PRÉFACE
Depuis quinze ans, les travaux consacrés à V œuvre et à la personne de Taine se sont multipliés. Quand on considère leur nombre déjà grand, on est amené à se demander si, après tant d'études sur Taine, on peut encore espérer faire tâche utile en écrivant un essai critique sur sa philosophie. Toute son œuvre n'a-t-elle pets été discutée, toutes ses idées n' ont-elles pas été dénombrées, tous les points de vue n'ont-ils pas été repérés? Oui, assurément. Et cependant, il restait encore, après tant de travaux faits, un travail à faire.
M. Paul Bourget écrivait en 1902, après la publication du premier volume de la correspondance de Taine : « Quand la publication sera complète, il y aura lieu de reprendre Vœuvre entière de cette vie laborieuse et de tracer, en
rapprochant cette œuvre de cette vie, un portrait définitif de ce beau génie. » ^. L'œuvre était complète^ le système était édifié dans la majesté de ses larges assises et la hardiesse de ses dimensions. Mais quelques moellons y apparaissaient disjoints. On a maintenant le ciment qui permet de combler .c^^ .vides. On trouve en effet dans la correspondance de Taine — dont la publication vient d'être achevée ^ — des éléments nouveaux, fort instructifs pour Vhistoire de sa pensée ; on surprend la genèse de maintes idées, on découvre les motifs de certaines doctrines, on aperçoit ailleurs des liaisons insoupçonnées, on est parfois mis en présence de théories ébauchées, d'hypothèses en germe. La tâche s'offrait donc aux curieux de sa pensée, de chercher à éclaircir certaines questions controversées par ceux qui ont voulu juger sa philosophie.
Telle la question de la métaphysique.
Plusieurs estiment, avec M.Amedée de Margerie, que Taine a nié la métaphysique ; d'autres
1. Paul Bourget. Études et For traita. Sociologie et Littérature. Les deux Taine. Paris. Pion, p. 84.
2. H. Taine. Sa vie et sa correspondance. Paris. Hachette, 1907.
prétendent avec M, Barzellotti que Tainey tout en déclarant la métaphysique possible, a pour lui-même renoncé à en rechercher les principes^. — L*une et Vautre de ces opinions sont erronées. Les lettres et les écrits de Taine récemment publiés, montrent quHl a eu une conception très nette d'une métaphysique et qu'il s'est efforcé à en établir les principes.
On a maintenant les éléments pour se faire une idée de cette métaphysique et pour en voir la liaison avec les principes fondamentaux: du système philosophique de Taine,
Une nouvelle étude sur la philosophie de Taine pouvait donc être tentée.
Nous avons, dans celle-ci, après avoir retracé la vie du penseur, voulu opérer la synthèse des idées, en glanant les éléments dans Vœuvre inté-
1. Amédée de Margerie. H. Taine. Paris. Poussielgue 1894. « ... M. Taine a été conduit à une philosophie . « qui est la négation de la philosophie depuis son som- « met spéculatif jusqu'à à son application pratique, de- « puis la métaphysique jusqu'à la morale. » Préface, p. VI. — Giacomo Barzellotti. La Philosophie de H. Taine. Paris. Alcan, 1900. « Il n'a pas tenté lui-même... la « construction d'un système métaphysique; mais il admet « cependant que la métaphysique est possible... » p. 129.
grale; nous nous sommes essayé ensuite à f^mu-^ 1er sur les différents points de la doctrine une appréciation critique.
Une objection pourrait être élevée contre notre plan. Nous avons, dans V œuvre de Taine, distingué deux grandes parties, les intitulant les Causes et les Normes. Cette distinction, demandera-t'On, est-elle recevàble? Un système déterministe comme celui de Taine peut-il admettre des normes? Si tout est déterminé, même notre activité mentale, on ne peut guère établir des normes qui supposent Vexercice d'une volonté libre et indépendante. Les sciences normatives prescrivent, en effet, ce qu'il faut faire, les moyens à mettre en œuvre pour atteindre le but qu'on se propose: règles de la logique pour obtenir la connaissance du vrai, règles de Vesthétique pour réaliser la création du beau, règles de la mo-'' raie pour assurer la pratique du bien, règles de la Politique pour maintenir Véquilibre de la société dans le fonctionnement de son gouverner ment et le jeu de ses institutions.
Il est vrai cependant que les déterministes adoptent les mêmes normes; mais, n'admettant pas le libre arbitre, ils les conçoivent comme des stimulants dont l'efficacité n'est qu'un heureux aeci-
dent dans ïiMidUg^net de cefux qai offrent prise aux attraits du vrai, du beau et du bien
Moyennant nette déviation du sens attaché au mot normes, les déterministes se croient autorisés à les faire rentrer dans Véconomie de leurs systèmes.
Ce fut le cas pour Taine : nous trouvons effectivement chez lui une Morale, une Logique, une Esthétique normative et une Politique.
Il y a pour justifier notre division, une seconde raison spéciale à Taine : il n'a pas su, en vérité, maintenir jusqu'au bout et dans ses dernières conséquences, la rigidité de son déterminisme. 8*il avait toujours été fidèle à son principe et à Vattitude que celui-ci commande, il se serait abstenu d'émettre certains jugements, de formuler certaines critiques qui ne sont concevables que dans Vhypothèse de la liberté humaine. M. Emile Faguet le faisait remarquer avec une certaine ironie :
« ... Jamais un système ne s'empare d'un homme jusqu'à abolir en lui les instincts intimes, illusions peut-être, mais très probablement conditions mêmes de notre existence, qui sont comme la racine de nos sentiments généraux. Le philosophe qui ne croit pas à la liberté humaine, croit
â la sienne, ou agit comme s'il y croyait ou agit comme s'il ne faisait que croire qu'il n'y croit point-.» De même Taine ne croit pas à la liberté humaine et ne peut s'empêcher de s'irriter comme s'il y croyait, contre des actes qui ne sont des crimes que si elle existe..^ Taine a laissé ses sentiments se mêler à ses idées... ^ ».
Louvain, ce 9 mai 1908.
1. Emile Faguet. Politiques et Moralistes du XIX^ siècle. .3® série. Paris. Société française d'imprimerie. 1900. j)p. 300301.