‹ La philosophie de Taine: essai critiqueChapitre 58 sur 181 · Paul Lacombe, op. cit., p · texte numérisé non relu

Paul Lacombe, op. cit., p

che de la race, du milieu et du moment, autant elle est intéressante, autant elle est vaine, parce qu'elle est comme extérieure et reste toujours extérieure à Tobjet propre de la critique. Certainement Corneille est un produit de la race française, du sol normand, de la bourgeoisie de Rouen et des circonstances au milieu desquelles il a vécu de 1604 à 1624. Seulement ces diverses choses expliquent tout Corneille, sauf sa supériorité, et c'est de sa supériorité que le critique a à nous rendre compte. Elles expliquent un bourgeois de Rouen en 1625, mais non la différence entre un bourgeois de Rouen en 1625 et Pierre Corneille ; et c'est cette différence qui nous importe ; et il s'ensuit qu'elles expliquent beaucoup mieux un voisin de Corneille que Corneille lui-même... Voilà pourquoi il n'y a pas moyen d'expliquer, sinon spécieusement, un individu par ses causes. Voilà pourquoi je disais que la psychologie des peuples, appliquée à la psychologie des individus, explique tout, sauf ce qu'il faudrait expliquer, à savoir l'individualité, et pourquoi je disais que la méthode racemilieu-moment reste toujours extérieure à son objet ^ »

1. Emile Faguet, Politiques et Moralistes du XIX' siècle, Troi sième série, H. Taine, pp. 365 et 36S.

M. Victor Giraud, dans son Essai sur TainCr se fait rinterprète d'une critique toute pareille : « La théorie est ingénieuse, elle est séduisante,, elle contient même une large part de vérité... L'œuvre de Racine ne s'expliquerait assurément pas tout entière si l'on n'y relevait pas certains traits qui appartiennent en propre à l'esprit français, à la société, ou plutôt aux diverses sociétés dans lesquelles Racine a vécu, et enfin à l'état précis de la civilisation, de la littérature et des mœurs qu'il a eu sous les jenx lorsqu'il a commencé à écrire. Seulement l'explication,^ remarquons-le, vaut pour tous les contemporains de Racine ; et c'est le seul Racine qu'il s'agit de m'expliquer. La théorie, en d'autres termes, me rend bien compte de ce qui, dans Racine, n'est pas Racine, non du génie original, particulier, unique, de la « monade » indivisible qui s'appelle Racine. Si elle était exacte, il aurait dû y avoir une foule de Racine : et il ii'y en a eu qu'un seul. Voici deux frères : Pierre et Thomas Corneille ; même race, même milieu, même moment. Pourquoi l'un est-il l'auteur de Polyeucte, et l'autre l'auteur de Timocrate? A cela il n'y a qu'une réponse : c'est que Pierre avait du génie, et que Thomas n'en avait pas. Et pourquoi Pierre Corneille a-t-il eu du" génie ?

Question insoluble, et que la théorie de la race, du milieu et du moment n a pas fait avancer d'un pas ^ »

On pourrait tout d'abord répondre à ces auteurs que c'est très mal comprendre une loi de la critique que de lui reprocher son insuffisance à expliquer les individualités comme telles ; c'est le reproche qu'ils adressent à la théorie des milieux, et nous estimons qu'il est pour cette raison, injustifié.

Chercher à ramener des écrivains à des catégories et à des groupes, démêler les lois qui régissent leurs œuvres, — et c'est là le propre de la critique, — c'est du même coup renoncer à atteindre ce qui, chez les écrivains, constitue leur individualité puisque celle-ci est incommunicable. La critique est impuissante à nous renseigner positivement sur cette individualité et sur cette originalité des écrivains ; elle ne le peut que d'une façon négative.

On pourrait répondre ensuite à MM. Faguet et Giraud, que Taine s'est rendu compte luimême de l'échec de sa théorie dans l'explication des cas individuels. <( Les historiens, dit-il dans son article sur Michelet, devraient apprendre des naturalistes que les lois sur les espèces,

1 Victor Giraud, Essai sur Taine. Paris, Hachette, 1902.

vraies lorsqu'on considère de grandes multitudes, sont au plus haut point douteuses lorsqu'on considère des individus... ^ »

Taine tendait à réaliser dans les sciences morales, une assimiliation très prochaine aux sciences naturelles ; dès lors, que sa théorie racemilieu-monuent rencontrât des écueils, quoi d'étonnant, puisque les sciences naturelles ont des lois qui connaissent les exceptions ?

D'ailleurs, y a-t-il là véritablement un échec pour la loi des Facteurs Primordiaux? M. Lacombe lui reproche son insuffisance à expliquer l'espèce et la nature des dons qui se rencontrent dans une race, et partant l'impuissance des facteurs qu'elle désigne à susciter des talents originaux et des génies propres à cette race ; la critique de MM. Faguet et Giraud porte sur l'insuffisance de la loi à expliquer les dons individuels et la présence dans un poète ou un écrivain, des caractères et des dons qui constituent sa personnalité. Cette insuffisance de la loi est tout à fait réelle ; nous ne le contestons pas. Mais cette insuffisance est toute relative ; elle n'apparaît que lorsqu'on conçoit la théorie de Taine dans le sens outré où ces auteurs l'entendent, et qui dénature sa pensée. — Il suffit,

l. Essais de Critique, p. 109.

pour s'en rendre compte, de se rappeler ce passage, que nous avons reproduit plus haut \ où Taine compare la Nature à une semeuse qui, d'un geste uniforme, puise ses graines dans sa besace pour les répandre à travers le temps et l'espace : les graines tombent de sa main, les talents et les génies sont donnés. Si les graines lèvent, nous dirons qu'elles sont le produit de la terre qui les a reçues ; si les talents s'épanouissent, nous dirons qu'ils sont le produit de la race qui les a fait éclore. Les dons qui se rencontrent dans la race anglo-saxonne en sont des produits, dans ce sens restreint et défini ; ce n'en sont pas des « provenances » comme le dit M. Lacombe. Le don de sympathie d'un Shakespeare est le produit de sa race, de son milieu et de son moment, parce que leur action a créé une température morale féconde pour l'épanouissement de cette graine intellectuelle qui est le don de sympathie, comme le don de logique passionnée d'un Milton est le produit de ses facteurs, parce qu'il a rencontré un terrain préparé par eux, fertile et propice à l'épanouissement de cette espèce de talents.

Pas plus qu'à l'explication de la nature des talents et des génies, Taine n'a prétendu que

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