Vie, T. III, pp
choses qui rétonnenl, des hommes qui meurent, du sang qui coule, des villes qui flambent...
Voici un Taine nouveau, un Taine ému, un Taine humanisé ^. »
C'est le Taine des Origines qui vouera désormais ce qui lui reste de force et de vigueur à Télaboration de son grand ouvrage historique. Vingt années n*ont pas suffi pour lachever. Et cependant ce labeur immense l'absorba tout entier. Depuis 1870, les dates de publication se rapportent toutes aux volumes des Origines.
Seuls quelques travaux préparés avant cette époque, comme les Notes sur V Angleterre, et quelques articles de critique qui ont été rassemblés plus lard dans les Nouveaux et Derniers Essais de critique et d'histoire, paraissent encore en dehors de ceux-là. Désormais Taine passe tout son temps à dépouiller les Archives Nationales. C'est à peine si quelques événements, et certaines obligations mondaines peuvent Ten distraire.
Taine fut élu à l'Académie française, le 14 novembre 1878, au fauteuil de M. de Loménie, après deux échecs successifs en 1874 et au dé-
1. Gabriel Hanotaux, Histoire de la France contemporaine. II, La Présidence du Maréchal de Mac-MahoD. Paris, Combet, pp. «51-552.
but de cette même année 1878. Il n'avait pas recherché ces honneurs ; pour l'amener à te»
solliciter ses amis eurent à vaincre une très vive résistance. Mais il goûta beaucoup dans la suite les agréments de ce <( club de gens intelligents ». Il entretint avec ses collègues des rapports très Cordiaux. Plasieurs d'entre eux furent admis ^ assister à ses réceptions hebdomadaires dans le vast-e appartement qu'il occupait dans l'ancien hôtel Mole, rué Cassette. L'un d'eux, M. le comte d'Haùssonville, en a rappelé récemment la physionomie. « Pauvre maison de la rue Cassette ! écrivait-il. Je suis certain de n'être pas le seul à la regretter avec son bel escalier de pierre de taille, son air de vieil hôtel de province, sa cour un peu triste, ses salons un peu froids qui se commandaient les uns les autres, mais dont le cadre convenait si bien à celui qui l'habitait... Là il m'a été donné de voir de près un homme que j'admirais de loin, et de comprendre combien il était digne d'être aimé:.. •Personne n'avait l'accueil plus aimable et ne s'appliquait moins à faire sentir la distance... Personne n'avait plus d'égards que lui pour l'interlocuteur, même le plus modeste... ^ »
I. Comte d'Haùssonville, /.« correspondance de Taine, lod çU,
Taine réservait le même accueil chaud et cordial aux amis intimes qu'il recevait dans sa propriété de Menthon-S*-Bernard, sur les bords du lac d'Annecy. Il affectionna toujours les sites délicieux de ce coin de Savoie, où, dans les dernières années de sa vie, il passa le meilleur de son temps. Ces années s'écoulèrent dans la dou- ' ceur d'une vieillesse sereine et laborieuse. La mort le surprit en pleine lucidité d'esprit, sans agonie, le dimanche 5 mars 1893.
Cinquante années d'efforts incessants et de labeur opiniâtre avaient épuisé le grand penseur qui « n'avait jamais aimé que la vérité ».