‹ La philosophie de Taine: essai critiqueChapitre 153 sur 181 · Carnets de Voyage, p · texte numérisé non relu

Carnets de Voyage, p

une très belle étude, a viclorieusement défendu Ja mémoire de Taine contre pareilles insinuations

« M. Taine aurait donc changé de doctrine politique après la Commune que nul ne saurait légitimement ni reprocher à un positiviste une attitude mentale appuyée sur des faits, ni incriminer son autorité. Mais c'est un fait encore, et démontré par la Correspondance, que ce soidisant changement ne s'est jamais produit. Le Taine de la vingtième année portait en lui, comme dessinée à l'avance, la mentalité du Taine de la cinquantième ^. »

La doctrine, chez Taine, n'a, en effet, jamais varié : la même philosophie, les mêmes théories sociales inspirent toute son œuvre. Il y a eu certaines contradictions dans le détail. Ce n'est d'ailleurs pas là chose étonnante. Avant 1870, Taine n'avait jamais, comme dit M. Hanotaux, mis les pieds dans la rue. C'était un spéculatif, un travailleur de cabinet, el il ne lui était jamais arrivé de voir de près les hommes et les choses de la politique. Quand il. en parlait, c'était avec une complète inexpérience et une très mince attention. Même en 1871,

1. Paul Bourget, Les deux Taine. Dans : Etudes et Poritaiis. Sociologie et Littérature. Paris, Pion, n)06, p. 86.

lorsqu'il écrivit sa brochure sur le suffrage universel, celte inexpérience était toujours aussi grande. Après vingt ans de recherches patientes et de labeur ininterrompu, il parla en connaissance de cause, et s'il lui est arrivé de se contredire dans le détail, il a maintenu jusqu'au bout la rigidité de sa doctrine et l'inflexibilité de ses principes.

Ce qui a changé chez Taine, et ceci d'une façon très notable, c'est son attitude d'esprit et sa manière de juger. La sérénité calme du déterministe et du naturaliste a disparu dans les Origines. On l'a noté plusieurs fois.

« Cette sérénité, qu'il puisait dans son déterminisme philosophique, n'a pas accompagné Taine jusqu'au bout. Son dernier ouvrage fait à cet égard contraste avec ses précédents écrits. Il ne se contente pas ici d'écrire et d'analyser ; il juge, il s'indigne ; au lieu de montrer simplement dans la chute de l'ancien régime, dans les violences de la Révolution, dans les gloires et la tyrannie de l'Empire, une succession de faits nécessaires et inévitables, il parle de fautes, d'erreurs, de crimes... ^ »

1. Gabriel Monod, op. cit., p. 167. — Henry Michel, Vidée d€ VEtat. Essai crifiqu«. Paris, Hachelle, 1896, pp. 534 à 537.

Une telle façon de parler ne sied pas à un déterministe.

« Le savant, le naturaliste ne s'irritent pas contre le sujet sur lequel ils expérimentent ; ils ne Taiment, ni ne le haïssent, et se bornent à l'observer. La critique est juste, mais c'est un grand honneur pour Taîne de l'avoir méritée.

Son âme hautement morale et généreuse se révolte contre l'impassibilité qui, conformément à sa théorie, aurait dû faire envisager froidement à l'historien les horreurs et les fautes racontées.

« Le philosophe positiviste, le savant ont beau prétendre que la matière, les principes, les méthodes des sciences morales doivent se réduire à ceux de la physique et de la biologie. Ils ne pourront jamais obliger celui qui observe ou juge un phénomène du monde moral, qui écrit ou lit l'histoire de grands crimes ou de grandes vertus, à se maintenir, en face de son étude, dans le même état d'âme et d'esprit que le naturaliste qui observe la chute d'un corps ou les contractions nerveuses d'une grenouille décapitée \ »

Le changement chez Taine n'est donc que

J. Barzellolti, op. cit., pp. 309-310.

superficiel ; il est dans Tattitude, non dans la pensée. Le seul reproche qu'on puisse lui adresser, c'est un reproche d'illogisme, non de contradiction.

Et c'est cette correspondance intime entre les conclusions des Origines et le reste de la philosophie de Taine, qui, en le défendant victorieusement contre l'accusation de dualité qu'on tente de répandre contre lui, nous impose de nécessaires restrictions dans l'attribution des mérites que nous reconnaissons à sa politique.

Si les admirables pages sur l'Eglise ne peuvent constituer pour les défenseurs de celle-ci un véritable argument d'apologétique, elles sont tout au moins, sous la plume d'mi Tainer un éloge et un aveu d'un rare prix. On y rencontrerait de même des arguments singulièrement efficaces contre toutes les doctrines néfastes qui ont trouvé dans la Révolution Française, leur origine immédiate ou leur initiation lointaine.

Il y a ici, selon le mot de Brunetière, une utilisation à faire.

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