‹ La philosophie de Taine: essai critiqueChapitre 169 sur 181 · Vie, T. I, p · texte numérisé non relu

Vie, T. I, p

trois facteurs qu'il appelle : le temps, le lieu et le génie national. « Toutes choses sur notre terre, dit-il, ont été ce qu'elles pouvaient être selon la situation et les besoins du lieu, les circonstances et le caractère du temps, le génie natif ou accidentel des peuples ^ » Incontesta^ blement la théorie qui affirme que tous les phénomènes sociaux sont le produit de la race, du moment et du milieu n*est pas éloignée de celleci. Taine n'a-t-il fait que préciser et développer les idées de Herder, transformant en loi ce qui n'était chez Herder qu une formule ? La rencontre peut n'être que fortuite et on serait tenté de le croire, lorsqu'on se rappelle la sincérité et la probité intellectuelles de Taine. Peut-être eslimait-il les changements qu'il a apportés à cette théorie assez importants pour lui restituer un caractère d'originalité -.

Ces recherches sur la filiation intellectuelle de Taine aboutissent donc à faire voir que le meilleur de sa philosophie ne venait pas de lui ; sa pensée s'est nourrie de celle de ses devanciers. Mais il a eu ce grand mérite d'avoir

1. Herder, Idées sur la philosophie de l'histoire de Vhumanité, 1784-1787. Traduction Edgar Quinet, 1834. Livre XII, chap. VI.

2. Barzellotli, op. cit., pp. 32, 35, 105, note 1, 186. — A. Aulard, Taine historien de la Révolution française. Paris, Colin, 1907,. pp. 4 à 6.

Tassemblé dans un système très cohérent un .ensemble de doctrines de provenance très diverse.

La richesse du style n'est pas étrangère au succès qu'ont rencontré les ouvrages de Taine, mais ce qui Ta assuré au premier chef, c'est la vigueur d une pensée qui ne faiblit jamais et qui, depuis les principes les plus abstraits jus- .qu'aux déductions les plus lointaines, conserve une unité d'allures et une clarté dans l'exposilion, capables d*assurer à l'œuvre un empire du- ^xable sur les esprits.

il nous reste un dernier point à élucider ; -quelle influence l'œuvre de Taine a-t-elle exercée et exerce-t-elle encore aujourd'hui.

« Un système a atteint sa plus haute valeur, d'abord quand il est, à un moment donné, le meilleur moyen d'ordonner l'ensemble des notions acquises, puis quand il fournit un bon cadre de recherches, une méthode efficace de découvertes. Sa carrière est close, quand ces mérites faiblissent. 11 se survit alors par des éléments détachés, dont plusieurs entrent dans l'acquis définitif de l'esprit humain et sont parfois d'un prix immense. A ce titre la philosophie de Taine a rencontré une rare fortune. La machine à penser et à raisonner qu'il avait con-

struite est celle dont deux générations de suite se sont servies ; pendant quarante ans, toutes les idées dominantes ont porté la même marque d'origine, la sienne. La troisième génération commence à tenter d'autres voies. Mais que de conceptions capitales elle emporte encore avec elle qui lui viennent du grand initiateur, sans qu'elle se doute qu elle les lui doit ! Ces conceptions sont entrées dans le patrimoine commun ; l'étiquette s'en est détachée en quelque sorte. Le premier triomphe du penseur, c'est l'anonymat de ses idées ; sa gloire, pour être durable doit d'abord se voiler. Dans un demi-siècle, quand on aura assez avancé pour embrasser, en se retournant, une profonde perspective, la critique remontera du regard jusqu'au sommet d'où la source a jailli. La grandeur et le prestige, qui ne sont jamais que prêtés pour un temps à une doctrine déterminée, ceindront de nouveau la figure de l'homme et lui feront une place mémorable dans l'histoire du progrès de la pensée humaine ^ »

Ce jugement de M. Boulmy nous paraît résumer d'une façon très heureuse l'influence que Taine a exercée sm* la littérature et la philosophie de la deuxième moitié du XIX* siècle en France.

1. Boutniy, op cit., pp. 6-7. — Gabriel Monod, op. cit., p. 197.

' M. Victor Giraud, dans son Essai sur Taine est entré dans le détail et a démêlé avec besiucoup de sagacité et de finesse, la part qui revient, à Taine dans la pensée et les œuvres de ceux qu'on pourrait appeler ses disciples, si l'indépendance de cet esprit dominateur ne l'avait toujours empêché de faire école \ Il rattache à Taine des critiques comme Sainte-Beuve, des naturalistes comme Zola, Alphonse Daudet, Maupassant, des historiens comme MM. Lavisse^ Hanotaux, Sorel, des critiques sociologues comme Brunetière et M. Jules Lemaître, des romanciers comme M. Paul Bourget et M. Maurice Barrés. L'indication de ces noms suffit à montrer la place considérable occupée par Taine dans l'histoire des idées du siècle dernier.

Le siècle qui s'ouvre ne semble pas devoir ménager à cette influence de Taine une diminution. Mais on peut augurer de certaines tendances qui se font jour en France à l'heure actuelle, que cette influence changera d'objet. M. Paul Bourget désignait la plus marquante de ces tendances lorsqu'il écrivait tout récemment :

(( En fait, le grand livre des Origines a marqué le point de départ du vaste renouveau d'idées

Page 1