire de Pelage, Dieu pour lui, c'est tout bien. Là, les passions mauvaises de Thomme lui sont Dieu ; ici, Dieu lui est la vertu de l'homme. Contre les Manichéens , il soutient le libre arbitre ; contre les Pélagiens, malgré ses intentions, il le nie. N'est-ce pas comme anéantir l'homme devant Dieu?
Philosophie épisodique et polémique; philosophie hétérogène et plus syncrétique qu'éclectique ; philosophie de postulats et d'autorité ; philosophie non-seulement chrétienne, mais philosophie ecclésiastique ; philosophie expérimentale , mais mysticisme théologique ; philosophie vivante entin, mais intempérante; voilà, par conséquent, plus souvent qu'on ne voudrait, les caractères de la philosophie de saint Augustin.
Constater les caractères de cette philosophie, c'est rappeler du môme coup ses mérites et ses défauts ; c'est expliquer également l'inlluence bonne et.mauvaise tour à tour qu'elle a exercée.
Nul doute que la plupart des défauts que présente la philosophie de saint Augustin, et l'influence pernicieuse qui a pu s'ensuivre , tiennent encore moins à l'homme qu'aui^ temps où il a vécu. Quoi qu'il en soit, Augustin a, pour sa part, autorisé l'indiscret mélange des doctrines de l'antiquité et des dogmes chrétiens. Les écrits de sa maturité ont , d'un autre cAté , contribué
iS6 CONCLUSION.
à accréditer cet adage mortel à la libre et proj sive pensée, « que la philosophie est la servante théologie, » aphilosophia ancilla theologiœ, b Sur en enseignant que la volonté humaine a été corroi jusqu'à devenir absolument impuissante , il a com mis la liberté sous les formes qui importent le ] engendré de funestes divisions, nourri des coi verses stériles, propagé d'abusives ou odieuses théo Encore un coup, le généreux, le grand, le pieux év^ d*Hippone eut détesté de pareilles conséquences. Ce| dant, prise à la lettre, et dans des énonciations certai quoique d'ordinaire épisodiques et dont on a fait at sa doctrine anéantit la liberté de conscience, justifie! clavage, ébranle les fondements de la propriété , ré Thistoire en plaidoyer, intronise la théocratie, en m< temps qu'à différents égards, elle décourage di gloire et du travail , enraye la civilisation , para l'essor de toute science, et notamment des sciei physiques et naturelles. D'où vient que Bacon pouvait s'empêcher de déplorer <( Talliance qui s complit entre l'antique philosophie et la foi nouvc malgré la grande pompe et la solennité avec laqu elle fut conclue ^ )> Assurément, ce ne sont pas là dans une philc
I. Cogitata et Visa de interpretatione Naturm , VII. « Com ¥r, Bacontu ex GrxcU nonnuUos, qui primum causas naturales fuit et tempestatum insuetis adhuc hominum auribus proposuerunt, impit eo nomine damnatos ; nec multo melius exceptas , sed in idem judi adductoSf non capitis sane^ sed famx, cosmographoSy qui ex certisi demonstrationilms , quitus nemo hodie sanus contradixerit ^ for tetrm rotundam tribuerunt , et ex consequenti Àntipoiiag auerua
phie de légères imperfections , alors même qu'elles s*y seraient glissées comme à Tinsu de leur auteur. Toutefois, dans la philosophie de saint Augustin et au milieu même des contradictions ou des confusions qui les infirment, que de riches et solides données ! Disciple de Tantiquité, Augustin a fécondé avec une puissance extraordinaire le champ de la psychologie, avançant par ses analyses des idées et des passions cette connaissance de soi-même, qui est la condition de toute connaissance. Observateur ému de la lutte que se livrent au plus intime de la conscience le bien et le mal; médecin de Tàme incomparable; métaphysicien subtil mais subUme, il a su, tout en désenchantant outre mesure la liberté d'elle-même , relever à la fois contre Manès et contre Pelage la moralité de notre nature. A rencontre de Manès, il a restitué, avec la causalité, la responsabilité humaine. A rencontre de Pelage, en fondant immédiatement notre loi en Dieu , il a fortifié l'empire du devoir : car l'expérience témoigne que partout où le Pélagianisme a prévalu, le niveau moral a baissé. En politique, il a pris à tâche d'imposer
accutanlibus quibusdam ex antiquis Palribut fidei Chritlianm : quin et duriorem (ut niutc tant res) condiiionem sermonum de natura effectam ex temeritate theotogorum Scolasticorum et eorum cHentelii^ qui , quum theologiam {satit pro poleslale) in ordinem redegerint, et in artis fabricam effinxerint^ hoc insuper ausi sunt ut contentiosam et tumultma» riam Arittotelis philoiophiam corpori rcligionis immiscuerint, Eodem spectare etiam , quod hoc seculo hnud alias opiniones et dispuiutionet magis secundis ventis ferri reperies, quam eorum qui théologie et phi~ losophiXj id eit,/idei et sensiu , eonjugium velutilegitimum^ mut ta pompa et solemnitate célébrant, et grata rcrum varietate animât homimtm per» mulcentetf intérim divina et humana inauspicato permitcent. »
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au pouvoir le frein de la justice. Il a substitué da&f rhîstoire le règne de la Providence à la tyrannie k faium, et au morcellement, à Timplacable division d«^ races, la doctrine de Tunité et de la solidarité du genre humain.
Enlin, il a ranimé, entretenu dans les cœurs ladifiDc flamme de Tespérance, en découvrant, au terme de toutes les souffrances , par delà toutes les calamités, au-dessus de toutes les fanges de la terre , les pures et consolantes perspectives de la Cité du ciel.
Comment donc, à beaucoup d'égards, la philosophie de révoque dHippone n*aurait-elle pas été bienfaisante? Et, en effet, au moyen âge, les ouvrages philosophique? de saint Augustin deviennent un trésor d'informations inépuisable. Augustin, durant cette période, préside en quelque façon à la recherche des premiers principes, et par la pratique de sa belle maxime : a inielLctum vakk ama, » prépare, au sein de la science théologique, ce dégagement de l'élément profane d'avec l'élément sacré, qui, vers le douzième siècle, constitue la Scolastique.
Au dix-septième siècle, en particulier, il protège et assure le triomphe du spiritualisme , mis en péril dans l'âge précédent par les impétueux novateurs de la Renaissance. Qu'est-ce à dire? sinon qu'il protège et assure le succès de cette révolution mémorable qui s'appelle le Cartésianisme.
Enfin , allons aux dernières précisions , et d'un seul mot indiquons ce que le rôle d'Augustin a eu d'excellent.
Augustin est , avant tout , en philosophie , le continuateur de Platon.
Par Platon , Augustin sauve le moyen âge des ha-
bitudes stupéfiantes de la ogique péripatéticieDoe.
Par Platon , Augustin sauve le dix-septième siècle de renvahissement délétère des mathématiques.
A ce compte, n*est-il pas légitime de tenir en grande estime la philosophie de saint Augustin ?
Supprimez Aristote de l'histoire de Tesprit humain ; quel déchet pour la science du concret, pour la science de rhommo considéré dans son présent et dans ses rapports avec la nature I
Mais aussi supprimez Platon ; quel déchet pour la science de Tidéal, pour la science de Thomme considéré dans son avenir et dans ses rapports avec Dieu !
Or, supprimez Augustin, et, à dater du cinquième siècle, vous supprimez en partie Platon pour le moyen ftge tout entier. Car, les écrits de 1 evéque d*Hipponc sont avec les livres du faux Denys et ceux de Scot Ërigène son traducteur, les principales sources du Platonisme qu'ait connues la Scolastique, qui, des œuvres nombreuses du fondateur de TAcadémie, ne possédait, selon toute apparence, que le Timée et le Phédon. Vous supprimez même en partie Platon pour le dix-septième siècle. Car, malgré la restauration Platonicienne qu'ont inaugurée les enthousiasmes deFicin, la plupart des grandes intelligences de cette époque, Leibniz et Bossuet exceptés, ne connaissent guère Platon que par Augustin.
Il y a plus. Augustin, c'est Platon chrétien. Parlons exactement, c'est Platon, plus le Christianisme. Aussi, tandis que Platon se montre vague, fuyant, «irrésolu, dans l'examen des problèmes qui intéressent notre destinée; Augustin, à la suite de raisonnements parfois assez faibles, apporte les nettes déci-
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gtons du dogme. Tandis que Platon dialectique, Augustin procède Burt Les écrits de Platon sont des te] rables, mais enfin ne sont que d d'Augustin sont toujours une vive sio avait raison d'affirmer que tout Platon, vit dans saint Augustin : « tonedîcitur, vivit m Auguslino' .
de la vive voix, ce pathétique et imi aussi biea le trait suprême qui nian exercée la philosophie de saint Augi rivée sans doute et non point origina tons-le, mêlée, mais en définitive o quelle on ne saurait comparer, dan que celle de Platon lui-même, d'Ans
La philosophie du dix-neuvième à son toiir, aucun proSt à retirer c l'évéque d'Hippone?
Évidemment, le temps a rendu i partie autrefois utile de l'Augustinia cipalement une philosophie de circc autre cAté, le temps a comme aont losophie pouvait renfermer de re jours, la pensée humaine n'est ce:
la théologie. L'Église elle-même a :
l'évéque d'Hippone relativement à '.
à la grâce. La liberté de conscienci quise, le principe de l'esclavage ir damné, la propriété assise sur ae
t. Dogm. Thcolog,
Ihéocratie jugée, Thisloire émancipée par la critique, la science de l'univers affranchie de toute barrière imaginaire. Au creuset du temps, s'est ainsi dégagé le pur or que la philosophie du dix-neuvième siècle peut recueillir de la philosophie de saint Augustin.
En premier lieu, il n'y a pas une partie de la philosophie contemporaine qui n'ait à s'enrichir au contact des doctrines augustiniennes. Si l'évéque d'Ilippone avait eu un système, peut-être eût-il été nécessaire de Taccepter ou de le rejeter de toutes pièces. Précisément parce qu'il n'a pas de système, on peut facilement lui emprunter nombre de données les plus précieuses. Je me bornerai à signaler :
En psychologie, ses analyses des facultés de l'entendement, particulièrement de la mémoire et de l'imagination ; ses analyses de la volonté et des passions ; plusieurs des développements où il entre touchant la nature de l'Ame, son intime union avec le corps et sa distinction d'avec les organes^
En logique, sa détermination de la certitude tirée du témoignage même de la conscience -, et cette théorie des idées, par où d'un côté il ramène à ses termes véritables la doctrine de la vision en Dieu, et de l'autre restaure ce qu'on pourrait appeler la religion de l'art;
En théodicée, l'ensemble des arguments par lesquels il établit et que Dieu est et ce qu'est Dieu; la majeure partie de ses vues sur la création et sur la nature du temps ; les principes de son optimisme ;
En morale, avec la notion de l'ordre qu'accompagne un profond sentiment de l'analogie universelle, cette proposition que si Dieu est le souverain bien des indi-
462 coiccLtisioif.
▼idus, il doit être aussi Tobjet suprême des so comme il en est le lien; la justice par conséquent pour règle invariable de la politique ; la double de la Providence et du progrès éclairant le chai rhistoire; et par-dessus tout, cette consolante coi tion de la Cité du ciel, région triomphale du 1 patrie des Ames vertueuses, édifice impérissable s'élève peu à peu sur les ruines de tout ce qui }
Enfin cette méthode , qui éclaire et rend access toutes les parties de la philosophie, parce qu*ell la vraie méthode; laquelle sans faire de l*homn mesure de toutes choses, cherche dans Thomme le ] de départ de toute connaissance humaine.
Mais la philosophie de saint Augustin est plus qu lumière pour Tintelligence, ou pour la pensée un< rection. Elle est essentiellement pour TAme un alim C'est pourquoi, ce sont moins encore peut-être analyses qu'il convient de lui demander que de s taircs, j'ai presque dit de salubres inspirations.
Effectivement, la philosophie contemporaine p en second lieu, à son grand avantage, non-seuleo s'affermir, au contact des doctrines augustiniem dans les tendances spiritualistes qui déjà ont fait Y\ ncur de la philosophie ancienne ; mais aussi se p< trer de plus en plus de l'esprit chrétien auquel la losophie moderne doit tant de sa force et de son é(
Est-ce à dire qu'il faille, à l'exemple d'Augus subordonner la raison à la foi chrétienne, de telle s que la raison ne soit plus que l'humble suivante ( foi? Manifestement non. Car, que sera la foi, si n'est précédée par la raison ?
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concLDsiON. 463
Augustin, il est Trai, sans jamais abdiquer la raison, a fini et ne pouvait guère ne pas finir par Tassujettir entièrement et en toutes choses à la foi. Aussi a-t-il promptement passé de la philosophie à une philosophie, puis à la philosophie chrétienne, pour aboutir, sur plusieurs points, à une philosophie ecclésiastique. Mais Augustin n*a point débuté par un dogmatisme, qui ne laissât place qu'à de timides déductions. Avant d'être démonstrative, sa philosophie a été inquisitive.
Telle est la nature de la philosophie. Elle est une libre recherche de la vérité, et a retrouvé ce caractère, alors qu'a été sécularisée la raison. Que la philosophie reste donc ce qu'elle est, une science qui a ses points de repère et ses limites, mais qui s'appartient; une discussion loyale et désintéressée, une investigation circonspecte et hardie, la satisfaction d'un noble besoin de la créature raisonnable; l'accomplissement d'un de ses devoirs les plus impérieux.
Que la philosophie cependant se garde de confondre avec les vues particulières, les sentiments personnels, les accidents passagers, en un mot, les humaines infirmités des hommes au sein même de l'Église, Tesprit que représente l'Église, Tesprit chrétien, ce divin esprit que calomnient seuls les sectaires attardés, les théoriciens qui se croient positifs et qui ne sont que chimériques, les raffinés qui ne sont que grossiers, ou les bizarres apôtres des religions de Tavenir.
C'est l'esprit chrétien, qui, en épurant et en transformant les systèmes de l'antiquité, a créé le fond de notre manière de penser.
C'est l'esprit chrétien, qui a guéri les âmes du déses-
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poir des croyances païennes et restitué au genre hi maiu SCS titres qu^il avait perdus.
C'est l'esprit chrétien qui a livré Tempire de Tud vers aux peuples qu'il a visités.
Spiritus intus alii!
De môme que la civilisation, la philosophie qui en e la flour, ne saurait prospérer qu'au souffle de Tesp chrétien .
La philosophie a repris une vie nouvelle, le jo où la foi a cherché l'intelligence, « fîdes quœn intellectum. »
La philosophie souffrirait de nouvelles éclipses, jour où rintelligence ne chercherait plus la foi, a/w/i lectus quœrens fidem. » Or, dans cette libre démarc de la raison vers la foi qui complète la raison, de philosophie vers le Christianisme que la philosopl développe à son tour, où trouver un guide plus syi pathique, plus sagace que le fils de Monique, de pi de candeur et de plus de génie?